Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;Je promène au hasard mes regards sur la plaine,Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;Là, le lac immobile étend ses eaux dormantesOù l’étoile du soir se lève dans l’azur.Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;Et le char vaporeux de la reine des ombresMonte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.Cependant, s’élançant de la flèche gothique,Un son religieux se répand dans les airs ;Le voyageur s’arrête, et la cloche rustiqueAux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.Mais à ces doux tableaux mon âme indifférenteN’éprouve devant eux ni charme ni transports ;Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante :Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.De colline en colline en vain portant ma vue,Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,Je parcours tous les points de l’immense étendue,Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé !Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève,D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;Je ne demande rien à l’immense univers.Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,Et ce bien idéal que toute âme désire,Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?Il n’est rien de commun entre la terre et moi.Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
À LORD BYRON.Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom,Esprit mystérieux, mortel, ange, ou démon,Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,J’aime de tes concerts la sauvage harmonie,Comme j’aime le bruit de la foudre et des ventsSe mêlant dans l’orage à la voix des torrents !La nuit est ton séjour, l’horreur est ton domaine :L’aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine ;Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpésQue l’hiver a blanchis, que la foudre a frappés,Des rivages couverts des débris du naufrage,Ou des champs tout noircis des restes de carnage :Et, tandis que l’oiseau qui chante ses douleursBâtit au bord des eaux son nid parmi les fleurs,Lui des sommets d’Athos franchit l’horrible cime,Suspend aux flancs des monts son aire sur l’abîme,Et là, seul, entouré de membres palpitants,De rochers d’un sang noir sans cesse dégouttants,Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie,Bercé par la tempête, il s’endort dans la joie.Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs,Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.Le mal est ton spectacle, et l’homme est ta victime.Ton œil, comme Satan, a mesuré l’abîme,Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieu,A dit à l’espérance un éternel adieu ! Comme lui maintenant, régnant dans les ténèbres,Ton génie invincible éclate en chants funèbres ;Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,Chante l’hymne de gloire au sombre dieu du mal.Mais que sert de lutter contre sa destinée ?Que peut contre le sort la raison mutinée ?Elle n’a, comme l’œil, qu’un étroit horizon.Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :Hors de là tout nous fuit, tout s’éteint, tout s’efface ;Dans ce cercle borné Dieu t’a marqué ta place :Comment ? pourquoi ? qui sait ? De ses puissantes mainsIl a laissé tomber le monde et les humains,Comme il a dans nos champs répandu la poussière,Ou semé dans les airs la vie et la lumière ;Il le sait, il suffit : l’univers est à lui,Et nous n’avons à nous que le jour d’aujourd’hui !Notre crime est d’être homme et de vouloir connaître :Ignorer et servir, c’est la loi de notre être.Byron, ce mot est dur : longtemps j’en ai douté ;Mais pourquoi reculer devant la vérité ?Ton titre devant Dieu, c’est d’être son ouvrage,De sentir, d’adorer ton divin esclavage ;Dans l’ordre universel, faible atome emporté,D’unir à ses desseins ta libre volonté,D’avoir été conçu par son intelligence,De le glorifier par ta seule existence :Voilà, voilà ton sort. Ah ! loin de l’accuser,Baise plutôt le joug que tu voudrais briser ;Descends du rang des dieux qu’usurpait ton audace ;Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place ;Aux regards de Celui qui fit l’immensitéL’insecte vaut un monde : ils ont autant coûté !Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice ;Elle n’est à tes yeux qu’un bizarre caprice,Un piège où la raison trébuche à chaque pas.Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas. Comme toi, ma raison en ténèbres abonde,Et ce n’est pas à moi de t’expliquer le monde.Que celui qui l’a fait t’explique l’univers :Plus je sonde l’abîme, hélas ! plus je m’y perds.Ici-bas, la douleur à la douleur s’enchaîne,Le jour succède au jour, et la peine à la peine.Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux :Soit que, déshérité de son antique gloire,De ses destins perdus il garde la mémoire ;Soit que de ses désirs l’immense profondeurLui présage de loin sa future grandeur.Imparfait ou déchu, l’homme est le grand mystère.Dans la prison des sens, enchaîné sur la terre,Esclave, il sent un cœur né pour la liberté ;Malheureux, il aspire à la félicité ;Il veut sonder le monde, et son œil est débile ;Il veut aimer toujours : ce qu’il aime est fragile !Tout mortel est semblable à l’exilé d’Éden :Lorsque Dieu l’eut banni du céleste jardin,Mesurant d’un regard les fatales limites,Il s’assit en pleurant aux portes interdites.Il entendit de loin dans le divin séjourL’harmonieux soupir de l’éternel amour,Les accents du bonheur, les saints concerts des angesQui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges ;Et, s’arrachant du ciel dans un pénible effort,Son œil avec effroi retomba sur son sort.Malheur à qui du fond de l’exil de la vieEntendit ces concerts d’un monde qu’il envie !Du nectar idéal sitôt qu’elle a goûté,La nature répugne à la réalité ;Dans le sein du possible en songe elle s’élance ;Le réel est étroit, le possible est immense ;L’âme avec ses désirs s’y bâtit un séjourOù l’on puise à jamais la science et l’amour ; Où, dans des océans de beauté, de lumière,L’homme, altéré toujours, toujours se désaltère,Et de songes si beaux enivrant son sommeil,Ne se reconnaît plus au moment du réveil.Hélas ! tel fut ton sort, telle est ma destinée.J’ai vidé comme toi la coupe empoisonnée ;Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts :J’ai cherché vainement le mot de l’univers,J’ai demandé sa cause à toute la nature,J’ai demandé sa fin à toute créature ;Dans l’abîme sans fond mon regard a plongé ;De l’atome au soleil j’ai tout interrogé,J’ai devancé les temps, j’ai remonté les âges :Tantôt, passant les mers pour écouter les sages :Mais le monde à l’orgueil est un livre fermé !Tantôt, pour deviner le monde inanimé,Fuyant avec mon âme au sein de la nature,J’ai cru trouver un sens à cette langue obscure.J’étudiai la loi par qui roulent les cieux ;Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux ;Des empires détruits je méditai la cendre ;Dans ces sacrés tombeaux Rome m’a vu descendre ;Des mânes les plus saints troublant le froid repos,J’ai pesé dans mes mains la cendre des héros :J’allais redemander à leur vaine poussièreCette immortalité que tout mortel espère.Que dis-je ? suspendu sur le lit des mourants,Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants ;Sur ces sommets noircis par d’éternels nuages,Sur ces flots sillonnés par d’éternels orages,J’appelais, je bravais le choc des éléments.Semblable à la sibylle en ses emportements,J’ai cru que la nature, en ces rares spectacles,Laissait tomber pour nous quelqu’un de ses oracles :J’aimais à m’enfoncer dans ces sombres horreurs.Mais en vain dans son calme, en vain dans ses fureurs, Cherchant ce grand secret sans pouvoir le surprendre,J’ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre !J’ai vu le bien, le mal, sans choix et sans desseins,Tomber comme au hasard, échappés de son sein ;J’ai vu partout le mal où le mieux pouvait être,Et je l’ai blasphémé, ne pouvant le connaître :Et ma voix, se brisant contre ce ciel d’airain,N’a pas même eu l’honneur d’irriter le destin.Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,J’avais lassé le ciel d’une plainte importune,Une clarté d’en haut dans mon sein descendit,Me tenta de bénir ce que j’avais maudit ;Et, cédant sans combattre au souffle qui m’inspire,L’hymne de la raison s’élança dans ma lyre.« Gloire à toi dans les temps et dans l’éternité,Éternelle raison, suprême volonté !Toi dont l’immensité reconnaît la présence,Toi dont chaque matin annonce l’existence !Ton souffle créateur s’est abaissé sur moi ;Celui qui n’était pas a paru devant toi !J’ai reconnu ta voix avant de me connaître,Je me suis élancé jusqu’aux portes de l’Être :Me voici ! le néant te salue en naissant ;Me voici ! mais que suis-je ? un atome pensant.Qui peut entre nous deux mesurer la distance ?Moi, qui respire en toi ma rapide existence,À l’insu de moi-même, à ton gré façonné,Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né ?Rien avant, rien après : gloire à la fin suprême !Qui tira tout de toi se doit tout à soi-même.Jouis, grand artisan, de l’œuvre de tes mains :Je suis pour accomplir tes ordres souverains ;Dispose, ordonne, agis ; dans les temps, dans l’espace,Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place :Mon être, sans se plaindre et sans t’interroger,De soi-même, en silence, accourra s’y ranger. Comme ces globes d’or qui dans les champs du videSuivent avec amour ton ombre qui les guide,Noyé dans la lumière ou perdu dans la nuit,Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit :Soit que, choisi par toi pour éclairer les mondes,Réfléchissant sur eux les feux dont tu m’inondes,Je m’élance entouré d’esclaves radieux,Et franchisse d’un pas tout l’abîme des cieux ;Soit que, me reléguant loin, bien loin de ta vue,Tu ne fasses de moi, créature inconnue,Qu’un atome oublié sur les bords du néant,Ou qu’un grain de poussière emporté par le vent,Glorieux de mon sort, puisqu’il est ton ouvrage,J’irai, j’irai partout te rendre un même hommage,Et, d’un égal amour accomplissant ta loi,Jusqu’aux bords du néant murmurer : « Gloire à toi ! »« Ni si haut, ni si bas ! simple enfant de la terre,Mon sort est un problème, et ma fin un mystère ;Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit,Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,Réfléchit d’un côté les clartés éternelles,Et de l’autre est plongé dans les ombres mortelles.L’homme est le point fatal où les deux infinisPar la toute-puissance ont été réunis.À tout autre degré, moins malheureux peut-être,J’eusse été… Mais je suis ce que je devais être ;J’adore sans la voir ta suprême raison :Gloire à toi qui m’as fait ! ce que tu fais est bon.Cependant, accablé sous le poids de ma chaîne,Du néant au tombeau l’adversité m’entraîne ;Je marche dans la nuit par un chemin mauvais,Ignorant d’où je viens, incertain où je vais,Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée,Comme l’eau du torrent dans sa course troublée.Gloire à toi ! le malheur en naissant m’a choisi ;Comme un jouet vivant ta droite m’a saisi ; J’ai mangé dans les pleurs le pain de ma misère,Et tu m’as abreuvé des eaux de ta colère.Gloire à toi ! J’ai crié, tu n’as pas répondu :J’ai jeté sur la terre un regard confondu ;J’ai cherché dans le ciel le jour de ta justice ;Il s’est levé, Seigneur, et c’est pour mon supplice.Gloire à toi ! L’innocence est coupable à tes yeux :Un seul être, du moins, me restait sous les cieux ;Toi-même de nos jours avais mêlé la trame,Sa vie était ma vie, et son âme mon âme ;Comme un fruit encor vert du rameau détaché,Je l’ai vu de mon sein avant l’âge arraché !Ce coup, que tu voulais me rendre plus terrible,La frappa lentement pour m’être plus sensible :Dans ses traits expirants, où je lisais mon sort,J’ai vu lutter ensemble et l’amour et la mort ;J’ai vu dans ses regards la flamme de la vie,Sous la main du trépas par degrés assoupie,Se ranimer encore au souffle de l’amour.Je disais chaque jour : « Soleil, encore un jour ! »Semblable au criminel qui, plongé dans les ombres,Et descendu vivant dans les demeures sombres,Près du dernier flambeau qui doive l’éclairer,Se penche sur sa lampe et la voit expirer,Je voulais retenir l’âme qui s’évapore ;Dans son dernier regard je la cherchais encore !Ce soupir, ô mon Dieu ! dans ton sein s’exhala :Hors du monde avec lui mon espoir s’envola !Pardonne au désespoir un moment de blasphème,J’osai… Je me repens : gloire au maître suprême !Il fit l’eau pour couler, l’aquilon pour courir,Les soleils pour brûler, et l’homme pour souffrir !« Que j’ai bien accompli cette loi de mon être !La nature insensible obéit sans connaître ;Moi seul, te découvrant sous la nécessité,J’immole avec amour ma propre volonté ; Moi seul je t’obéis avec intelligence ;Moi seul je me complais dans cette obéissance ;Je jouis de remplir en tout temps, en tout lieu,La loi de ma nature et l’ordre de mon Dieu ;J’adore en mes destins ta sagesse suprême,J’aime ta volonté dans mes supplices même :Gloire à toi ! gloire à toi ! Frappe, anéantis-moi !Tu n’entendras qu’un cri : « Gloire à jamais à toi ! »Ainsi ma voix monta vers la voûte céleste :Je rendis gloire au ciel, et le ciel fit le reste.Mais silence, ô ma lyre ! Et toi, qui dans tes mainsTiens le cœur palpitant des sensibles humains,Byron, viens en tirer des torrents d’harmonie :C’est pour la vérité que Dieu fit le génie.Jette un cri vers le ciel, ô chantre des enfers !Le ciel même aux damnés enviera tes concerts.Peut-être qu’à ta voix, de la vivante flammeUn rayon descendra dans l’ombre de ton âme ;Peut-être que ton cœur, ému de saints transports,S’apaisera soi-même à tes propres accords,Et qu’un éclair d’en haut perçant ta nuit profonde,Tu verseras sur nous la clarté qui t’inonde.Ah ! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,Soupirait sous tes doigts l’hymne de tes douleurs,Ou si, du sein profond des ombres éternelles,Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,Et, prenant vers le jour un lumineux essor,Parmi les chœurs sacrés tu t’essayais encor ;Jamais, jamais l’écho de la céleste voûte,Jamais ces harpes d’or que Dieu lui-même écoute,Jamais des séraphins les chœurs mélodieuxDe plus divins accords n’auraient ravi les cieux !Courage, enfant déchu d’une race divine !Tu portes sur ton front ta superbe origine ;Tout homme, en te voyant, reconnaît dans tes yeuxUn rayon éclipsé de la splendeur des cieux ! Roi des chants immortels, reconnais-toi toi-même !Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème ;Dédaigne un faux encens qu’on t’offre de si bas :La gloire ne peut être où la vertu n’est pas.Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,Parmi ces purs enfants de gloire et de lumièreQue d’un souffle choisi Dieu voulut animer,Et qu’il fit pour chanter, pour croire et pour aimer !
Oui, l’Anio murmure encoreLe doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur ;Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure ;Et Ferrare au siècle futurMurmurera toujours celui d’Éléonore.Heureuse la beauté que le poëte adore !Heureux le nom qu’il a chanté !Toi qu’en secret son culte honore,Tu peux, tu peux mourir ! dans la postéritéIl lègue à ce qu’il aime une éternelle vie ;Et l’amante et l’amant, sur l’aile du génie,Montent d’un vol égal à l’immortalité.Ah ! si mon frêle esquif, battu par la tempête,Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port ;Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête ;Si les pleurs d’une amante, attendrissant le sort,Écartaient de mon front les ombres de la mort :Peut-être…, oui, pardonne, ô maître de la lyre !Peut-être j’oserais (et que n’ose un amant ?)Égaler mon audace à l’amour qui m’inspire,Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire,De notre amour aussi laisser un monument !Ainsi le voyageur qui, dans son court passage,Se repose un moment à l’abri du vallon,Sur l’arbre hospitalier dont il goûta l’ombrage,Avant que de partir, aime à graver son nom.Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature ? La terre perd ses fruits, les forêts leur parure ;Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers ;Par un souffle des vents la prairie est fanée ;Et le char de l’automne au penchant de l’annéeRoule, déjà poussé par la main des hivers !Comme un géant armé d’un glaive inévitable,Atteignant au hasard tous les êtres divers,Le Temps avec la Mort, d’un vol infatigable,Renouvelle en fuyant ce mobile univers !Dans l’éternel oubli tombe ce qu’il moissonne :Tel un rapide été voit tomber sa couronneDans la corbeille des glaneurs ;Tel un pampre jauni voit la féconde automneLivrer ses fruits dorés au char des vendangeurs.Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie,Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté ;Beauté, présent d’un jour que le ciel nous envie,Ainsi vous tomberez, si la main du génieNe vous rend l’immortalité !Vois d’un œil de pitié la vulgaire jeunesse,Brillante de beauté, s’enivrant de plaisir :Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,Que restera-t-il d’elle ? à peine un souvenir :Le tombeau qui l’attend l’engloutit tout entière,Un silence éternel succède à ses amours ;Mais les siècles auront passé sur ta poussière,Elvire, et tu vivras toujours !
Le soir ramène le silence.Assis sur ces rochers déserts,Je suis dans le vague des airsLe char de la nuit qui s’avance.Vénus se lève à l’horizon ;À mes pieds l’étoile amoureuseDe sa lueur mystérieuseBlanchit les tapis de gazon.De ce hêtre au feuillage sombreJ’entends frissonner les rameaux :On dirait autour des tombeauxQu’on entend voltiger une ombre.Tout à coup, détaché des cieux,Un rayon de l’astre nocturne,Glissant sur mon front taciturne,Vient mollement toucher mes yeux.Doux reflet d’un globe de flamme,Charmant rayon, que me veux-tu ?Viens-tu dans mon sein abattuPorter la lumière à mon âme ?Descends-tu pour me révélerDes mondes le divin mystère,Ces secrets cachés dans la sphèreOù le jour va te rappeler ?Une secrète intelligenceT’adresse-t-elle aux malheureux ?Viens-tu, la nuit, briller sur eux Comme un rayon de l’espérance ?Viens-tu dévoiler l’avenirAu cœur fatigué qui t’implore ?Rayon divin, es-tu l’auroreDu jour qui ne doit pas finir ?Mon cœur à ta clarté s’enflamme,Je sens des transports inconnus,Je songe à ceux qui ne sont plus :Douce lumière, es-tu leur âme ?Peut-être ces mânes heureuxGlissent ainsi sur le bocage.Enveloppé de leur image,Je crois me sentir plus près d’eux !Ah ! si c’est vous, ombres chéries,Loin de la foule et loin du bruit,Revenez ainsi chaque nuitVous mêler à mes rêveries.Ramenez la paix et l’amourAu sein de mon âme épuisée,Comme la nocturne roséeQui tombe après les feux du jour.Venez !… Mais des vapeurs funèbresMontent des bords de l’horizon :Elles voilent le doux rayon,Et tout rentre dans les ténèbres.
En vain le jour succède au jour,Ils glissent sans laisser de trace ;Dans mon âme rien ne t’efface,Ô dernier songe de l’amour !Je vois mes rapides annéesS’accumuler derrière moi,Comme le chêne autour de soiVoit tomber ses feuilles fanées.Mon front est blanchi par le temps ;Mon sang refroidi coule à peine,Semblable à cette onde qu’enchaîneLe souffle glacé des autans.Mais ta jeune et brillante image,Que le regret vient embellir,Dans mon sein ne saurait vieillir :Comme l’âme, elle n’a point d’âge.Non, tu n’as pas quitté mes yeux ;Et quand mon regard solitaireCessa de te voir sur la terre,Soudain je te vis dans les cieux.Là, tu m’apparais telle encoreQue tu fus à ce dernier jour,Quand vers ton céleste séjourTu t’envolas avec l’aurore.Ta pure et touchante beautéDans les cieux même t’a suivie ;Tes yeux, où s’éteignait la vie, Rayonnent d’immortalité !Du zéphyr l’amoureuse haleineSoulève encor tes longs cheveux ;Sur ton sein leurs flots onduleuxRetombent en tresses d’ébène,L’ombre de ce voile incertainAdoucit encor ton image,Comme l’aube qui se dégageDes derniers voiles du matin.Du soleil la céleste flammeAvec les jours revient et fuit ;Mais mon amour n’a pas de nuit,Et tu luis toujours sur mon âme.C’est toi que j’entends, que je vois,Dans le désert, dans le nuage ;L’onde réfléchit ton image ;Le zéphyr m’apporte ta voix.Tandis que la terre sommeille,Si j’entends le vent soupirer,Je crois t’entendre murmurerDes mots sacrés à mon oreille.Si j’admire ces feux éparsQui des nuits parsèment le voile,Je crois te voir dans chaque étoileQui plaît le plus à mes regards.Et si le souffle du zéphyreM’enivre du parfum des fleurs,Dans ses plus suaves odeursC’est ton souffle que je respire.C’est ta main qui sèche mes pleurs,Quand je vais, triste et solitaire,Répandre en secret ma prièrePrès des autels consolateurs.Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;Tes ailes reposent sur moi ;Tous mes songes viennent de toi, Doux comme le regard d’une ombre.Pendant mon sommeil, si ta mainDe mes jours déliait la trame,Céleste moitié de mon âme,J’irais m’éveiller dans ton sein !Comme deux rayons de l’aurore,Comme deux soupirs confondus,Nos deux âmes ne forment plusQu’une âme, et je soupire encore !
La vérité, c’est Dieu.Le soleil, se levant aux sommets de l’Hymette,Du temple de Thésée illuminait le faîte,Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,Comme un furtif adieu, glissait dans la prison ;On voyait sur les mers une poupe doréeI,Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,Et c’était ce vaisseau dont le fatal retourDevait aux condamnés marquer leur dernier jour ;Mais la loi défendait qu’on leur ôtât la vieTant que le doux soleil éclairait l’Ionie,De peur que ses rayons, aux vivants destinés,Par des yeux sans regard ne fussent profanés,Ou que le malheureux, en fermant sa paupière,N’eût à pleurer d’eux la vie et la lumière !Ainsi l’homme exilé du champ de ses aïeuxPart avant que l’aurore ait éclairé les cieux ! <C>* * *</C> Attendant le réveil du fils de Sophronique,Quelques amis en deuil erraient sous le portique,Et sa femme, portant son fils sur ses genoux,Tendre enfant dont la main joue avec les verrous,Accusant la lenteur des geôliers insensibles,Frappait du front l’airain des portes inflexibles !La foule inattentive au cri de ses douleursDemandait en passant le sujet de ses pleurs,Et reprenant bientôt sa course suspendue,Et dans les longs parvis par groupes répandue, Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés, Parlait d’autels détruits et des dieux blasphémés, Et d’un culte nouveau corrompant la jeunesse, Et de ce Dieu sans nom, étranger dans la Grèce ! C’était quelque insensé, quelque monstre odieux, Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux, Qu’atteignait à la fin la tardive justice, Et que la terre au ciel devait en sacrifice ! Socrate ! et c’était toi qui, dans les fers jeté, Mourais pour la justice et pour la vérité ! <C>* * *</C> Enfin de la prison les gonds bruyants roulèrent ;À pas lents, l’œil baissé, les amis s’écoulèrent :Mais Socrate, jetant un regard sur les flots,Et leur montrant du doigt la voile vers Délos :« Regardez sur les mers cette poupe fleurie ;C’est le vaisseau sacré, l’heureuse ThéorieIII !Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort !Mon âme, aussitôt qu’elle, entrera dans le port !Et cependant parlez ! et que ce jour suprêmeDans nos doux entretiens s’écoule encore de mêmeIV !Ne jetons point aux vents les restes du festin ;Des dons sacrés des dieux usons jusqu’à la fin :L’heureux vaisseau qui touche au terme du voyageNe suspend pas sa course à l’aspect du rivage ;Mais, couronné de fleurs, et les voiles aux vents,Dans le port qui l’appelle il entre avec les chants ! <C>* * *</C> « Les poëtes ont dit qu’avant sa dernière heure En sons harmonieux le doux cygne se pleure ; Amis, n’en croyez rien ! l’oiseau mélodieuxD’un plus sublime instinct fut doué par les dieux !Du riant Eurotas près de quitter la rive,L’âme, de ce beau corps à demi fugitive,S’avançant pas à pas vers un monde enchanté,Voit poindre le jour pur de l’immortalité,Et, dans la douce extase où ce regard la noie,Sur la terre en mourant elle exhale sa joie.Vous qui près du tombeau venez pour m’écouter,Je suis un cygne aussi : je meurs, je puis chanter ! » <C>* * *</C> Sous la voûte, à ces mots, des sanglots éclatèrent ; D’un cercle plus étroit ses amis l’entourèrent : « Puisque tu vas mourir, ami trop tôt quitté, Parle-nous d’espérance et d’immortalité !– Je le veux bien, dit-il : mais éloignons les femmes ;Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes ;Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau,Entrer d’un pas hardi dans un monde nouveau ! <C>* * *</C>« Vous le savez, amis ; souvent, dès ma jeunesse,Un génie inconnu m’inspira la sagesse,Et du monde futur me découvrit les lois.Était-ce quelque dieu caché dans une voix ?Une ombre m’embrassant d’une amitié secrète ?L’écho de l’avenir ? la muse du poëte ?Je ne sais ; mais l’esprit qui me parlait tout bas,Depuis que de ma fin je m’approche à grands pas,En sons plus élevés me parle, me console ;Je reconnais plus tôt sa divine parole,Soit qu’un cœur affranchi du tumulte des sensAvec plus de silence écoute ses accents ;Soit que, comme l’oiseau, l’invisible génieRedouble vers le soir sa touchante harmonie ;Soit plutôt qu’oubliant le jour qui va finirMon âme, suspendue aux bords de l’avenir,Distingue mieux le son qui part d’un autre monde,Comme le nautonier, le soir, errant sur l’onde,À mesure qu’il vogue et s’approche du bord,Distingue mieux la voix qui s’élève du port.Cet invisible ami jamais ne m’abandonne,Toujours de son accent mon oreille résonne,Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd’hui ;Amis, écoutez donc ! ce n’est plus moi ; c’est lui !… » <C>* * *</C>Le front calme et serein, l’œil rayonnant d’espoir,Socrate à ses amis fit signe de s’asseoir ;À ce signe muet soudain ils obéirent,Et sur les bords du lit en silence ils s’assirent :Symmias abaissait son manteau sur ses yeux ;Criton d’un œil pensif interrogeait les cieux ;Cébès penchait à terre un front mélancolique ;Anaxagore, armé d’un rire sardonique,Semblait, du philosophe enviant l’heureux sort,Rire de la fortune et défier la mort !Et le dos appuyé sur la porte de bronze,Les bras entrelacés, le serviteur des Onze,De doute et de pitié tour à tour combattu,Murmurait sourdement : « Que lui sert sa vertu ? »Mais Phédon, regrettant l’ami plus que le sage,Sous ses cheveux épars voilant son beau visage,Plus près du lit funèbre aux pieds du maître assis,Sur ses genoux pliés se penchait comme un fils,Levait ses yeux voilés sur l’ami qu’il adore,Rougissait de pleurer, et le pleurait encore ! <C>* * *</C> Du sage cependant la terrestre douleurN’osait point altérer les traits ni la couleur ;Son regard élevé loin de nous semblait lire ;Sa bouche, où reposait son gracieux sourire,Toute prête à parler, s’entr’ouvrait à demi ;Son oreille écoutait son invisible ami ;Ses cheveux, effleurés du souffle de l’automne,Dessinaient sur sa tête une pâle couronne,Et, de l’air matinal par moments agités,Répandaient sur son front des reflets argentés ;Mais, à travers ce front où son âme est tracée,On voyait rayonner sa sublime pensée,Comme, à travers l’albâtre ou l’airain transparents,La lampe, sur l’autel jetant ses feux mourants,Par son éclat voilé se trahissait encore,D’un reflet lumineux les frappe et les colore !Comme l’œil sur les mers suit la voile qui part,Sur ce front solennel attachant leur regard,À ses yeux suspendus, ne respirant qu’à peine,Ses amis attentifs retenaient leur haleine ;Leurs yeux le contemplaient pour la dernière fois !Ils allaient pour jamais emporter cette voix !Comme la vague s’ouvre au souffle errant d’Éole,Leur âme impatiente attendait sa parole.Enfin du ciel sur eux son regard s’abaissa,Et lui, comme autrefois, sourit et commença : <C>* * *</C> « Quoi ! vous pleurez, amis ! vous pleurez quand mon âme,Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme,Affranchie à jamais du vil poids de son corps,Va s’envoler aux dieux, et, dans de saints transports,Saluant ce jour pur, qu’elle entrevit peut-être,Chercher la vérité, la voir et la connaître !Pourquoi donc vivons-nous, si ce n’est pour mourir ?Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir ?Pourquoi dans cette mort qu’on appelle la vie,Contre ses vils penchants luttant, quoique asservie,Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu ?Sans la mort, mes amis, que serait la vertu ?…C’est le prix du combat, la céleste couronne,Qu’aux bornes de la course un saint juge nous donne ;La voix de Jupiter qui nous rappelle à lui !Amis, bénissons-la ! Je l’entends aujourd’hui :Je pouvais, de mes jours disputant quelque reste,Me faire répéter deux fois l’ordre céleste.Me préservent les dieux d’en prolonger le cours !En esclave attentif, ils m’appellent, j’y cours !Et vous, si vous m’aimez, comme aux plus belles fêtes,Amis, faites couler des parfums sur vos têtes.Suspendez une offrande aux murs de la prison !Et, le front couronné d’un verdoyant feston,Ainsi qu’un jeune époux qu’une foule empressée,Semant de chastes fleurs le seuil du gynécée,Vers le lit nuptial conduit après le bain,Dans les bras de la mort menez-moi par la main !… <C>* * *</C> « Qu’est-ce donc que mourir ? Briser ce nœud infâme,Cet adultère hymen de la terre et de l’âme,D’un vil poids, à la tombe, enfin se décharger !Mourir n’est pas mourir, mes amis, c’est changer !Tant qu’il vit, accablé sous le corps qui l’enchaîne,L’homme vers le vrai bien languissamment se traîne,Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté,Suit d’un pas chancelant, ou perd la vérité.Mais celui qui, touchant au terme qu’il implore,Voit du jour éternel étinceler l’aurore,Comme un rayon du soir remontant dans les cieux,Exilé de leur sein, remonte au sein des dieux ; Et buvant à longs traits le nectar qui l’enivre, Du jour de son trépas il commence de vivre ! » <C>* * *</C> « Mais mourir c’est souffrir ; et souffrir est un mal.Amis, qu’en savons-nous ? Et quand l’instant fatal,Consacré par le sang comme un grand sacrifice,Pour ce corps immolé serait un court supplice,N’est-ce pas par un mal que tout bien est produit ?L’été sort de l’hiver, le jour sort de la nuitVI,Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne ;Nous fûmes à la vie enfantés avec peine,Et cet heureux trépas, des faibles redouté,N’est qu’un enfantement à l’immortalité !« Cependant de la mort qui peut sonder l’abîme ?Les dieux ont mis leur doigt sur sa lèvre sublime :Qui sait si dans ses mains, prêtes à la saisir,L’âme incertaine, tombe avec peine ou plaisir ?Pour moi, qui vis encor, je ne sais, mais je penseQu’il est quelque mystère au fond de ce silence ;Que des dieux indulgents la sévère bontéA jusque dans la mort caché la volupté,Comme, en blessant nos cœurs de ses divines armes,L’Amour cache souvent un plaisir sous des larmes ! »L’incrédule Cébès à ce discours sourit.« Je le saurai bientôt, » dit Socrate. Il reprit : <C>* * *</C> « Oui : le premier salut de l’homme à la lumière,Quand le rayon doré vient baiser sa paupière,L’accent de ce qu’on aime à la lyre mêlé,Le parfum fugitif de la coupe exhalé,La saveur du baiser, quand de sa lèvre erranteL’amant cherche, la nuit, les lèvres de l’amante,Sont moins doux à nos sens que le premier transportDe l’homme vertueux affranchi par la mort !Et pendant qu’ici-bas sa cendre est recueillie,Emporté par sa course, en fuyant il oublieDe dire même au monde un éternel adieu !Ce monde évanoui disparaît devant Dieu ! <C>* * *</C> « Mais quoi ! suffit-il donc de mourir pour revivre ?Non : il faut que des sens notre âme se délivre,De ses penchants mortels triomphe avec effort ;Que notre vie enfin soit une longue mort !La vie est le combat, la mort est la victoire,Et la terre est pour nous l’autel expiatoireOù l’homme, de ses sens sur le seuil dépouillé,Doit jeter dans les feux son vêtement souillé,Avant d’aller offrir sur un autel propiceDe sa vie, au Dieu pur, l’aussi pur sacrifice ! <C>* * *</C> « Ils iront, d’un seul trait, du tombeau dans les cieux,Joindre, où la mort n’est plus, les héros et les dieux,Ceux qui, vainqueurs des sens pendant leur courte vie,Ont soumis à l’esprit la matière asservie,Ont marché sous le joug des rites et des lois,Du juge intérieur interrogé la voix,Suivi les droits sentiers écartés de la foule,Prié, servi les dieux, d’où la vertu découle,Souffert pour la justice, aimé la vérité,Et des enfants du ciel conquis la liberté !« Mais ceux qui, chérissant la chair autant que l’âme,De l’esprit et des sens ont resserré la trame,Et prostitué l’âme aux vils baisers du corps,Comme Léda livrée à de honteux transports,Ceux-là, si toutefois un dieu ne les délivre,Même après leur trépas ne cessent pas de vivre,Et des coupables nœuds qu’eux-mêmes ils ont serrésCes mânes imparfaits ne sont pas délivrés !Comme à ses fils impurs Arachné suspendue,Leur âme, avec leur corps mêlée et confondue,Cherche enfin à briser ses liens flétrissants ;L’amour qu’elle eut pour eux vit encor dans ses sens ;De leurs bras décharnés ils la pressent encore,Lui rappellent cent fois cet hymen qu’elle abhorre,Et, comme un air pesant qui dort sur les marais,Leur vil poids, loin des dieux, la retient à jamais !Ces mânes gémissants, errant dans les ténèbres,Avec l’oiseau de nuit jettent des cris funèbres ;Autour des monuments, des urnes, des tombeaux,De leur corps importun traînant d’affreux lambeaux,Honteux de vivre encore, et fuyant la lumière,À l’heure où l’innocence a fermé sa paupière,De leurs antres obscures ils s’échappent sans bruit,Comme des criminels s’emparent de la nuit,Imitent sur les flots le réveil de l’aurore,Font courir sur les monts le pâle météore ;De songes effrayants assiégeant nos esprits,Au fond des bois sacrés poussent d’horribles cris,Ou, tristement assis sur le bord d’une tombe,Et dans leurs doigts sanglants cachant leur front qui tombe,Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits :Mais les âmes des bons ne reviennent jamais ! » <C>* * *</C> Il se tut, et Cébès rompit seul le silence :« Me préservent les dieux d’offenser l’Espérance,Cette divinité qui, semblable à l’Amour,Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour !Mais puisque de ces bords comme elle tu t’envoles,Hélas ! et que voilà tes suprêmes paroles,Pour m’instruire, ô mon maître, et non pour t’affliger,Permets-moi de répondre et de t’interroger. »Socrate, avec douceur, inclina son visage,Et Cébès en ces mots interrogea le sage : <C>* * *</C> « L’âme, dis-tu, doit vivre au delà du tombeau ;Mais si l’âme est pour nous la lueur d’un flambeau,Quand la flamme a des sens consumé la matière,Quand le flambeau s’éteint, que devient la lumière ?La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit,Et tout rentre à la fois dans une même nuit !Ou si l’âme est aux sens ce qu’est à cette lyreL’harmonieux accord que notre main en tire,Quand le temps ou les vers en ont usé le bois,Quand la corde rompue a crié sous nos doigts,Et que les nerfs brisés de la lyre expiranteSont foulés sous les pieds la jeune bacchante,Qu’est devenu le bruit de ces divins accords ?Meurt-il avec la lyre ? et l’âme avec le corps ?… »Les sages, à ces mots, pour sonder ce mystère,Baissant leurs fronts pensifs, et regardant la terre,Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas !Se parlant l’un à l’autre ils murmuraient tout bas :« Quand la lyre n’est plus, où donc est l’harmonie ?… »Et Socrate semblait attendre son génie ! <C>* * *</C> Sur l’une de ses mains appuyant son menton, L’autre se promenait sur le front de Phédon, Et, sur son cou d’ivoire errant à l’aventure,Caressait, en passant, sa blonde chevelure ;Puis, détachant du doigt un de ses longs rameauxQui pendaient jusqu’à terre en flexibles anneaux,Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes,Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses blondes,Et parlait en jouant, comme un vieillard divinQui mêle la sagesse aux coupes d’un festin ! <C>* * *</C> « Amis, l’âme n’est pas l’incertaine lumièreDont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire ;Elle est l’œil immortel qui voit ce faible jourNaître, grandir, baisser, renaître tour à tour,Et qui sent hors de soi, sans en être affaiblie,Pâlir et s’éclipser ce flambeau de la vie,Pareille à l’œil mortel qui dans l’obscuritéConserve le regard en perdant la clarté !« L’âme n’est pas aux sens ce qu’est à cette lyreL’harmonieux accord que notre main en tire ;Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir,L’oreille qui l’entend ou chanter ou gémir,L’auditeur attentif, l’invisible génieQui juge, enchaîne, ordonne et règle l’harmonie,Et qui des sons discords que rendent chaque sensForme au plaisir de dieux des concerts ravissants !En vain la lyre meurt et le son s’évapore :Sur ces débris muets l’oreille écoute encore !Es-tu content, Cébès ? – Oui, j’en crois tes adieux,Socrate est immortel ! – Eh bien, parlons des dieux ! » <C>* * *</C> Et déjà le soleil était sur les montagnes,Et, rasant d’un rayon les flots et les campagnes,Semblait, faisant au monde un magnifique adieu,Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu !Les troupeaux descendaient des sommets du Taygète ;L’ombre dormait déjà sur les flancs de l’Hymette ;Le Cythéron nageait dans un océan d’or ;Le pêcheur matinal, sur l’onde errant encor,Modérant près du bord sa course suspendue,Repliait, en chantant, sa voile détendue ;La flûte dans les bois, et ces chants sur les mers,Arrivaient jusqu’à nous sur les soupirs des airs,Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres,Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres ! <C>* * *</C> « Hâtons-nous, mes amis, voici l’heure du bain.Esclaves, versez l’eau dans le vase d’airain !Je veux offrir aux dieux une victime pure. »Il dit : et se plongeant dans l’urne qui murmure,Comme fait à l’autel le sacrificateur,Il puisa dans ses mains le flot libérateur,Et, le versant trois fois sur son front qu’il inonde,Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l’onde ;Puis, d’un voile de pourpre en essuyant les flots,Parfuma ses cheveux, et reprit en ces mots :« Nous oublions le Dieu pour adorer ses traces !Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces !Hébé versant la vie aux célestes lambris,Le carquois de l’Amour, ni l’écharpe d’Iris,Ni surtout de Vénus la brillante ceintureQui d’un nœud sympathique enchaîne la nature,Ni l’éternel Saturne, ou le grand Jupiter,Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l’air !Tous ces êtres peuplant l’Olympe ou l’ÉlyséeSont l’image de Dieu par nous divinisé,Des lettres de son nom sur la nature écrit,Une ombre que ce Dieu jette sur notre esprit !À ce titre divin ma raison les adore,Comme nous saluons le soleil dans l’aurore ;Et peut-être qu’enfin tous ces dieux inventés,Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés,Ne sont pas seulement des songes du génie,Mais les brillants degrés de l’échelle infinieQui, des êtres semés dans ce vaste univers,Sépare et réunit tous les astres divers.Peut-être qu’en effet, dans l’immense étendue,Dans tout ce qui se meut une âme est répandue ;Que ces astres brillants sur nos têtes semésSont des soleils vivants, et des feux animés ;Que l’Océan, frappant sa rive épouvantée,Avec ses flots grondants roule une âme irritée ;Que notre air embaumé volant dans un ciel purEst un esprit flottant sur des ailes d’azur ;Que le jour est un œil qui répand la lumière,La nuit, une beauté qui voile sa paupière ;Et qu’enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu,Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieu. <C>* * *</C> « Mais, croyez-en, amis, ma voix prête à s’éteindre,Par delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre,Il est sous la nature, il est au fond des cieux,Quelque chose d’obscur et de mystérieuxQue la nécessité, que la raison proclame,Et que voit seulement la foi, cet œil de l’âme !Contemporain des jours et de l’éternité !Grand comme l’infini, seul comme l’unité !Impossible à nommer, à nos sens impalpable !Son premier attribut, c’est d’être inconcevable !Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd’hui,Descendons, remontons, nous arrivons à lui !Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance,Tout ce que nous pensons est sa sublime essence !Force, amour, vérité, créateur de tout bien,C’est le dieu de vos dieux ! c’est le seul ! c’est le mien !… <C>* * *</C> – Mais le mal, dit Cébès, qui l’a créé ? – Le crime :Des coupables mortels châtiment légitime,Sur ce globe déchu le mal et le trépasSont nés le même jour : Dieu ne les connaît pas !Soit qu’un attrait fatal, une coupable flammeAit attiré jadis la matière vers l’âme ;Soit plutôt que la vie, en des nœuds trop puissantsResserrant ici-bas l’esprit avec les sens,Les pénètre tous deux d’un amour adultère,Ils ne sont réunis que par un grand mystère.Cette horrible union, c’est le mal : et la mort,Remède et châtiment, la brise avec effort.Mais, à l’instant suprême où cet hymen expire,Sur les vils éléments l’âme reprend l’empire,Et s’envole, aux rayons de l’immortalité,Au monde du bonheur et de la vérité ! <C>* * *</C> – Connais-tu le chemin de ce monde invisible ?Dit Cébès ; à ton œil est-il donc accessible ?– Mes amis, j’en approche, et pour le découvrir…– Que faut-il ? dit Phédon. – Être pur et mourir ! « Dans un point de l’espace inaccessible aux hommes, Peut-être au ciel, peut-être aux lieux même où nous sommes, Il est un autre monde, un Élysée, un ciel, Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de miel, Où les âmes des bons, de Dieu seul altérées, D’un nectar éternel ne sont pas enivrées,Mais où les mânes saints, les immortels esprits,De leurs corps immolés vont recevoir le prix !Ni la sombre Tempé, ni le riant Ménade,Qu’enivre de parfums l’haleine matinale,Ni les vallons d’Hémus, ni ces riches coteaux,Qu’enchante l’Eurotas du murmure des eaux,Ni cette terre enfin des poëtes chérieQui fait aux voyageurs oublier leur patrie,N’approchent pas encor du fortuné séjourOù le regard de Dieu donne aux âmes le jour ;Où jamais dans la nuit ce jour divin n’expire ;Où la vie et l’amour sont l’air qu’elle respire ;Où des corps immortels ou toujours renaissantsPour d’autres voluptés lui prêtent d’autres sens.– Quoi ! des corps dans le ciel ? la mort avec la vie ?– Oui, des corps transformés que l’âme glorifie !L’âme, pour composer ces divins vêtements,Cueille en tout l’univers la fleur des éléments ;Tout ce qu’ont de plus pur la vie et la matière,Les rayons transparents de la douce lumière,Les reflets nuancés des plus tendres couleurs,Les parfums que le soir enlève au sein des fleurs,Les bruits harmonieux que l’amoureux ZéphireTire au sein de la nuit de l’onde qui soupire,La flamme qui s’exhale en jets d’or et d’azur,Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur,La pourpre dont l’aurore aime à teindre ses voiles,Et les rayons dormants des tremblantes étoiles,Réunis et formant d’harmonieux accords,Se mêlent sous ses doigts et composent son corps ;Et l’âme, qui jadis esclave sur la terreÀ ces sens révoltés faisait en vain la guerre,Triomphante aujourd’hui de leurs vœux impuissants,Règne avec majesté sur le monde des sens,Pour des plaisirs sans fin, sans fin les multiplie,Et joue avec l’espace et les temps et la vie ! <C>* * *</C> « Tantôt, pour s’envoler où l’appelle un désir,Elle aime à parfumer les ailes du zéphyr,D’un rayon de l’iris en glissant les colore ;Et du ciel aux enfers, du couchant à l’aurore,Comme une abeille errante, elle court en tout lieuDécouvrir et baiser les ouvrages de Dieu.Tantôt au char brillant que l’aurore lui prêteElle attelle un coursier qu’anime la tempête ;Et, dans ces beaux déserts de feux errants semés,Cherchant ces grands esprits qu’elle a jadis aimés,De soleil en soleil, de système en système,Elle vole et se perd avec l’âme qu’elle aime,De l’espace infini suit les vastes détours,Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours ! <C>* * *</C> « L’âme, pour soutenir sa céleste nature,N’emprunte pas des corps sa chaste nourriture ;Ni le nectar coulant de la coupe d’Hébé,Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé,Ni la libation en son honneur versée,Ne sauraient nourrir l’âme : elle vit de pensée,De désirs satisfaits, d’amour, de sentiments,De son être immortel immortels aliments.Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie,Elle soutient, prolonge, éternise la vie,Et peut, par la vertu de l’éternel amour,Multiplier son être, et créer à son tour ! <C>* * *</C> « Car, ainsi que les corps, la pensée est féconde.Un seul désir suffit pour peupler tout un monde ;Et, de même qu’un son par l’écho répété,Multiplié sans fin, court dans l’immensité,Ou comme en s’étendant l’éphémère étincelleAllume sur l’autel une flamme immortelle ;Ainsi ces êtres purs l’un vers l’autre attirés,De l’amour créateur constamment pénétrés,À travers l’infini se cherchent, se confondent,D’une éternelle étreinte, en s’aimant, se fécondent,Et, des astres déserts peuplant les régions,Prolongent dans le ciel leurs générations.Ô célestes amours ! saints transports ! chaste flamme !Baisers où sans retour l’âme se mêle à l’âme,Où l’éternel désir et la pure beautéPoussent en s’unissant un cri de volupté !Si j’osais !… » Mais un bruit retentit sous la voûte !Le sage interrompu tranquillement écoute,Et nous vers l’occident nous tournons tous les yeux :Hélas ! c’était le jour qui s’enfuyait des cieux ! <C>* * *</C> ........................................................ En détournant les yeux, le serviteur des OnzeLui tendit le poison dans la coupe de bronze ;Socrate la reçut d’un front toujours serein,Et, comme un don sacré l’élevant dans sa main,Sans suspendre un moment sa phrase commencée,Avant de la vider acheva sa pensée. <C>* * *</C> Sur les flancs arrondis du vase au large bord, Qui jamais de son sein ne versait que la mort, L’artiste avait fondu sous son souffle de flammeL’histoire de Psyché, ce symbole de l’âme ;Et, symbole plus doux de l’immortalité,Un léger papillon en ivoire sculpté,Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles,Formait l’anse du vase en déployant ses ailes :Psyché, par ses parents dévouée à l’Amour,Quittant avant l’aurore un superbe séjour,D’une pompe funèbre allait environnéeTenter comme la mort ce divin hyménée ;Puis, seule, assise, en pleurs, le front sur ses genoux,Dans un désert affreux attendait son époux ;Mais, sensible à ses maux, le volage Zéphyre,Comme un désir divin que le ciel nous inspire,Essuyant d’un soupir les larmes de ses yeux,Dormante sur son sein l’enlevait dans les cieux !On voyait son beau front penché sur son épauleLivrer ses longs cheveux aux doux baisers d’Éole,Et Zéphyr, succombant sous son charmant fardeau,Lui former de ses bras un amoureux berceau,Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine,Et, jaloux de l’Amour, la lui rendre avec peine.Ici, le tendre Amour sur des roses couchéPressait entre ses bras la tremblante Psyché,Qui, d’un secret effroi ne pouvant se défendre,Recevait ses baisers sans oser les lui rendre ;Car le céleste époux, trompant son tendre amour,Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.Plus loin, par le désir en secret éveillée,Et du voile nocturne à demi dépouillée,Sa lampe d’une main et de l’autre un poignard,Psyché, risquant l’amour, hélas ! contre un regard,De son époux qui dort tremblant d’être entendue,Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue,Reconnaissait l’Amour, jetait un cri soudain,Et l’on voyait trembler la lampe dans sa main. <C>* * *</C> Mais de l’huile brûlante une goutte épanchée,S’échappant par malheur de la lampe penchée,Tombait sur le sein nu de l’amant endormi ;L’Amour impatient, s’éveillant à demi,Contemplait tour à tour ce poignard, cette goutte…Et fuyait indigné vers la céleste voûte !Emblème menaçant des désirs indiscretsQui profanent les dieux, pour les voir de trop près !La vierge cette fois errante sur la terrePleurait son jeune amant, et non plus sa misère :Mais l’Amour à la fin, de ses larmes touché,Pardonnait à sa faute, et l’heureuse Psyché,Par son céleste époux dans l’Olympe ravie,Sur les lèvres du dieu buvant des flots de vie,S’avançait dans le ciel avec timidité ;Et l’on voyait Vénus sourire à sa beauté !Ainsi par la vertu l’âme diviniséeRevient, égale aux dieux, régner dans l’Élysée ! <C>* * *</C> Mais Socrate élevant la coupe dans ses mains :« Offrons ! offrons d’abord aux maîtres des humainsDe l’immortalité cette heureuse prémice ! »Il dit ; et vers la terre inclinant le calice,Comme pour épargner un nectar précieux,En versa seulement deux gouttes pour les dieux,Et, de sa lèvre avide approchant le breuvage,Le vida lentement sans changer de visage,Comme un convive avant de sortir d’un festinQui dans sa coupe d’or verse un reste de vin,Et, pour mieux savourer le dernier jus qu’il goûte,L’incline lentement et le boit goutte à goutte.Puis, sur son lit de mort doucement étendu,Il reprit aussitôt son discours suspendu. <C>* * *</C> « Espérons dans les dieux, et croyons-en notre âme !De l’amour dans nos cœurs alimentons la flamme !L’amour est le lien des dieux et des mortels ;La crainte ou la douleur profanent leurs autels.Quand vient l’heureux signal de notre délivrance,Amis, prenons vers eux le vol de l’espérance !Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs !On couronne ici-bas la victime de fleurs ;Que de joie et d’amour notre âme couronnéeS’avance au-devant d’eux comme à son hyménée !Ce sont là les festons, les parfums précieux,Les voix, les instruments, les chants mélodieux,Dont l’âme convoquée à ce banquet suprêmeAvant d’aller aux dieux, doit s’enchanter soi-même ! <C>* * *</C> « Relevez donc ces fronts que l’effroi fait pâlir !Ne me demandez plus s’il faut m’ensevelir ;Sur ce corps qui fut moi quelle huile on doit répandre ;Dans quel lieu, dans quelle urne il faut garder ma cendre.Qu’importe a vous, à moi, que ce vil vêtementDe la flamme, ou des vers, devienne l’aliment ?Qu’une froide poussière, à moi jadis unie,Soit balayée aux flots ou bien aux gémonies ?Ce corps vil, composé des éléments divers,Ne sera pas plus moi qu’une vague des mers,Qu’une feuille des bois que l’aquilon promène,Qu’un atome flottant qui fut argile humaine,Que le feu du bûcher dans les airs exhalé,Ou le sable mouvant de vos chemins foulé ! <C>* * *</C> « Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socrate : Mon génie à Platon ! à vous tous mes vertus ! Mon âme aux justes dieux ! ma vie à Mélitus, Comme au chien dévorant qui sur le seuil aboie, En quittant le festin, on jette aussi sa proie !… » <C>* * *</C> Tel qu’un triste soupir de la rame et des flotsSe mêle sur les mers aux chants des matelots,Pendant cet entretien une funèbre plainteAccompagnait sa voix sur le seuil de l’enceinte ;Hélas ! c’était Myrto demandant son époux,Que l’heure des adieux ramenait parmi nous !L’égarement troublait sa démarche incertaine,Et, suspendus aux plis de sa robe qui traîne,Deux enfants, les pieds nus, marchant à ses côtés,Suivaient en chancelant ses pas précipités.Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes ;Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes ;Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur :On eût dit qu’en passant l’impuissante douleur,Ne pouvant de Socrate atteindre la grande âme,Avait respecté l’homme et profané la femme !De terreur et d’amour saisie à son aspect,Elle pleurait sur lui dans un tendre respect.Telle, aux fêtes du dieu pleuré par Cythérée,Sur la corps d’Adonis la bacchante éplorée,Partageant de Vénus les divines douleurs,Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs,De sa bouche muette avec respect l’effleure,Et paraît adorer le beau dieu qu’elle pleure !Socrate, en recevant ses enfants dans ses bras,Baisa sa joue humide et lui parla tout bas :Nous vîmes une larme, et ce fut la dernière,Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière.Puis d’un bras défaillant offrant ses fils aux dieux :« Je fus leur père ici, vous l’êtes dans les cieux !Je meurs, mais vous vivez ! Veillez sur leur enfance !Je les lègue, ô bons dieux, à votre providence !… » <C>* * *</C> Mais déjà le poison dans ses veines verséEnchaînait dans son cours le flot du sang glacé :On voyait vers le cœur, comme une onde tarie,Remonter pas à pas la chaleur et la vie,Et ses membres roidis, sans force et sans couleur,Du marbre de Paros imitaient la pâleur.En vain Phédon, penché sur ses pieds qu’il embrasse,Sous sa brûlante haleine en réchauffait la glace ;Son front, ses mains, ses pieds se glaçaient sous nos doigts ! Il ne nous restait plus que son âme et sa voix ! Semblable au bloc divin d’où sortit Galatée Quand une âme
Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore ;Sur nos fronts languissants à peine il jette encoreQuelques rayons tremblants qui combattent la nuit :L’ombre croît, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit.Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse,Qu’il recule en tremblant des bords du précipice,Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémirLe triste chant des morts tout prêt à retentir,Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frèreSuspendus sur les bords de son lit funéraire,Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdusAnnoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus !Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,Tu ne m’apparais point sous cet aspect funesteQue t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ;Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur,Ton front n’est point cruel, ton œil n’est point perfide ;Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;Tu n’anéantis pas, tu délivres : ta main,Céleste messager, porte un flambeau divin :Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière,Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ;Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau.Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles !Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes !Que tardes-tu ? Parais ; que je m’élance enfin Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin.Qui m’en a détaché ? Qui suis-je et que dois-je être ?Je meurs, et ne sais pas ce que c’est que de naître.Toi qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu,Avant de m’animer, quel ciel habitais-tu ?Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ?Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ?Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapportsLe corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?Quel jour séparera l’âme de la matière ?Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?As-tu tout oublié ? Par delà le tombeau,Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?Vas-tu recommencer une semblable vie ?Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,Affranchi pour jamais de tes liens mortels,Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !C’est par lui que déjà mon âme raffermieA pu voir sans effroi sur tes traits enchanteursSe faner du printemps les brillantes couleurs ;C’est par lui que, percé du trait qui me déchire,Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux,À ton dernier regard brilleront dans mes yeux.« Vain espoir ! » s’écriera le troupeau d’Épicure,Et celui dont la main disséquant la nature,Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,Voit penser la matière et végéter l’esprit.« Insensé, diront-ils, que trop d’orgueil abuse,Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use ;Tout marche vers un terme et tout naît pour mourir :Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir,Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbeSous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ;Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ; Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;Cet astre dont le temps a caché la naissance,Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,Et dans les cieux déserts les mortels éperdusLe chercheront un jour et ne le verront plus !Tu vois autour de toi dans la nature entièreLes siècles entasser poussière sur poussière,Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie !Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,Et dans le tourbillon au néant emporté,Abattu par le temps, rêve l’éternité ! »Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre !Laissez-moi mon erreur : j’aime, il faut que j’espère ;Notre faible raison se trouble et se confond.Oui, la raison se tait ; mais l’instinct vous répond.Pour moi, quand je verrais dans les célestes plainesLes astres, s’écartant de leurs routes certaines,Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;Quand je verrais son globe errant et solitaire,Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,Être infaillible et bon, j’espérerais en toi ;Et, certain du retour de l’éternelle aurore,Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore !Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjourOù naquit d’un regard notre immortel amour,Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,Sur l’aile du désir, loin du monde emportés, Je plongeais avec toi dans ces obscurités.Les ombres, à longs plis descendant des montagnes,Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes ;Mais bientôt, s’avançant sans éclat et sans bruit,Le chœur mystérieux des astres de la nuit,Nous rendant les objets voilés à notre vue,De ses molles lueurs revêtait l’étendue.Telle, en nos temples saints, par le jour éclairés,Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,La lampe, répandant sa pieuse lumière,D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeuxEt des cieux à la terre, et de la terre aux cieux :« Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !L’esprit te voit partout quand notre œil la contemple ;De tes perfections, qu’il cherche à concevoir,Ce monde est le reflet, l’image, le miroir ;Le jour est ton regard, la beauté ton sourire ;Partout le cœur t’adore et l’âme te respire ;Éternel, infini, tout-puissant et tout bon,Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ;Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence,Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.Et cependant, ô Dieu ! par sa sublime loi,Cet esprit abattu s’élance encore à toi,Et, sentant que l’amour est la fin de son être,Impatient d’aimer, brûle de te connaître. »Tu disais ; et nos cœurs unissaient leurs soupirsVers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs :À genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages,Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages,Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tourLa terre notre exil, et le ciel son séjour.Ah ! si dans ces instants où l’âme fugitiveS’élance et veut briser le sein qui la captive,Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux, D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux ;Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source,Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course ;À travers l’infini, sur l’aile de l’amour,Elles auraient monté comme un rayon du jour,Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues,Se seraient dans son sein pour jamais confondues !Ces vœux nous trompaient-ils ? Au néant destinés,Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?Partageant le destin du corps qui la recèle,Dans la nuit du tombeau l’âme s’engloutit-elle ?Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler,Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ?Après un vain soupir, après l’adieu suprêmeDe tout ce qui t’aimait, n’est-il plus rien qui t’aime ?…Ah ! sur ce grand secret n’interroge que toi !Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi !
Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,Un asile d’un jour pour attendre la mort.Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,Me couvrent tout entier de silence et de paix.Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdureTracent en serpentant les contours du vallon ;Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :Mais leur onde est limpide, et mon âme troubléeN’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;Comme un enfant bercé par un chant monotone,Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;Je viens chercher vivant le calme du Léthé.Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie : L’oubli seul désormais est ma félicité.Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;Le bruit lointain du monde expire en arrivant,Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,À l’oreille incertaine apporté par le vent.D’ici je vois la vie, à travers un nuage,S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;L’amour seul est resté, comme une grande imageSurvit seule au réveil dans un songe effacé.Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,Et respire un moment l’air embaumé du soir.Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;L’homme par ce chemin ne repasse jamais :Comme lui, respirons au bout de la carrièreCe calme avant-coureur de l’éternelle paix.Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux.L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours :Quand tout change pour toi, la nature est la même,Et le même soleil se lève sur tes jours.De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :Détache ton amour des faux biens que tu perds ;Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;Avec le doux rayon de l’astre du mystèreGlisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :Sous la nature enfin découvre son auteur !Une voix à l’esprit parle dans son silence : Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
Lorsque du Créateur la parole fécondeDans une heure fatale eut enfanté le mondeDes germes du chaos,De son œuvre imparfaite il détourna sa face,Et, d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,Rentra dans son repos.« Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,Tu n’es rien devant moi :Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;Qu’à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,Et le Malheur ton roi ! »Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,Un long gémissement ;Et, pressant l’univers dans sa serre cruelle,Embrasse pour jamais de sa rage éternelleL’éternel aliment.Le mal dès lors régna dans son immense empire ;Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respireCommença de souffrir ;Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,Tout gémit ; et la voix de la nature entièreNe fut qu’un long soupir.Levez donc vos regards vers les célestes plaines ;Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peinesCe grand consolateur : Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente :Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présenteVotre persécuteur.De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?Qu’on t’appelle Destin, Nature, Providence,Inconcevable loi ;Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime ;Toujours, c’est toujours toi !Hélas ! ainsi que vous j’invoquai l’Espérance ;Mon esprit abusé but avec complaisanceSon philtre empoisonneur :C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,De festons et de fleurs couronne les victimesQu’elle livre au Malheur.Si du moins au hasard il décimait les hommes,Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommesAvec d’égales lois !Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,Victimes de son choix.Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrificesDes troupeaux innocents les sanglantes prémicesDans leurs temples cruels,De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe,Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombeEngraissaient leurs autels.Créateur tout-puissant, principe de tout être,Toi pour qui le possible existe avant de naître,Roi de l’immensité,Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,Puiser pour tes enfants le bonheur et la vieDans ton éternité.Sans t’épuiser jamais, sur toute la natureTu pouvais à longs flots répandre sans mesureUn bonheur absolu : L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.Ah ! ma raison frémit, tu le pouvais sans doute,Tu ne l’as pas voulu.Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,Ou l’a-t-il accepté ?Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplicesPour ta félicité ?Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime,Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,Plaisirs, concerts divins ;Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,Montez, allez frapper les voûtes insensiblesDu palais des destins !Terre, élève ta voix ; cieux, répondez ; abîmes,Noir séjour où la mort entasse ses victimes,Ne formez qu’un soupir !Qu’une plainte éternelle accuse la nature,Et que la douleur donne à toute créatureUne voix pour gémir !Du jour où la nature, au néant arrachée,S’échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,Qu’as-tu vu cependant ?Aux désordres du mal la matière asservie,Toute chair gémissant, hélas ! et toute vieJalouse du néant.Des éléments rivaux les luttes intestines ;Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruinesQu’entassèrent ses mains,Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères ;Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,Les germes des humains !La vertu succombant sous l’audace impunie,L’imposture en honneur, la vérité bannie ;L’errante liberté Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;Et la force, partout, fondant de l’injusticeLe règne illimité !La valeur sans les dieux décidant les batailles !Un Caton, libre encor, déchirant ses entraillesSur la foi de Platon ;Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime,Doute au dernier moment de cette vertu même,Et dit : « Tu n’es qu’un nom !… »La fortune toujours du parti des grands crimes ;Les forfaits couronnés devenus légitimes ;La gloire au prix du sang ;Les enfants héritant l’iniquité des pères ;Et le siècle qui meurt racontant ses misèresAu siècle renaissant !Eh quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrificesTes lugubres autels ?Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaireL’angoisse des mortels ?Héritiers des douleurs, victimes de la vie,Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvieEndorme le Malheur,Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,Engloutisse à jamais dans l’éternel silenceL’éternelle douleur !
Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !Tu peux fermer tes yeux à la magnificenceDes dons que je t’ai faits !Tu n’étais pas encore, créature insensée,Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ;Déjà, comme son fruit, l’éternelle penséeTe portait dans son sein.Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ;Je préparais les temps selon ma volonté.Enfin ce jour parut ; je dis : « Nais pour ma gloireEt ta félicité ! »Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ;J’échauffai de tes sens la sève languissanteDes feux de mon regard.D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ;Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour.J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelleOù se peignit le jour.Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison :Tu pensas ; la parole acheva ta pensée,Et j’y gravai mon nom.En quel éclatant caractèreCe grand nom s’offrit à tes yeux !Tu vis ma bonté sur la terre, Tu lus ma grandeur dans les cieux !L’ordre était mon intelligence ;La nature, ma providence ;L’espace, mon immensité !Et, de mon être ombre altérée,Le temps te peignit ma durée,Et le destin, ma volonté !Tu m’adoras dans ma puissance,Tu me bénis dans ton bonheur,Et tu marchas en ma présenceDans la simplicité du cœur ;Mais aujourd’hui que l’infortuneA couvert d’une ombre importuneCes vives clartés du réveil,Ta voix m’interroge et me blâme,Le nuage couvre ton âme,Et tu ne crois plus au soleil.« Non, tu n’es plus qu’un grand problèmeQue le sort offre à la raison ;Si ce monde était ton emblème,Ce monde serait juste et bon. »Arrête, orgueilleuse pensée !À la loi que je t’ai tracéeTu prétends comparer ma loi ?Connais leur différence auguste :Tu n’as qu’un jour pour être juste ;J’ai l’éternité devant moi !Quand les voiles de ma sagesseÀ tes yeux seront abattus,Ces maux dont gémit ta faiblesseSeront transformés en vertus.De ces obscurités cessantesTu verras sortir triomphantesMa justice et ta liberté :C’est la flamme qui purifieLe creuset divin où la vie Se change en immortalité !Mais ton cœur endurci doute encore et murmure :Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,Et dans la nuit des sens tu voudrais voir écloreDe l’éternelle auroreLes célestes clartés !Attends ; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure,Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :Regarde qui je suis, et marche sans murmure,Comme fait la natureSur la foi de son Dieu.La terre ne sait pas la loi qui la féconde ;L’Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,De sa prison profondeLa mer vomit son onde,Et des bords qu’elle inondeRecule en mugissant ?Ce soleil éclatant, ombre de la lumière,Sait-il où le conduit le signe de ma main ?S’est-il tracé lui-même un glorieux chemin ?Au bout de sa carrière,Quand j’éteins sa lumière,Promet-il à la terreLe soleil de demain ?Cependant tout subsiste et marche en assurance.Ma voix chaque matin réveille l’univers ;J’appelle le soleil du fond de ses déserts :Franchissant la distance,Il monte en ma présence,Me répond, et s’élanceSur le trône des airs !Et toi, dont mon souffle est la vie,Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,Peux-tu craindre que je t’oublie,Homme, roi de cet univers ? Crois-tu que ma vertu sommeille ?Non, mon regard immense veilleSur tous les mondes à la fois !La mer qui fuit à ma parole,Ou la poussière qui s’envole,Suivent et comprennent mes lois.Marche au flambeau de l’espéranceJusque dans l’ombre du trépas,Assuré que ma providenceNe tend point de piège à tes pas !Chaque aurore la justifie,L’univers entier s’y confie,Et l’homme seul en a douté !Mais ma vengeance paternelleConfondra ce doute infidèleDans l’abîme de ma bonté.
<I>Delicta majorum immeritus</I> lues. Horat., od. VI, lib. III. Peuple ! des crimes de tes pèresLe ciel punissant tes enfants,De châtiments héréditairesAccablera leurs descendants,Jusqu’à ce qu’une main propiceRelève l’auguste édificePar qui la terre touche aux cieux,Et que le zèle et la prièreDissipent l’indigne poussièreQui couvre l’image des dieux !Sortez de vos débris antiques,Temples que pleurait Israël ;Relevez-vous, sacrés portiques ;Lévites, montez à l’autel !Aux sons des harpes de Solyme,Que la renaissante victimeS’immole sous vos chastes mains ;Et qu’avec les pleurs de la terreSon sang éteigne le tonnerreQui gronde encor sur les humains !Plein d’une superbe folie,Ce peuple au front audacieuxS’est dit un jour : « Dieu m’humilie ;Soyons à nous-mêmes nos dieux. Notre intelligence sublimeA sondé le ciel et l’abîmePour y chercher ce grand esprit ;Mais ni dans les flancs de la terre,Mais ni dans les feux de la sphère,Son nom pour nous ne fut écrit.« Déjà nous enseignons au mondeÀ briser le sceptre des rois ;Déjà notre audace profondeSe rit du joug usé des lois.Secouez, malheureux esclaves,Secouez d’indignes entraves,Rentrez dans votre liberté !Mortel ! du jour où tu respires,Ta loi, c’est ce que tu désires ;Ton devoir, c’est la volupté !« Ta pensée a franchi l’espace,Tes calculs précèdent les temps,La foudre cède à ton audace,Les cieux roulent tes chars flottants ;Comme un feu que tout alimente,Ta raison, sans cesse croissante,S’étendra sur l’immensité ;Et ta puissance, qu’elle assure,N’aura de terme et de mesureQue l’espace et l’éternité.Heureux nos fils ! heureux cet âgeQui, fécondé par nos leçons,Viendra recueillir l’héritageDes dogmes que nous lui laissons !Pourquoi les jalouses annéesBornent-elles nos destinéesÀ de si rapides instants ?Ô loi trop injuste et trop dure !Pour triompher de la natureQue nous a-t-il manqué ? Le temps » Eh bien, le temps sur vos poussièresÀ peine encore a fait un pas.Sortez, ô mânes de nos pères,Sortez de la nuit du trépas !Venez contempler votre ouvrage ;Venez partager de cet âgeLa gloire et la félicité !Ô race en promesses féconde,Paraissez ! Bienfaiteurs du monde,Voilà votre postérité !Que vois-je ? ils détournent la vue,Et, se cachant sous leurs lambeaux,Leur foule, de honte éperdue,Fuit et rentre dans les tombeaux.Non, non, restez, ombres coupables ;Auteurs de nos jours déplorables,Restez ! ce supplice est trop doux.Le ciel, trop lent à vous poursuivre,Devait vous condamner à vivreDans le siècle enfanté par vous !Où sont-ils, ces jours où la France,À la tête des nations,Se levait comme un astre immenseInondant tout de ses rayons ?Parmi nos siècles, siècle unique,De quel cortège magnifiqueLa gloire composait ta cour !Semblable au dieu qui nous éclaire,Ta grandeur étonnait la terre,Dont tes clartés étaient l’amour !Toujours les siècles du génieSont donc les siècles des vertus !Toujours les dieux de l’harmoniePour les héros sont descendus !Près du trône qui les inspire,Voyez-les déposer la lyre Dans de pures et chastes mains ;Et les Racine et les TurenneEnchaîner les grâces d’AthènesAu char triomphant des Romains !Mais, ô déclin ! quel souffle arideDe notre âge a séché les fleurs ?Eh quoi ! le lourd compas d’EuclideÉtouffe nos arts enchanteurs ?Élans de l’âme et du génie,Des calculs la froide manieChez nos pères vous remplaça :Ils posèrent sur la natureLe doigt glacé qui la mesure,Et la nature se glaça !Et toi, prêtresse de la terre,Vierge du Pinde ou de Sion,Tu fuis ce globe de matière,Privé de ton dernier rayon !Ton souffle divin se retireDe ces cœurs flétris, que la lyreN’émeut plus de ses sons touchants ;Et pour son Dieu qui le contemple,Sans toi l’univers est un templeQui n’a plus ni parfums ni chants !Pleurons donc, enfants de nos pères !Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts ;Lavons dans nos larmes amèresTant d’irréparables affronts !Comme les fils d’Héliodore,Rassemblons du soir à l’auroreLes débris du temple abattu ;Et sous ces cendres criminellesCherchons encor les étincellesDu génie et de la vertu.
DANS L’ÎLE D’ISCHIA.1842. Des pêcheurs, un matin, virent un corps de femmeQue la vague nocturne au bord avait roulé ;Même à travers la mort sa beauté touchait l’âme.Ces fleurs, depuis ce jour, naissent près de la lameDu sable qu’elle avait foulé.D’où venait cependant cette vierge inconnueDemander une tombe aux pauvres matelots ?Nulle nef en péril sur ces mers n’était vue ;Nulle bague à ses doigts : elle était morte et nue,Sans autre robe que les flots.Ils allèrent chercher dans toutes les famillesLe plus beau des linceuls dont on pût la parer ;Pour lui faire un bouquet, des lis et des jonquilles ;Pour lui chanter l’adieu, des chœurs de jeunes filles,Et des mères pour la pleurer.Ils lui firent un lit de sable où rien ne pousse,Symbole d’amertume et de stérilité ;Mais les fleurs de pitié rendirent la mer douce,Le sable de ses bords se revêtit de mousse,Et cette fleur s’ouvre l’été.Vierges, venez cueillir ce beau lis solitaire,Abeilles de nos cœurs dont l’amour est le miel !Les anges ont semé sa graine sur la terre ;Son sol est le tombeau, son nom est un mystère ;Son parfum fait rêver du ciel.
Ainsi, quand l’aigle du tonnerreEnlevait Ganymède aux cieux,L’enfant, s’attachant à la terre,Luttait contre l’oiseau des dieux ;Mais entre ses serres rapidesL’aigle pressant ses flancs timides,L’arrachait aux champs paternels ;Et, sourd à la voix qui l’implore,Il le jetait, tremblant encore,Jusques aux pieds des immortels.Ainsi quand tu fonds sur mon âme,Enthousiasme, aigle vainqueur,Au bruit de tes ailes de flammeJe frémis d’une sainte horreur ;Je me débats sous ta puissance,Je fuis, je crains que ta présenceN’anéantisse un cœur mortel,Comme un feu que la foudre allume,Qui ne s’éteint plus, et consumeLe bûcher, le temple et l’autel.Mais à l’essor de la penséeL’instinct des sens s’oppose en vain :Sous le dieu mon âme oppresséeBondit, s’élance, et bat mon sein.La foudre en mes veines circule :Étonné du feu qui me brûle,Je l’irrite en le combattant, Et la lave de mon génieDéborde en torrents d’harmonie,Et me consume en s’échappant.Muse, contemple ta victime !Ce n’est plus ce front inspiré,Ce n’est plus ce regard sublimeQui lançait un rayon sacré :Sous ta dévorante influence,À peine un reste d’existenceÀ ma jeunesse est échappé.Mon front, que la pâleur efface,Ne conserve plus que la traceDe la foudre qui m’a frappé.Heureux le poète insensible !Son luth n’est point baigné de pleurs ;Son enthousiasme paisibleN’a point ces tragiques fureurs.De sa veine féconde et pureCoulent, avec nombre et mesure,Des ruisseaux de lait et de miel ;Et ce pusillanime Icare,Trahi par l’aile de Pindare,Ne retombe jamais du ciel.Mais nous, pour embraser les âmes,Il faut brûler, il faut ravirAu ciel jaloux ses triples flammes :Pour tout peindre, il faut tout sentir.Foyers brûlants de la lumière,Nos cœurs de la nature entièreDoivent concentrer les rayons ;Et l’on accuse notre vie !Mais ce flambeau qu’on nous envieS’allume au feu des passions.Non, jamais un sein pacifiqueN’enfanta ces divins élans,Ni ce désordre sympathique Qui soumet le monde à nos chants.Non, non, quand l’Apollon d’HomèrePour lancer ses traits sur la terre,Descendait des sommets d’Éryx,Volant aux rives infernales,Il trempait ses armes fatalesDans les eaux bouillantes du Styx.Descendez de l’auguste cimeQu’indignent de lâches transports !Ce n’est que d’un luth magnanimeQue partent les divins accords.Le cœur des enfants de la lyreRessemble au marbre qui soupireSur le sépulcre de Memnon :Pour lui donner la voix et l’âme,Il faut que de sa chaste flammeL’œil du jour lui lance un rayon.Et tu veux qu’éveillant encoreDes feux sous la cendre couverts,Mon reste d’âme s’évaporeEn accents perdus dans les airs !La gloire est le rêve d’une ombre ;Elle a trop retranché le nombreDes jours qu’elle devait charmer.Tu veux que je lui sacrifieCe dernier souffle de ma vie !Je veux le garder pour aimer.
À M. DE C***. Aux bords de ton lac enchanté,Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,Couvert du bouclier de ta philosophie,Le temps n’emporte rien de ta félicité ;Ton matin fut brillant, et ma jeunesse envieL’azur calme et serein du beau soir de ta vie.Ce qu’on appelle nos beaux joursN’est qu’un éclair brillant dans une nuit d’orage ;Et rien, excepté nos amours,N’y mérite un regret du sage.Mais que dis-je ? on aime à tout âge :Ce feu durable et doux, dans l’âme renfermé,Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;C’est le souffle divin dont tout l’homme est formé,Il ne s’éteint qu’avec son âme.Étendre son esprit, resserrer ses désirs,C’est là le grand secret ignoré du vulgaire :Tu le connais, ami ! cet heureux coin de terreRenferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs.Tes vœux ne passent point ton champêtre domaine ;Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,Et, du monde embrassant la scène,Le flambeau de l’étude éclaire ta raison.Tu vois qu’aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,L’homme partout est l’homme, et qu’en cet univers Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;Tu vois les nations s’éclipser tour à tourComme les astres dans l’espace ;De mains en mains le sceptre passe ;Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour.Sujets à cette loi suprême,Empire, gloire, liberté,Tout est par le temps emporté :Le temps emporta les dieux mêmeDe la crédule antiquité,Et ce que les mortels, dans leur orgueil extrême,Osaient nommer la vérité !Au milieu de ce grand nuage,Réponds-moi, que fera le sage,Toujours entre le doute et l’erreur combattu ?Content du peu de jours qu’il saisit au passage,Il se hâte d’en faire usagePour le bonheur et la vertu.J’ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeuresJ’ai goûté l’hospitalité :À l’ombre du jardin que ses mains ont planté,Aux doux sons de sa lyre il endormait les heuresEn chantant sa félicité.Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance !Il ne vous lasse point d’un inutile vœu ;Gardez-lui seulement sa rustique opulence ;Donnez tout à celui qui vous demande peu.Des doux objets de sa tendresseQu’à son riant foyer toujours environné,Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné ;Que sous l’or des épis ses collines jaunissent ;Qu’au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;Que de ses beaux jasmins les ombres épaississent ;Que son soleil soit doux, que son ciel soit d’azur ;Et que pour l’étranger toujours ses vins mûrissent ! Pour moi, loin de ce port de la félicité,Hélas ! par la jeunesse et l’espoir emporté,Je vais tenter encore et les flots et l’orage ;Mais, ballotté par l’onde et fatigué du vent,Au pied de ton rocher sauvage,Ami, je reviendrai souventRattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,Dans la nuit éternelle emportés sans retour,Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âgesJeter l’ancre un seul jour ?Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierreOù tu la vis s’asseoir !Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondesSur ses pieds adorés.Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadenceTes flots harmonieux.Tout à coup des accents inconnus à la terreDu rivage charmé frappèrent les échos ;Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chèreLaissa tomber ces mots :« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,Suspendez votre cours !Laissez-nous savourer les rapides délicesDes plus beaux de nos jours !« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :Coulez, coulez pour eux ;Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ; Oubliez les heureux.« Mais je demande en vain quelques moments encore,Le temps m’échappe et fuit ;Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ; » et l’auroreVa dissiper la nuit.« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,Hâtons-nous, jouissons !L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;Il coule, et nous passons ! »Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresseOù l’amour à longs flots nous verse le bonheurS’envolent loin de nous de la même vitesseQue les jours de malheur ?Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,Ne nous les rendra plus ?Éternité, néant, passé, sombres abîmes,Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimesQue vous nous ravissez ?Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,Au moins le souvenir !Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvagesQui pendent sur tes eaux !Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surfaceDe ses molles clartés !Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,Que les parfums légers de ton air embaumé,Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire, Tout dise : « Ils ont aimé ! »
Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,Descend avec lenteur de son char de victoire ;Le nuage éclatant qui le cache à nos yeuxConserve en sillons d’or sa trace dans les cieux,Et d’un reflet de pourpre inonde l’étendue.Comme une lampe d’or dans l’azur suspendue,La lune se balance au bord de l’horizon ;Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,Et le voile des nuits sur les monts se déplie.C’est l’heure où la nature, un moment recueillie,Entre la nuit qui tombe et le jour qui s’enfuit,S’élève au créateur du jour et de la nuit,Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,De la création le magnifique hommage.Voilà le sacrifice immense, universel !L’univers est le temple et la terre est l’autel ;Les cieux en sont le dôme, et ses astres sans nombre,Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l’ombre,Dans la voûte d’azur avec ordre semés,Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :Et ces nuages purs qu’un jour mourant colore,Et qu’un souffle léger, du couchant à l’aurore,Dans les plaines de l’air repliant mollement,Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,Sont les flots de l’encens qui monte et s’évaporeJusqu’au trône du Dieu que la nature adore.Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ? D’où s’élèvera l’hymne au roi de l’univers ?Tout se tait : mon cœur seul parle dans ce silence.La voix de l’univers, c’est mon intelligence.Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,Elle s’élève à Dieu comme un parfum vivant,Et, donnant un langage à toute créature,Prête, pour l’adorer, mon âme à la nature.Seul, invoquant ici son regard paternel,Je remplis le désert du nom de l’Éternel ;Et Celui qui, du sein de sa gloire infinie,Des sphères qu’il ordonne écoute l’harmonie,Écoute aussi la voix de mon humble raison,Qui contemple sa gloire et murmure son nom.Salut, principe et fin de toi-même et du monde !Toi qui rends d’un regard l’immensité féconde,Âme de l’univers, Dieu, père, créateur,Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;Et, sans avoir besoin d’entendre ta parole,Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.L’étendue à mes yeux révèle ta grandeur ;La terre, ta bonté ; les astres ta, splendeur.Tu t’es produit toi-même en ton brillant ouvrage !L’univers tout entier réfléchit ton image,Et mon âme à son tour réfléchit l’univers.Ma pensée, embrassant tes attributs divers,Partout autour de soi te découvre et t’adore,Se contemple soi-même, et t’y découvre encore :Ainsi l’astre du jour éclate dans les cieux,Se réfléchit dans l’onde et se peint à mes yeux.C’est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême !Je te cherche partout, j’aspire à toi, je t’aime !Mon âme est un rayon de lumière et d’amourQui, du foyer divin détaché pour un jour,De désirs dévorants loin de toi consumée,Brûle de remonter à sa source enflammée.Je respire, je sens, je pense, j’aime en toi !Ce monde qui te cache est transparent pour moi ;C’est toi que je découvre au fond de la nature,C’est toi que je bénis dans toute créature.Pour m’approcher de toi, j’ai fui dans ces déserts :Là, quand l’aube, agitant son voile dans les airs,Entr’ouvre l’horizon qu’un jour naissant colore,Et sème sur les monts les perles de l’aurore,Pour moi c’est ton regard qui, du divin séjour,S’entr’ouvre sur le monde et lui répand le jour.Quand l’astre à son midi, suspendant sa carrière,M’inonde de chaleur, de vie et de lumière,Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,Seigneur, c’est ta vertu, ton souffle que je sens ;Et quand la nuit, guidant son cortège d’étoiles,Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,Seul, au sein du désert et de l’obscurité,Méditant de la nuit la douce majesté,Enveloppé de calme, et d’ombre, et de silence,Mon âme de plus près adore ta présence ;D’un jour intérieur je me sens éclairer,Et j’entends une voix qui me dit d’espérer.Oui, j’espère, Seigneur, en ta magnificence :Partout à pleines mains prodiguant l’existence,Tu n’auras pas borné le nombre de mes joursÀ ces jours d’ici-bas, si troublés et si courts.Je te vois en tous lieux conserver et produire :Celui qui peut créer dédaigne de détruire.Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté,J’attends le jour sans fin de l’immortalité.La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,Ma raison voit le jour à travers les ténèbres ;C’est le dernier degré qui m’approche de toi,C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore,Ou, si, dans tes secrets tu le retiens encore,Entends du haut du ciel le cri de mes besoins !L’atome et l’univers sont l’objet de tes soins :Des dons de ta bonté soutiens mon indigence ;Nourris mon corps de pain, mon âme d’espérance ;Réchauffe d’un regard de tes yeux tout-puissantsMon esprit éclipsé par l’ombre de mes sens,Et, comme le soleil aspire la rosée,Dans ton sein à jamais absorbe ma pensée !
Lorsque vient le soir de la vie,Le printemps attriste le cœur :De sa corbeille épanouieIl s’exhale un parfum moqueur.De toutes ces fleurs qu’il étale,Dont l’amour ouvre le pétale,Dont les prés éblouissent l’œil,Hélas ! il suffit que l’on cueilleDe quoi parfumer d’une feuilleL’oreiller du lit d’un cercueil.Cueillez-moi ce pavot sauvageQui croît à l’ombre de ces blés :On dit qu’il en coule un breuvageQui ferme les yeux accablés.J’ai trop veillé ; mon âme est lasseDe ces rêves qu’un rêve chasse.Que me veux-tu, printemps vermeil ?Loin de moi ces lis et ces roses !Que faut-il aux paupières closes ?La fleur qui garde le sommeil !
À UNE JEUNE ÉTRANGÈRE. Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille,Sur ce sable mouillé, frange d’or de la mer,Baisse-toi, mon amour, vers la blonde coquilleQue Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.L’écrin de l’Océan n’en a point de pareille ;Les roses de ta joue ont peine à l’égaler ;Et quand de sa volute on approche l’oreille,On entend mille voix qu’on ne peut démêler.Tantôt c’est la tempête avec ses lourdes vagues,Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas ;Tantôt c’est la forêt avec ses frissons vagues ;Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.Oh ! ne dirais-tu pas, à ce confus murmureQue rend le coquillage aux lèvres de carmin,Un écho merveilleux où l’immense natureRésume tous ses bruits dans le creux de ta main ?Emporte-la, mon ange ! Et quand ton esprit joueAvec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis,Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue,Et, fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille,Il en est un plus doux qui vienne te frapper,Et qui s’élève à peine aux bords de la coquille,Comme un aveu d’amour qui n’ose s’échapper ;S’il a pour ta candeur des terreurs et des charmes ;S’il renaît en mourant presque éternellement ;S’il semble au fond d’un cœur rouler avec des larmes ;S’il tient de l’espérance et du gémissement…Ne te consume pas à chercher ce mystère !Ce mélodieux souffle, ô mon ange, c’est moi !Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre,Qu’un écho de mon cœur qui m’entretient de toi ?
À UN POËTE EXILÉ. Généreux favoris des filles de Mémoire,Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir :L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ;Mortels, il faut choisir.Ton sort, ô Manoël, suivit la loi commune ;La muse t’enivra de précoces faveurs,Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,Et tu verses des pleurs !Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaireLe stérile repos dont son cœur est jaloux :Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terreMais la lyre est à nous.Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autelsOù le juste avenir prépare à ton génieDes honneurs immortels.Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerreS’élance, et, soutenant son vol audacieux,Semble dire aux mortels : « Je suis né sur la terre,Mais je vis dans les cieux. »Oui, la gloire t’attend ; mais arrête, et contempleÀ quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;Vois : l’Infortune, assise à la porte du temple,En garde les degrés.Ici c’est un vieillard que l’ingrate IonieA vu de mers en mers promener ses malheurs : Aveugle, il mendiait au prix de son génieUn pain mouillé de pleurs.Là le Tasse, brûlé d’une flamme fatale,Expiant dans les fers sa gloire et son amour,Quand il va recueillir la palme triomphale,Descend au noir séjour.Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,Luttant contre le sort ou contre les bourreaux :On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimesMesure plus de maux.Impose donc silence aux plaintes de ta lyre :Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l’écueil ;Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t’inspireUn généreux orgueil !Que t’importe, après tout, que cet ordre barbareT’enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?Que t’importe en quels lieux le destin te prépareUn glorieux tombeau ?Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du TageN’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :Lisbonne la réclame, et voilà l’héritageQue tu lui laisseras !Ceux qui l’ont méconnu pleureront le grand homme ;Athènes à des proscrits ouvre son Panthéon ;Coriolan expire, et les enfants de RomeRevendiquent son nom.Aux rivages des morts avant que de descendre,Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,Et sa gloire aux Romains.
HYMNE ORIENTAL.1846.Dieu dit un jour à son soleil :« Toi par qui mon nom luit, toi que ma droite envoiePorter à l’univers ma splendeur et ma joie,Pour que l’immensité me loue à son réveil ;De ces dons merveilleux que répand ta lumière,De ces pas de géant que tu fais dans les cieux,De ces rayons vivants que boit chaque paupière,Lequel te rend, dis-moi, dans toute ta carrière,Plus semblable à moi-même et plus grand à tes yeux ? »Le soleil répondit en se voilant la face :« Ce n’est point d’éclairer l’immensurable espace,De faire étinceler les sables des déserts,De fondre du Liban la couronne de glace,Ni de me contempler dans le miroir des mers,Ni d’écumer de feu sur les vagues des airs :Mais c’est de me glisser aux fentes de la pierreDu cachot où languit le captif dans sa tour,Et d’y sécher des pleurs au bord d’une paupièreQue réjouit dans l’ombre un seul rayon du jour ! – Bien ! reprit Jéhovah ; c’est comme mon amour ! »Ce que dit le rayon au Bienfaiteur suprême,Moi, l’insecte chantant, je le dis à moi-même.Ce qui donne à ma lyre un frisson de bonheur,Ce n’est point de frémir au vain souffle de la gloire,Ni de jeter au temps un nom pour sa mémoire, Ni de monter au ciel dans un hymne vainqueur ;Mais c’est de résonner, dans la nuit du mystère,Pour l’âme sans écho d’un pauvre solitaireQui n’a qu’un son lointain pour tout bruit sur la terre,Et d’y glisser ma voix par les fentes du cœur.
<C>ODE</C> Versez du sang, frappez encore !Plus vous retranchez ses rameaux,Plus le tronc sacré voit écloreSes rejetons toujours nouveaux !Est-ce un dieu qui trompe le crime ?Toujours d’une auguste victimeLe sang est fertile en vengeur ;Toujours, échappé d’Athalie,Quelque enfant que le fer oublieGrandit à l’ombre du Seigneur !Il est né, l’enfant du miracle,Héritier du sang d’un martyr !Il est né d’un tardif oracle,Il est né d’un dernier soupir !Aux accents du bronze qui tonneLa France s’éveille et s’étonneDu fruit que la mort a porté !Jeux du sort, merveilles divines !Ainsi fleurit sur des ruinesUn lis que l’orage a planté.Il vient, quand les peuples, victimesDu sommeil de leurs conducteurs,Errent aux penchants des abîmesComme des troupeaux sans pasteurs.Entre un passé qui s’évapore,Vers un avenir qu’il ignore, L’homme nage dans un chaos !Le doute égare sa boussole,Le monde attend une parole,La terre a besoin d’un héros !Courage ! c’est ainsi qu’ils naissent !C’est ainsi que dans sa bontéUn Dieu les sème ! ils apparaissentSur des jours de stérilité !Ainsi, dans une sainte attente,Quand des pasteurs la troupe erranteParlait d’un Moïse nouveau,De la nuit déchirant le voile,Une mystérieuse étoileLes conduisit vers un berceau !Sacré berceau, frêle espéranceQu’une mère tient dans ses bras,Déjà tu rassures la France :Les miracles ne trompent pas !Confiante dans son délire,À ce berceau déjà ma lyreOuvre un avenir triomphant,Et, comme ces rois de l’Aurore,Un instinct que mon âme ignoreMe fait adorer un enfant !Comme l’orphelin de Pergame,Il verra près de son berceauUn roi, des princes, une femme,Pleurer aussi sur un tombeau !Bercé sur le sein de sa mère,S’il vient à demander son père,Il verra se baisser les yeux !Et cette veuve inconsolée,En lui cachant le mausolée,Du doigt lui montrera les cieux.Jeté sur le déclin des âges,Il verra l’empire sans fin, Sorti de glorieux orages,Frémir encor de son déclin.Mais son glaive aux champs de victoireNous rappellera la mémoireDes destins promis à Clovis,Tant que le tronçon d’une épée,D’un rayon de gloire frappée,Brillerait aux mains de ses fils !Sourd aux leçons efféminéesDont le siècle aime à les nourrir,Il saura que les destinéesFont roi pour régner ou mourir ;Que des vieux héros de sa raceLe premier titre fut l’audace,Et le premier trône un pavois ;Et qu’en vain l’humanité crie :Le sang versé pour la patrieEst toujours la pourpre des rois !Tremblant à la voix de l’histoire,Ce juge vivant des humains,Français, il saura que la gloireTient deux flambeaux entre ses mains.L’un, d’une sanglante lumièreSillonne l’horrible carrièreDes peuples par le crime heureux ;Semblable aux torches des FuriesQue jadis les fameux impiesSur leurs pas traînaient après eux.L’autre, du sombre oubli des âges,Tombeau des peuples et des rois,Ne sauve que les siècles sagesEt les légitimes exploits :Ses clartés immenses et pures,Traversant les races futures,Vont s’unir au jour éternel ;Pareil à ces feux pacifiques, Ô Vesta, que des mains pudiquesEntretenaient sur ton autel.Il saura qu’aux jours où nous sommes,Pour vieillir au trône des rois,Il faut montrer aux yeux des hommesSes vertus auprès de ses droits ;Qu’assis à ce degré suprême,Il faut s’y défendre soi-même,Comme les dieux sur leurs autels,Rappeler en tout leur image,Et faire adorer le nuageQui les sépare des mortels.Au pied du trône séculaireOù s’assied un autre Nestor,De la tempête populaireLe flot calmé murmure encor !Ce juste, que le ciel contemple,Lui montrera par son exempleComment, sur les écueils jeté,On élève sur le rivage,Avec les débris du naufrage,Un temple à l’immortalité !Ainsi s’expliquaient sur ma lyreLes destins présents à mes yeux ;Et tout secondait mon délire,Et sur la terre, et dans les cieux !Le doux regard de l’EspéranceÉclairait le deuil de la France,Comme, après une longue nuit,Sortant d’un berceau de ténèbres,L’aube efface les pas funèbresDe l’ombre obscure qui s’enfuit.
À M. HUBER SALADIN.1842.Encor mal éveillé du plus brillant des rêves,Au bruit lointain du lac qui dentelle tes grèves,Rentré sous l’horizon de mes modestes cieux,Pour revoir en dedans je referme les yeux,Et devant mes regards flottent à l’aventure,Avec des pans de ciel, des lambeaux de nature !Si Dieu brisait ce globe en confus éléments,Devant sa face ainsi passeraient ses fragments…De grands golfes d’azur, où de rêveuses voiles,Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles,Passent d’un bord à l’autre, avec les blonds troupeaux,Les foins fauchés d’hier qui trempent dans les eaux ;Des monts aux verts gradins que la colline étage,Qui portent sur leurs flancs les toits du blanc village,Ainsi qu’un fort pasteur porte, en montant aux bois,Un chevreau sous son bras sans en sentir le poids ;Plus haut, les noirs sapins, mousse des précipices,Et les grands prés tachés d’éclatantes génisses,Et les chalets perdus pendant tout un étéSur les derniers sommets de ce globe habité,Où le regard, épris des hauteurs qu’il affronte,S’élève avec l’amour, soupir qui toujours monte !…Désert où l’homme errant, pour leur lait et leur miel,Trouve la liberté qu’il rapporta du ciel !…Par-dessus ces sommets la neige blanche ou rose,Fleur que l’été conserve et que la nue arrose ;Les glaciers suspendus, océans congelés,Pour la soif des vallons tour à tour distillés ;Dans l’abîme assourdi l’avalanche qui plonge ;Et sous la main de Dieu pressés comme une éponge,Noyés dans son soleil, fondus à sa lueur,Ces grands fronts de la terre exprimant sa sueur !…Je vois blanchir d’ici, dans les sombres vallées,Des torrents de poussière et des ondes ailées ;Leur sourd mugissement tonne si loin de moi,Que je n’entends plus rien du fracas que je voi ! <C>…………………………</C> Flèche d’eau du sommet dans le gouffre lancée,La cascade en sifflant éblouit ma pensée ;Comme un lambeau de voile arraché par le vent,Elle claque au rocher, rejaillit en pleuvant,Et tombe en pétillant sur le granit qui fumeComme un feu de bois vert que le pasteur allume.À peine reste-t-il assez de ses vapeursPour qu’un pâle arc-en-ciel y trempe ses couleursEt flotte quelque temps sur cette onde en fumée,Comme sur un nom mort un peu de renommée !… <C>…………………………</C> Notre barque s’endort, ô Thoune ! sur ta mer,Dont l’écume à la main ne laisse rien d’amer ;De tes flots, bleu miroir, ces Alpes sont la dune.Il est nuit ; sur ta lame on voit nager la lune :Elle fait ruisseler sur son sentier changeantLes mailles de cristal de son filet d’argent,Et regarde, à l’écart des bords d’un autre monde,Les étoiles ses sœurs se baigner dans ton onde.Son disque, épanoui de noyer en noyer,De l’ondoiement des flots, pour nous, semble ondoyer ;Chaque arbre tour à tour la dévoile ou la cache.D’un côté de l’esquif notre ombre étend sa tache,Et de l’autre les monts, leurs neiges, leurs glaçons,Plongent dans le sillage avec leurs blancs frissons !Diamant colossal enchâssé d’émeraudes,Et le front rayonnant d’auréoles plus chaudes,La rêveuse Yungfrau de son vert piédestalDéploie au vent des nuits sa robe de cristal…À ce divin tableau, la rame lente oublieDe frapper sous le bord la vague recueillie ;On n’entend que le bruit des blanches perles d’eauQui retombent au lac des deux flancs du bateau,Et le doux renflement d’un flot qui se soulève,Sons inarticulés d’eau qui dort et qui rêve !…Ô poétique mer ! il est dans cet esquifPlus d’un cœur qui comprend ton murmure plaintif ;Qui, sous l’impression dont ta scène l’inonde,Pour soulever un sein, s’enfle comme ton onde,S’ouvre pour réfléchir, à l’alpestre clarté,La nature, son Dieu, l’amour, la liberté ;Et, ne pouvant parler sous le poids qui le charme,Répand le dernier fond de toute âme… une larme !Huber ! heureux enfant de ces tribus de Tell,Que Dieu plaça plus près des Alpes, son autel !Des splendeurs de ces monts doux et fier interprète,Âme de citoyen dans un cœur de poëte !Voilà donc ces sommets et ces lacs étoilésDevant nos yeux ravis par ta main dévoilés !Voilà donc ces rochers à qui ton amour crieLe plus beau nom de l’homme à la terre : « Ô patrie !… »Ah ! tu tiens à ce ciel par un double lien :Qui chérit la nature est deux fois citoyen !Mais tu dis, dans l’orgueil de ta fière tendresse :« Ces monts sont trop bornés pour l’amour qui m’oppresse :On voit la liberté sur leurs flancs resplendir ;Mais, pour l’adorer plus, je voudrais l’agrandir.N’être qu’un poids léger de l’immense équilibre,C’est être respecté, ce n’est pas être libre :Dans sa force tout droit doit porter sa raison.Un grand peuple à ses pieds veut un grand horizon !Si la pitié des rois nous épargne l’offense,Le dédain des tyrans n’est pas l’indépendance ;Il faut contempler par masse et non par fractions,Pour jouer dans ce siècle au jeu des nations.La Suisse est l’oasis de mon âme attendrie ;J’y chéris mon berceau, j’y cherche une patrie !… »Adore ton pays et ne l’arpente pas.Ami, Dieu n’a pas fait les peuples au compas :L’âme est tout ; quel que soit l’immense flot qu’il roule,Un grand peuple sans âme est une vaste foule !Du sol qui l’enfanta la sainte passionD’un essaim de pasteurs fait une nation ;Une goutte de sang dont la gloire tient traceTeint pour l’éternité le drapeau d’une race !N’en est-il pas assez sur la flèche de TellPour rendre son ciel libre et son peuple immortel ?Sparte vit trois cents ans d’un seul jour d’héroïsme.La terre se mesure au seul patriotisme.Un pays ? c’est un homme, une gloire, un combat !Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat !La grandeur de la terre est d’être ainsi chérie :Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie !…Autour d’un groupe épars de montagnes, d’îlots,Promontoires noyés dans les brumes des flots,Avec son sang versé d’une héroïque artère,Léonidas mourant écrit du doigt sur terreDes titres de vertu, d’amour, de liberté,Qui lèguent un pays à l’immortalité !Qu’importe sa surface ? un jour, cette collineSera le Parthénon, et ces flots Salamine !Vous les avez écrits, ces titres et ces droits,Sur un granit plus sûr que les chartes des rois !Mais ce n’est plus le glaive, Huber, c’est la pensée,Par qui des nations la force est balancée.Le règne de l’esprit est à la fin venu.Plus d’autres boucliers ! l’homme combat à nu.La conquête brutale est l’erreur de la gloire.Tu l’as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.De triomphe en triomphe, un ingrat conquérantA rétréci le sol qui l’avait fait si grand !…Il faut qu’avec l’effort de l’orgueil en souffranceLe génie et la paix reconquièrent la France,Et que nos vérités, de leurs plus beaux rayons,Dérobent notre épée à l’œil des nations,Ainsi qu’Harmodius sous un faisceau de roseCachait le saint poignard altéré d’autre chose !Les serviteurs du monde en sont les seuls héros :Où naquit un grand homme, un empire est éclos.La terre qui l’enfante, illustrée et bénie,Monte de son niveau, grandit de son génie :Il conquiert à son nom tout ce qui le comprend.Ô Léman, à ce titre es-tu donc trop peu grand ?Jamais Dieu versa-t-il sur sa terre choisie,De sa corne de dons, d’amour, de poésie,Plus de noms immortels, sonores, éclatants,Que ceux dont tu grossis le bruit lointain du temps ?L’amour, la liberté, ces alcyons du monde,Combien de fois ont-ils pris leur vol sur ton onde,Ou confié leur nid à tes flots transparents ?Je vois d’ici verdir les pentes de Clarens,Des rêves de Rousseau fantastiques royaumes,Plus réels, plus peuplés de ses vivants fantômesQue si vingt nations sans gloire et sans amourAvaient creusé mille ans leurs lits dans ce séjour :Tant l’idée est puissante à créer sa patrie !Voilà ces prés, ces eaux, ces rocs de Meillerie,Ces vallons suspendus dans le ciel du Valais,Ces soleils scintillants sur le bois des chalets,Où, des simples des champs en cueillant le dictame,Dans leur plus frais parfum il aspira son âme !Aussi le souvenir de ces félicitésLe suivit-il toujours dans l’ombre des cités.Ses pieds rampants gardaient l’odeur des feuillesSon premier ciel brillait jusqu’au fond de ses fautes,Comme une eau de cascade, en perdant sa blancheur,Roule à l’Arve glacé sa première fraîcheur. <C>………………………… </C> Voltaire ! quel que soit le nom dont on le nomme,C’est un cycle vivant, c’est un siècle fait homme !Pour fixer de plus haut le jour de la raison,Son œil d’aigle et de lynx choisit ton horizon ;Heureux si, sur ces monts où Dieu luit davantage,Il eût vu plus de ciel à travers le nuage ! <C>………………………… </C> Byron, comme un lutteur fatigué du combat,Pour saigner et mourir, sur tes rives s’abat ;On dit que, quand les vents roulent ton onde en poudre,Sa voix est dans tes cris et son œil dans ta foudre.Une plume du cygne enlevée à son flancBrille sur ta surface à côté du mont Blanc ! <C>………………………… </C> Mais mon âme, ô Coppet, s’envole sur tes rives,Où Corinne repose au bruit des eaux plaintives.En voyant ce tombeau sur le bord du chemin,Ton front noble s’incline au nom du genre humain.Colombe de salut pour l’arche du génie,Seule elle traversa la mer de tyrannie !Pendant que sous ses fers l’univers aviliDu front césarien étudiait le pli,Ce petit coin de terre, oasis de vengeance,Protestait pour le siècle et pour l’intelligence :Le poids du monde entier ne pouvait assoupir,Liberté, dans ce cœur ton extrême soupir !Ce soupir d’une femme alluma le tonnerreQui foudroya d’en bas le Titan de la guerre ;Il tomba sur son roc, par la haine emporté.Vesta de la vengeance et de la liberté,Sous les débris fumants de l’univers en flammeOn retrouva leurs feux immortels dans ton âme !…Ah ! que d’autres, flatteurs d’un populaire orgueil,Suivent leur servitude au fond d’un grand cercueil ;Qu’imitant des Césars l’abjecte idolâtrie,Pour socle d’une tombe ils couchent la patrie,Et, changeant un grand peuple en servile troupeau,Qu’ils lui fassent lécher la botte ou le chapeau !D’autres tyrans naîtront de ces larmes d’esclaves :Diviniser le fer, c’est forger ses entraves !Avilir les humains, ce n’est pas se grandir,C’est éteindre le feu dont on veut resplendir,C’est abaisser sous soi le sommet où l’on monte,C’est sculpter sa statue avec un bloc de honte !Si le banal encens qui brûle dans leurs mainsSe mesure au mépris qu’on a fait des humains,Le colosse de fer dont ils fardent l’histoireAvec plus de mépris aurait donc plus de gloire ?Plus bas, Séjans d’une ombre ! admirez à genoux !Il avait deviné des juges tels que vous.Mais le temps est seul juge : ami, laissons-les faire ;Qu’ils pétrissent du sang à ce dieu du vulgaire ;Que tout rampe à ses pieds de bronze… excepté moi !Staël, à lui l’univers… mais cette larme à toi ! <C>………………………… </C> Huber, que ce grand nom, que ces ombres si chèresAgrandissent pour vous le pays de vos pères !Rebandez le vieil arc que son poids détendit :On resserre le nœud quand le faisceau grandit.Dans le tronc fédéral concentrez mieux sa sève ;La tribu devient peuple et l’unité l’achève !Que Genève à nos pieds ouvre son libre port :La liberté du faible est la gloire du fort.Que, sous les mille esquifs dont les eaux sont ridées,Palmyre européenne au confluent d’idées,Elle voie en ses murs l’Ibère et le GermainÉchanger la pensée en se donnant la main !Nid d’aigles élevé sur toute tyrannie,Qu’elle soit pour l’exil l’hospice du génie,Et que ces grands martyrs de l’immortalitéLui payent d’un rayon son hospitalité !Pour moi, cygne d’hiver égaré sur tes plages,Qui retourne affronter son ciel chargé d’orages,Puissé-je quelquefois, dans ton cristal mouillé,Retremper, ô Léman, mon plumage souillé !Puissé-je, comme hier, couché sur le pré sombreOù les grands châtaigniers d’Évian penchent l’ombre,Regarder sur ton sein la voile de pêcheur,Triangle lumineux, découper sa blancheur ;Écouter attendri les gazouillements vaguesQue viennent à mes pieds balbutier tes vagues,Et voir ta blanche écume, en brodant tes contours,Monter, briller et fondre, ainsi que font nos jours !…
Ô toi qui m’apparus dans ce désert du monde,Habitante du ciel, passagère en ces lieux,Ô toi qui fis briller dans cette nuit profondeUn rayon d’amour à mes yeux ;À mes yeux étonnés montre-toi tout entière ;Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin :Ton berceau fut-il sur la terre,Ou n’es-tu qu’un souffle divin ?Vas-tu revoir demain l’éternelle lumière ?Ou dans ce lieu d’exil, de deuil et de misère,Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin ?Ah ! quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie,Ô fille de la terre ou du divin séjour,Ah ! laisse-moi toute ma vieT’offrir mon culte ou mon amour.Si tu dois comme nous achever ta carrière,Sois mon appui, mon guide, et souffre qu’en tous lieuxDe tes pas adorés je baise la poussière.Mais si tu prends ton vol, et si, loin de nos yeux,Sœur des anges, bientôt tu remontes près d’eux,Après m’avoir aimé quelques jours sur la terre,Souviens-toi de moi dans les cieux !
Ô néant ! ô seul dieu que je puisse comprendre !Silencieux abîme où je vais redescendre,Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre ;Et dans ta longue nuit mon paisible sommeilN’aurait jamais connu ni songes ni réveil.Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,Et je viens, ô soleil, te maudire à mon tour.Cependant, il est vrai, cette première aurore,Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,Éblouissent les yeux au seuil de l’existence.Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,Globe, témoin futur de ma félicité !Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !Soleil, premier amour de toute créature !Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !Terre, berceau de l’homme, admirable palais !Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !Salut, objets, témoins, instruments du bonheur ! Remplissez vos destins, je vous apporte un cœur …Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.Il commençait alors ; maintenant il s’achève.La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau :Salut, mon dernier jour, sois mon jour le plus beau !J’ai vécu ; j’ai passé ce désert de la vie,Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;Où toujours l’espérance, abusant ma raison,Me montrait le bonheur dans un vague horizon ;Où du vent de la mort les brûlantes haleinesSous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,Pleure de son printemps l’aurore évanouie,Et consente à revivre une seconde vie :Pour moi, quand le destin m’offrirait, à mon choix,Le sceptre du génie ou le trône des rois,La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,Et joindrait à ses dons l’éternelle jeunesse ;J’en jure par la mort, dans un monde pareil,Non, je ne voudrais pas rajeunir d’un soleil.Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe ;Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;Où tout est fugitif, périssable, incertain ;Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain.Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !Combien de fois ainsi mon esprit abattuA cru s’envelopper d’une froide vertu,Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !Dans son indifférence un jour enseveli,Pour trouver le repos il invoquait l’oubli :Vain repos, faux sommeil ! Tel qu’au pied des collinesOù Rome sort du sein de ses propres ruines,L’œil voit dans ce chaos, confusément épars,D’antiques monuments, de modernes remparts,Des théâtres croulants, dont les frontons superbesDorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,Les palais des héros par les ronces couverts,Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,La colonne portant une image étrangère,L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;Tandis que, s’élevant de distance en distance,Un faible bruit de vie interrompt ce silence…Telle est notre âme après ces longs ébranlements :Secouant la raison jusqu’en ses fondements,Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine ;Où comme un grand débris le désespoir domine ;De sentiments éteints silencieux chaos,Éléments opposés sans vie et sans repos,Restes des passions par le temps effacées,Combat désordonné de vœux et de pensées,Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remord.Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeauCraint de brûler encore au-delà du tombeau.Âme ! qui donc es-tu ? Flamme qui me dévore,Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?Peut-être de ce feu tu n’es qu’une étincelle,Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle ;Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,Une fange animée, une argile pensante…Mais que vois-je ? À ce mot, tu frémis d’épouvante :Redoutant le néant, et lasse de souffrir,Hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir.Qui te révélera, redoutable mystère ?J’écoute en vain la voix des sages de la terre ;Le doute égare aussi ces sublimes esprits,Et de la même argile ils ont été pétris.Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;Platon à Sunium te cherchait après lui :Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;Deux mille ans passeront, et les enfants des hommesS’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.La vérité rebelle échappe à nos regards,Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,Nul espoir ne viendra consoler ma paupière :Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau,De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau ;Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !Après le poids du jour, du moins le mercenaireLe soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire ;Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort ! <C>………………………… </C>Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.Je remonte, aux lueurs de ce flambeau divin,Du couchant de ma vie à son riant matin ;J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;À mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne ;Je lis dans l’avenir la raison du présent ;L’espoir ferme après moi les portes du néant,Et, rouvrant l’horizon à mon âme ravie,M’explique par la mort l’énigme de la vie.Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.De la terre promise immortel héritage,Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.Notre esprit la reçoit à son premier réveil,Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;Son flambeau dans les cœurs précéda la raison.L’enfant, en essayant sa première parole,Balbutie au berceau son sublime symbole ;Et, sous l’œil maternel germant à son insu,Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;Sans doute, dès l’enfance offerte à nos regards,Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,Comme les purs rayons de la céleste flamme,Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,De l’esprit par l’amour descendre dans les cœurs,S’unir au souvenir, se fondre dans les mœurs ;Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,Dans notre sein longtemps germer avant d’éclore,Et, quand l’homme a passé son orageux été,Donner son fruit divin pour l’immortalité.Soleil mystérieux, flambeau d’une autre sphère,Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière !Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur !Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur !Hélas ! je n’ai que toi : dans mes heures funèbres,Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;Cette raison superbe, insuffisant flambeau,S’éteint comme la vie aux portes du tombeau.Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,Et brille à l’horizon comme l’astre du soir !
À M. DE BONALD. 0 <i>Impavidum ferient ruinae.</i>Horat., od. V, lib. III.Ainsi, quand parmi les tempêtes,Au sommet brûlant du Sina,Jadis le plus grand des prophètesGravait les tables de Juda ;Pendant cet entretien sublime,Un nuage couvrait la cimeDu mont inaccessible aux yeux ;Et, tremblant aux coups du tonnerre,Juda, couché dans la poussière,Vit ses lois descendre des cieux.Ainsi des sophistes célèbresDissipant les fausses clartés,Tu tires du sein des ténèbresD’éblouissantes vérités.Ce voile, qui des lois premièresCouvrait les augustes mystères,Se déchire et tombe à ta voix ;Et tu suis ta route assuréeJusqu’à cette source sacréeOù le monde a puisé ses lois.Assis sur la base immuableDe l’éternelle vérité,Tu vois d’un œil inaltérableLes phases de l’humanité.Secoués de leurs gonds antiques,Les empires, les républiques,S’écroulent en débris épars :Tu ris des terreurs où nous sommes ;Partout où nous voyons les hommes,Un Dieu se montre à tes regards !En vain par quelque faux systèmeUn système faux est détruit ;Par le désordre à l’ordre même,L’univers moral est conduit.Et comme autour d’un astre uniqueLa terre, dans sa route oblique,Décrit sa route dans les airs,Ainsi, par une loi plus belle,Ainsi la justice éternelleEst le pivot de l’univers.Mais quoi ! tandis que le génieTe ravit si loin de nos yeux,Les lâches clameurs de l’envieTe suivent jusque dans les cieux !Crois-moi, dédaigne d’en descendre ;Ne t’abaisse pas pour entendreCes bourdonnements détracteurs.Poursuis ta sublime carrière,Poursuis : le mépris du vulgaireEst l’apanage des grands cœurs.Objet de ses amours frivoles,Ne l’as-tu pas vu tour à tourSe forger de frêles idolesQu’il adore et brise en un jour ?N’as-tu pas vu son inconstanceDe l’héréditaire croyanceÉteindre les sacrés flambeaux,Brûler ce qu’adoraient ses pères,Et donner le nom de lumièresÀ l’épaisse nuit des tombeaux ?Secouant ses antiques rênes,Mais par d’autres tyrans flatté,Tout meurtri du poids de ses chaînes,L’entends-tu crier : Liberté ?Dans ses sacrilèges caprices,Le vois-tu, donnant à ses vicesLes noms de toutes les vertus ;Traîner Socrate aux gémonies,Pour faire en des temples impiesL’apothéose d’Anytus ?Si, pour caresser sa faiblesse,Sous tes pinceaux adulateursTu parais du nom de sagesseLes leçons de ses corrupteurs,Tu verrais ses mains avilies,Arrachant des palmes flétriesDe quelque front déshonoré,Les répandre sur ton passage,Et, changeant la gloire en outrage,T’offrir un triomphe abhorré.Mais, loin d’abandonner la liceOù ta jeunesse a combattu,Tu sais que l’estime du viceEst un outrage à la vertu.Tu t’honores de tant de haine ;Tu plains ces faibles cœurs qu’entraîneLe cours de leur siècle égaré ;Et, seul contre le flot rapide,Tu marches d’un pas intrépideAu but que la gloire a montré !Tel un torrent, fils de l’orage,En roulant du sommet des monts,S’il rencontre sur son passageUn chêne, l’orgueil des vallons,Il s’irrite, il écume, il gronde,Il presse des plis de son ondeL’arbre vainement menacé :Mais debout parmi les ruines,Le chêne aux profondes racinesDemeure ; et le fleuve a passé.Toi donc, des mépris de ton âgeSans être jamais rebuté,Retrempe ton mâle courageDans les flots de l’adversité !Pour cette lutte qui s’achève,Que la vérité soit ton glaive,La justice ton bouclier.Va, dédaigne d’autres armures ;Et si tu reçois des blessures,Nous les couvrirons de laurier !Vois-tu dans la carrière antique,Autour des coursiers et des chars,Jaillir la poussière olympiqueQui les dérobe à nos regards ?Dans sa course ainsi le géniePar les nuages de l’envieMarche longtemps environné ;Mais au terme de la carrière,Des flots de l’indigne poussièreIl sort vainqueur et couronné.
AU MARQUIS DE LA MAISONFORT. Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivagesOù l’Arno, couronné de ses pâles ombrages,Aux murs de Médicis en sa course arrêté,Réfléchit le palais par un sage habité,Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente,Murmurer les grands noms de Pétrarque et de Dante ?Ou plutôt que ne puis-je, au doux tomber du jour,Quand, le front soulagé du fardeau de la cour,Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie,Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli,Où tu cours adorer le silence et l’oubli ?J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesseAux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels,J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels,Et s’il est au sommet de la verte colline,S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline,S’il est aux bords déserts du torrent ignoréQuelque rustique abri, de verdure entouré,Dont le pampre arrondi sur le seuil domestiqueDessine en serpentant le flexible portique ;Semblable à la colombe errante sur les eaux,Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux,Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,Soudain mon âme errante y vole et s’y repose.Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois,Représentant d’un maître, honoré par son choix,Tu tiens un des grands fils de la trame du monde,Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde,Je suis d’un œil rêveur les barques sur les eaux,J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ;Nonchalamment couché près du lit des fontaines,Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes,Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois,Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix,Ou, dans le vague azur, contemplant les nuages,Je laisse errer comme eux mes flottantes images.La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté.Quelquefois seulement, quand mon âme oppresséeSent en rhythmes nombreux déborder ma pensée,Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,Ma lyre abandonnée exhale encor des vers !J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûreTomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature,Comme le sauvageon, secoué par les vents,Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvantsLaisse tomber ces fruits que la branche abandonne,Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne.Il fut un temps peut-être où mes jours mieux remplis,Par la gloire éclairés, par l’amour embellis,Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides,Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.Aux douteuses clartés de l’humaine raison,Égaré dans les cieux sur les pas de Platon,Par ma propre vertu je cherchais à connaîtreSi l’âme est en effet un souffle du grand Être ;Si ce rayon divin, dans l’argile enfermé,Doit être par la mort éteint ou rallumé ;S’il doit après mille ans revivre sur la terre ;Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,Et montant d’astre en astre à son centre divin,D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ;Si dans ces changements nos souvenirs survivent ;Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent ;S’il est un juge assis aux portes des enfers,Qui sépare à jamais les justes des pervers ?S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées,Des empires mortels prolongent les années,Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,Et placent l’équité sous la garde des rois ;Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalanceLaisse au gré du destin trébucher sa balance,Et livre, en détournant ses yeux indifférents,La nature au hasard, et la terre aux tyrans.Mais, ainsi que des cieux, où son vol se déploie,L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie,Dans ces vastes hauteurs où mon œil s’est portéJe n’ai rien découvert que doute et vanité ;Et, las d’errer sans fin dans des champs sans limite,Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite,J’ai borné désormais ma pensée et mes soins :Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins,Pourvu que, dans les bras d’une épouse chérie,Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie ;Que le rustique enclos par mes pères plantéMe donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ;Et que d’heureux enfants ma table couronnéeD’un convive de plus se peuple chaque année,Ami, je n’irai plus ravir si loin de moi,Dans les secrets de Dieu, ces comment, ces pourquoi,Ni du risible effort de mon faible génieAider péniblement la sagesse infinie.Vivre est assez pour nous ; un plus sage l’a dit :Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.Humble, et du saint des saints respectant les mystères,J’héritai l’innocence et le Dieu de mes pères ;En inclinant mon front, j’élève à lui mes bras ;Car la terre l’adore et ne le comprend pas :Semblable à l’alcyon, que la mer dorme ou gronde,Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde,Me reposant sur Dieu du soin de me guiderÀ ce port invisible où tout doit aborder,Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude,D’un facile bonheur faisant sa seule étude,Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.Toi qui, longtemps battu des vents et de l’orage,Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage,Du sein de ton repos contemples du même œilNos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ;Dont la raison facile, et chaste sans rudesse,Des sages de ton temps n’a pris que la sagesse,Et qui reçus d’en haut ce don mystérieuxDe parler aux mortels dans la langue des dieux ;De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie,Où les eaux et les fleurs, et l’ombre et l’amitié,De tes jours nonchalants usurpent la moitié,Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace,Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ;Si je me suis trompé de but ou de chemin ;S’il est vers la sagesse une autre route à suivre,Et si l’art d’être heureux n’est pas tout l’art de vivre.
Vois-tu comme le flot paisibleSur le rivage vient mourir ?Vois-tu le volage zéphyrRider, d’une haleine insensible,L’onde qu’il aime à parcourir ?Montons sur la barque légèreQue ma main guide sans efforts,Et de ce golfe solitaireRasons timidement les bords.Loin de nous déjà fuit la rive :Tandis que d’une main craintiveTu tiens le docile aviron,Courbé sur la rame bruyante,Au sein de l’onde frémissanteJe trace un rapide sillon.Dieu ! quelle fraîcheur on respire !Plongé dans le sein de Téthys,Le soleil a cédé l’empireÀ la pâle reine des nuits ;Le sein des fleurs demi-ferméesS’ouvre, et de vapeurs embauméesEn ce moment remplit les airs ;Et du soir la brise légèreDes plus doux parfums de la terreÀ son tour embaume les mers.Quels chants sur ces flots retentissent ?Quels chants éclatent sur ces bords ?De ces doux concerts qui s’unissentL’écho prolonge les accords,N’osant se fier aux étoiles,Le pêcheur, repliant ses voiles,Salue en chantant son séjour ;Tandis qu’une folle jeunessePousse au ciel des cris d’allégresse,Et fête son heureux retour.Mais déjà l’ombre plus épaisseTombe, et brunit les vastes mers ;Le bord s’efface, le bruit cesse,Le silence occupe les airs.C’est l’heure où la MélancolieS’assied pensive et recueillieAux bords silencieux des mers,Et, méditant sur les ruines,Contemple au penchant des collinesCe palais, ces temples déserts.Ô de la liberté vieille et sainte patrie !Terre autrefois féconde en sublimes vertus,Sous d’indignes Césars2 maintenant asservie,Ton empire est tombé, tes héros ne sont plus !Mais dans ton sein l’âme agrandieCroit sur leurs monuments respirer leur génie,Comme on respire encor dans un temple aboliLa majesté du Dieu dont il était rempli.Mais n’interrogeons pas vos cendres généreuses,Vieux Romains, fiers Catons, mânes des deux Brutus !Allons redemander à ces murs abattusDes souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses.Horace, dans ce frais séjour,Dans une retraite embelliePar le plaisir et le génie,Fuyait les pompes de la cour ;Properce y visitait Cynthie,Et sous les regards de DélieTibulle y modulait les soupirs de l’amour.Plus loin, voici l’asile où vint chanter le Tasse,Quand, victime à la fois du génie et du sort,Errant dans l’univers, sans refuge et sans port,La pitié recueillit son illustre disgrâce.Non loin des mêmes bords, plus tard il vint mourir ;La gloire l’appelait, il arrive, il succombe :La palme qui l’attend devant lui semble fuir,Et son laurier tardif n’ombrage que sa tombe.Colline de Baïa ! poétique séjour !Voluptueux vallon qu’habita tour à tourTout ce qui fut grand dans le monde,Tu ne retentis plus de gloire ni d’amour.Pas une voix qui me réponde,Que le bruit plaintif de cette onde,Ou l’écho réveillé des débris d’alentour !Ainsi tout change, ainsi tout passe ;Ainsi nous-mêmes nous passons,Hélas ! sans laisser plus de traceQue cette barque où nous glissonsSur cette mer où tout s’efface.
1825. Vous avez pris pitié de sa longue douleur ;Vous me rendez le jour, Dieu que l’amour implore !Déjà mon front, couvert d’une molle pâleur,Des teintes de la vie à ses yeux se colore,Déjà dans tout mon être une douce chaleurCircule avec mon sang, remonte dans mon cœur :Je renais pour aimer encore !Mais la nature aussi se réveille en ce jour ;Au doux soleil de mai nous la voyons renaître :Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre,Du plus chéri des mois proclament le retour !Guide mes premiers pas dans nos vertes campagnes,Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant.Je veux voir le soleil s’élever lentement,Précipiter son char du haut de nos montagnes,Jusqu’à l’heure où dans l’onde il ira s’engloutir,Et cédera les airs au nocturne zéphyr.Viens ! que crains-tu pour moi ? le ciel est sans nuage ;Ce plus beau de nos jours passera sans orage ;Et c’est l’heure où déjà, sur les gazons en fleurs,Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs.Dieu, que les airs sont doux ! que la lumière est pure !Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,Ô soleil ! et des cieux, où ton char est porté,Tu lui verses la vie et la fécondité.Le jour où, séparant la nuit de la lumière,L’Éternel te lança dans ta vaste carrière,L’univers tout entier te reconnut pour roi ;Et l’homme, en t’adorant, s’inclina devant toi.De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,Tu décris sans repos ta route accoutumée ;L’éclat de tes rayons ne s’est point affaibli,Et sous la main des temps ton front n’a point pâli !Quand la voix du matin vient réveiller l’aurore,L’Indien prosterné te bénit et t’adore ;Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisantsRanime par degrés mes membres languissants,Il me semble qu’un Dieu, dans tes rayons de flamme,En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme !Et je sens de ses fers mon esprit détaché,Comme si du Très-Haut le bras m’avait touché.Mais… ton sublime auteur défend-il de le croire ?N’es-tu point, ô soleil, un rayon de sa gloire ?Quand tu vas mesurant l’immensité des cieux,Ô soleil, n’es-tu point un regard de ses yeux ?Ah ! si j’ai quelquefois, au jour de l’infortune,Blasphémé du soleil la lumière importune,Si j’ai maudit les dons que j’ai reçus de toi,Dieu, qui lis dans nos cœurs, ô Dieu ! pardonne-moi !Je n’avais pas goûté la volupté suprêmeDe revoir la nature auprès de ce que j’aime,De sentir dans mon cœur, aux rayons d’un beau jour,Redescendre à la fois et la vie et l’amour.Insensé ! j’ignorais tout le prix de la vie ;
Qu’il est doux, quand du soir l’étoile solitaire,Précédant de la nuit le char silencieux,S’élève lentement dans la voûte des cieux,Et que l’ombre et le jour se disputent la terre ;Qu’il est doux de porter ses pas religieuxDans le fond du vallon, vers ce temple rustiqueDont la mousse a couvert le modeste portique,Mais où le ciel encor parle à des cœurs pieux !Salut, bois consacré ! Salut, champ funéraire,Des tombeaux du village humble dépositaire !Je bénis en passant tes simples monuments.Malheur à qui des morts profane la poussière !J’ai fléchi le genou devant leur humble pierre,Et la nef a reçu mes pas retentissants.Quelle nuit ! quel silence ! au fond du sanctuaireÀ peine on aperçoit la tremblante lumièreDe la lampe qui brûle auprès des saints autels.Seule elle luit encor quand l’univers sommeille,Emblème consolant de la bonté qui veillePour recueillir ici les soupirs des mortels.Avançons. Aucun bruit n’a frappé mon oreille ;Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés :Du sanctuaire enfin j’ai franchi les degrés.Murs sacrés, saints autels ! je suis seul, et mon âmePeut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,Et confier au ciel des accents ignorés,Que lui seul connaîtra, que vous seuls entendrez.Mais quoi ! de ces autels j’ose approcher sans crainte !J’ose apporter, grand Dieu ! dans cette auguste enceinteUn cœur encor brûlant de douleur et d’amour !Et je ne tremble pas que ta majesté sainteNe venge le respect qu’on doit à son séjour !Non, je ne rougis plus du feu qui me consume :L’amour est innocent quand la vertu l’allume.Aussi pur que l’objet à qui je l’ai juré,Le mien brûle mon cœur, mais c’est d’un feu sacré ;La constance l’honore et le malheur l’épure.Je l’ai dit à la terre, à toute la nature ;Devant tes saints autels je l’ai dit sans effroi :J’oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.Oui, malgré la terreur que ton temple m’inspire,Ma bouche a murmuré tout bas le nom d’Elvire ;Et ce nom, répété de tombeaux en tombeaux,Comme l’accent plaintif d’une ombre qui soupire,De l’enceinte funèbre a troublé le repos.Adieu, froids monuments, adieu, saintes demeures !Deux fois l’écho nocturne a répété les heures,Depuis que devant vous mes larmes ont coulé :Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.Peut-être au même instant, sur un autre rivage,Elvire veille aussi, seule avec mon image,Et dans un temple obscur, les yeux baignés de pleurs,Vient aux autels déserts confier ses douleurs.
FRAGMENT D’ÉGLOGUE MARINE.1826. C’était l’heure chantante où, plus doux que l’aurore,Le jour en expirant semble sourire encore,Et laisse le zéphyr dormant sous les rameauxEn descendre avec l’ombre et flotter sur les eaux ;La cloche dans la tour, lentement ébranlée,Roulait ses longs soupirs de vallée en vallée,Comme une voix du soir qui, mourant sur les flots,Rappelle avant la nuit la nature au repos.Les villageois, épars autour de leurs chaumières,Cadençaient à ses sons leurs rustiques prières,Rallumaient en chantant la flamme des foyers,Suspendaient les filets aux troncs des peupliers,Ou, déliant le joug de leurs taureaux superbes,Répandaient devant eux l’or savoureux des gerbes ;Puis, assis en silence au seuil de leurs séjours,Attendaient le sommeil, ce doux prix de leurs jours.Deux enfants du hameau, l’un pasteur du bocage,L’autre jeune pêcheur de l’orageuse plage,Consacrant à l’amour l’heure oisive du soir,À l’ombre du même arbre étaient venus s’asseoir ;Là, pour goûter le frais au pied du sycomore,Chacun avait conduit la vierge qu’il adore :Néaere et Naela, deux jeunes sœurs, deux lisQue sur la même tige un seul souffle a cueillis.Les deux amants, couchés aux genoux des bergères,Les regardaient tresser les tiges des fougères.Un tertre de gazon, d’anémones semé,Étendait sous la pente un tapis parfumé ;La mer le caressait de ses vagues plaintives ;Douze chênes, courbant leurs vieux troncs sur ses rives,Ne laissaient sous leurs feuilles entrevoir qu’à demiLe bleu du firmament dans son flot endormi.Un arbre dont la vigne enlaçait le feuillageLeur versait la fraîcheur de son mobile ombrage ;Et non loin derrière eux, dans un champ déjà mûr,Où le pampre et l’érable entrelaçaient leur mur,Ils entendaient le bruit de la brise inégaleTomber, se relever, gémir par intervalle,Et, ranimant les airs par le jour assoupis,Glisser en bruissant entre l’or des épis.Ils disputaient entre eux des doux soins de leur vie ;Chacun trouvait son sort le plus digne d’envie :L’humble berger vantait les doux soins des troupeaux,Le pêcheur sa nacelle et le charme des eaux ;Quand un vieillard leur dit avec un doux sourire :« Chantez ce que les champs ou l’onde vous inspire !Chantez ! Celui des deux dont la touchante voixSaura mieux faire aimer les vagues ou les bois,Des mains de la maîtresse à qui sa voix est chèreRecevra le doux prix de ses accords : Néaere,Offrant à son amant le prix des moissonneurs,À sa dernière gerbe attachera des fleurs ;Et Naela, tressant les roses qu’elle noue,De l’esquif du pêcheur couronnera la proue,Et son mât tout le jour, aux yeux des matelots,De ses bouquets flottants parfumera les flots. »Ainsi dit le vieillard. On consent en silence :Le beau pêcheur médite, et le pasteur commence. <C>LE PASTEUR.</C> Quand l’astre du printemps, au berceau d’un jour pur,Lève à moitié son front dans la changeant azur ;Quand l’aurore, exhalant sa matinale haleine,Épand les doux parfums dont la vallée est pleine,Et, faisant incliner le calice des fleurs,De la nuit sur les prés laisse épancher les pleurs,Alors que du matin la vive messagère,L’alouette, quittant son lit dans la fougère,Et modulant des airs gais comme le réveil,Monte, plane et gazouille au-devant du soleil :Saisissant mes taureaux par leur corne glissante,Je courbe sous le joug leur tête mugissante,Par des nœuds douze fois sur leurs fronts redoublés,J’attache au bois polis leurs membres accouplés ;L’anneau brillant d’acier au timon les enchaîne,J’entrelace à leur joug de longs festons de chêne,Dont la feuille mobile et les flottants rameauxDe l’ardeur du midi protègent leurs naseaux.
IMITATION DES PSAUMES DE DAVID. Je répandrai mon âme au seuil du sanctuaire,Seigneur ; dans ton nom seul je mettrai mon espoir ;Mes cris t’éveilleront, et mon humble prièreS’élèvera vers toi comme l’encens du soir !Dans quel abaissement ma gloire s’est perdue !J’erre sur la montagne ainsi qu’un passereau ;Et par tant de rigueurs mon âme confondue,Mon âme est devant toi comme un désert sans eau.Pour mes fiers ennemis ce deuil est une fête ;Ils se montrent, Seigneur, ton Christ humilié.« Le voilà, disent-ils ; ses dieux l’ont oublié ;Et Moloch en passant a secoué la tête,Et souri de pitié ! » <C>…………………………</C> Seigneur, tendez votre arc ; levez-vous, jugez-moi !Remplissez mon carquois de vos flèches brûlantes.Que des hauteurs du ciel vos foudres dévorantesPortent sur eux la mort qu’ils appelaient sur moi !Dieu se lève, il s’élance ; il abaisse la voûteDe ces cieux éternels ébranlés sous ses pas ;Le soleil et la foudre ont éclairé sa route ;Ses anges devant lui font voler le trépas.Le feu de son courroux fait monter la fumée,Son éclat a fendu les nuages des cieux ;La terre est consuméeD’un regard de ses yeux.Il parle ; sa voix foudroyanteA fait chanceler d’épouvanteLes cèdres du Liban, les rochers des désertsLe Jourdain montre à nu sa source reculée ;De la terre ébranléeLes os sont découverts.Le seigneur m’a livré la race criminelleDes superbes enfants d’Ammon.Levez-vous, ô Saül ! et que l’ombre éternelleEngloutisse jusqu’à leur nom ! <C>…………………………</C> Que vois-je ? vous tremblez, orgueilleux oppresseurs !Le héros prend sa lance,Il l’agite, il s’élance ;À sa seule présence,La terreur de ses yeux a passé dans vos cœurs.Fuyez !… Il est trop tard : sa redoutable épéeDécrit autour de vous un cercle menaçant,En tout lieu vous poursuit, en tout lieu vous attend,Et, déjà mille fois dans votre sang trempée,S’enivre encor de votre sang.Son coursier superbeFoule comme l’herbeLes corps des mourants ;Le héros l’excite,Et le précipiteÀ travers les rangs ;Les feux l’environnent,Les casques résonnentSous ses pieds sanglants :Devant sa carrièreCette foule altièreTombe tout entièreSous ses traits brûlantsComme la poussièreQu’emportent les vents.Où sont ces fiers Ismaélites,Ces enfants de Moab, cette race d’Édom,Iduméens, guerriers d’Ammon,Et vous, superbes fils de Tyr et de Sidon,Et vous, cruels Amalécites ?Les voilà devant moi comme un fleuve tari,Et leur mémoire même avec eux a péri ! <C>…………………………</C> Que de biens le Seigneur m’apprête !Qu’il couronne d’honneurs la vieillesse du roi !Éphraïm, Manassé, Galaad, sont à moi ;Jacob, mon bouclier, est l’appui de ma tête.Que de biens le Seigneur m’apprête !Qu’il couronne d’honneurs la vieillesse du roi !Des bords où l’aurore se lèveAux bords où le soleil achèveSon cours tracé par l’Éternel,L’opulente Saba, la grasse Éthiopie,La riche mer de Tyr, les déserts d’Arabie,Adorent le roi d’Israël.Peuples, frappez des mains ! le Roi des rois s’avance !Il monte, il s’est assis sur son trône éclatant ;Il pose de Sion l’éternel fondement ;La montagne frémit de joie et d’espérance.Peuples, frappez des mains ! le Roi des rois s’avance !Il pose de Sion l’éternel fondement.De sa main pleine de justiceIl verse aux nations l’abondance et la paix.Réjouis-toi, Sion ! sous ton ombre propice,Ainsi que le palmier qui parfume Cadès,La paix et l’équité fleurissent à jamais.De sa main pleine de justiceIl verse aux nations l’abondance et la paix.Dieu chérit de Sion les sacrés tabernaclesPlus que les temples d’Israël ;Il y fait sa demeure, il y rend ses oracles,Il y fait éclater sa gloire et ses miracles :Sion, ainsi que lui ton nom est immortel.Dieu chérit de Sion les sacrés tabernaclesPlus que les tentes d’Israël.C’est là qu’un jour vaut mieux que mille ;C’est là qu’environné de la troupe docileDe ses nombreux enfants, sa gloire et son appui,Le roi vieillit, semblable à l’olivier fertileQui voit ses rejetons fleurir autour de lui.
1827.Il m’en souvient, c’était aux plagesOù m’attire un ciel du Midi,Ciel sans souillure et sans orages,Où j’aspirais sous les feuillagesLes parfums d’un air attiédi.Une mer qu’aucun bord n’arrêteS’étendait bleue à l’horizon ;L’oranger, cet arbre de fête,Neigeait par moments sur ma tête ;Des odeurs montaient du gazon.Tu croissais près d’une colonneD’un temple écrasé par le temps ;Tu lui faisais une couronne,Tu parais son tronc monotoneAvec tes chapiteaux flottants ;Fleur qui décores la ruineSans un regard pour t’admirer !Je cueillis ta blanche étamine,Et j’emportai sur ma poitrineTes parfums pour les respirer.Aujourd’hui, ciel, temple, rivage,Tout a disparu sans retour :Ton parfum est dans le nuage,Et je trouve, en tournant la page,La trace morte d’un beau jour !
1844. Que l’on soit homme ou Dieu, tout génie est martyre :Du supplice plus tard on baise l’instrument ;L’homme adore la croix où sa victime expire,Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome,Échafaud de Sidney, bûchers, croix ou tombeaux,Ah ! vous donnez le droit de bien mépriser l’homme,Qui veut que Dieu l’éclaire, et qui hait ses flambeaux !Grand parmi les petits, libre chez les serviles,Si le génie expire, il l’a bien mérité ;Car nous dressons partout aux portes de nos villesCes gibets de la gloire et de la vérité.Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe !Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main.Nos pleurs et notre sang son l’huile de la lampeQue Dieu nous fait porter devant le genre humain !
Oui, j’ai quitté ce port tranquille,Ce port si longtemps appelé,Où, loin des ennuis de la ville,Dans un loisir doux et facile,Sans bruit mes jours auraient coulé.J’ai quitté l’obscure vallée,Le toit champêtre d’un ami ;Loin des bocages de Bissy,Ma muse, à regret exilée,S’éloigne, triste et désolée,Du séjour qu’elle avait choisi.Nous n’irons plus dans les prairies,Au premier rayon du matin,Égarer, d’un pas incertain,Nos poétiques rêveries.Nous ne verrons plus le soleil,Du haut des cimes d’ItaliePrécipitant son char vermeil,Semblable au père de la vie,Rendre à la nature assoupieLe premier éclat du réveil.Nous ne goûterons plus votre ombre,Vieux pins, l’honneur de ces forêts ;Vous n’entendrez plus nos secrets ;Sous cette grotte humide et sombreNous ne chercherons plus le frais ;Et le soir, au temple rustiqueQuand la cloche mélancoliqueAppellera tout le hameau,Nous n’irons plus, à la prière,Nous courber sur la simple pierreQui couvre un rustique tombeau.Adieu, vallons ! adieu, bocages !Lac azuré, roches sauvages,Bois touffus, tranquille séjour,Séjour des heureux et des sages,Je vous ai quittés sans retour !Déjà ma barque fugitive,Au souffle des zéphyrs trompeurs,S’éloigne à regret de la riveQue m’offraient des dieux protecteurs.J’affronte de nouveaux orages ;Sans doute à de nouveaux naufragesMon frêle esquif est dévoué ;Et pourtant, à la fleur de l’âge,Sur quels écueils, sur quel rivageDéjà n’ai-je pas échoué ?Mais d’une plainte témérairePourquoi fatiguer le destin ?À peine au milieu du chemin,Faut-il regarder en arrière ?Mes lèvres à peine ont goûtéLe calice amer de la vie,Loin de moi je l’ai rejeté ;Mais l’arrêt cruel est porté :Il faut boire jusqu’à la lie !Lorsque mes pas auront franchiLes deux tiers de notre carrière,Sous le poids d’une vie entièreQuand mes cheveux auront blanchi,Je reviendrai du vieux BissyVisiter le toit solitaire,Où le ciel me garde un ami.Dans quelque retraite profonde,Sous les arbres par lui plantés,Nous verrons couler comme l’ondeLa fin de nos jours agités.Là, sans crainte et sans espérance,Sur notre orageuse existenceRamenés par le souvenir,Jetant nos regards en arrière,Nous mesurerons la carrièreQu’il aura fallu parcourir.Tel un pilote octogénaire,Du haut d’un rocher solitaire,Le soir, tranquillement assis,Laisse au loin égarer sa vue,Et contemple encor l’étendueDes mers qu’il sillonna jadis.
À LA ROCHE-GUYON. Ici viennent mourir les derniers bruits du monde ;Nautoniers sans étoile, abordez ! c’est le port :Ici l’âme se plonge en une paix profonde,Et cette paix n’est pas la mort.Ici jamais le ciel n’est orageux ni sombre ;Un jour égal et pur y repose les yeux.C’est ce vivant soleil, dont le soleil est l’ombre,Qui le répand du haut des cieux.Comme un homme éveillé longtemps avant l’aurore,Jeunes, nous avons fui dans cet heureux séjour ;Notre rêve est fini, le vôtre dure encore :Éveillez-vous ! voilà le jour.Cœurs tendres, approchez ! Ici l’on aime encore ;Mais l’amour, épuré, s’allume sur l’autel ;Tout ce qu’il a d’humain à ce feu s’évapore ;Tout ce qui reste est immortel !La prière, qui veille en ces saintes demeures,De l’astre matinal nous annonce le cours ;Et, conduisant pour nous le char pieux des heures,Remplit et mesure nos jours.L’airain religieux s’éveille avec l’aurore ;Il mêle notre hommage à la voix des zéphyrs ;Et les airs, ébranlés sous le marteau sonore,Prennent l’accent de nos soupirs.Dans le creux du rocher, sous une voûte obscure,S’élève un simple autel : Roi du ciel, est-ce toi ?Oui ; contraint par l’amour, le Dieu de la natureY descend, visible à la foi.Que ma raison se taise, et que mon cœur adore !La croix à mes regards révèle un nouveau jour ;Aux pieds d’un Dieu mourant puis-je douter encore ?Non : l’amour m’explique l’amour.Tous ces fronts prosternés, ce feu qui les embrase,Ces parfums, ces soupirs s’exhalant du saint lieu,Ces élans enflammés, ces larmes de l’extase,Tout me répond que c’est un Dieu.Favoris du Seigneur, souffrez qu’à votre exemple,Ainsi qu’un mendiant aux portes d’un palais,J’adore aussi de loin, sur le seuil de son temple,Le Dieu qui vous donne la paix.Ah ! laissez-moi mêler mon hymne à vos louanges !Que mon encens souillé monte avec votre encens.Jadis les fils de l’homme aux saints concerts des angesNe mêlaient-ils pas leurs accents ?Du nombre des vivants chaque aurore m’efface ;Je suis rempli de jours, de douleurs, de remords.Sous le portique obscur venez marquer ma place,Ici, près du séjour des morts.Souffrez qu’un étranger veille auprès de leur cendre.Brûlant sur un cercueil comme ces saints flambeaux,La mort m’a tout ravi, la mort doit tout me rendre ;J’attends le réveil des tombeaux !Ah ! puissé-je près d’eux, au gré de mon envie,À l’ombre de l’autel, et non loin de ce port,Seul, achever ainsi les restes de ma vieEntre l’espérance et la mort !
Qu’entends-je ? autour de moi l’airain sacré résonne !Quelle foule pieuse en pleurant m’environne ?Pour qui ce chant funèbre et ce pâle flambeau ?Ô mort ! est-ce ta voix qui frappe mon oreille,Pour la dernière fois ? Eh quoi ! je me réveilleSur le bord du tombeau !Ô toi, d’un feu divin précieuse étincelle,De ce corps périssable habitante immortelle,Dissipe ces terreurs : la mort vient t’affranchir !Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes !Déposer le fardeau des misères humaines,Est-ce donc là mourir ?Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.Messagers rayonnants des célestes demeures,Dans quels palais nouveaux allez-vous me ravir ?Déjà, déjà je nage en des flots de lumière ;L’espace devant moi s’agrandit, et la terreSous mes pieds semble fuir !Mais qu’entends-je ? Au moment où mon âme s’éveille,Des soupirs, des sanglots ont frappé mon oreille !Compagnons de l’exil, quoi ! vous pleurez ma mort !Vous pleurez ! et déjà dans la coupe sacréeJ’ai bu l’oubli des maux, et mon âme enivréeEntre au céleste port.
À M. L’ABBÉ F. DE LAMENNAIS. Oui, mon âme se plaît à secouer ses chaînes :Déposant le fardeau des misères humaines,Laissant errer mes sens dans ce monde des corps,Au monde des esprits je monte sans efforts.Là, foulant à mes pieds cet univers visible,Je plane en liberté dans les champs du possible.Mon âme est à l’étroit dans sa vaste prison :Il me faut un séjour qui n’ait pas d’horizon.Comme une goutte d’eau dans l’Océan versée,L’infini dans son sein absorbe ma pensée ;Là, reine de l’espace et de l’éternité,Elle ose mesurer le temps, l’immensité,Aborder le néant, parcourir l’existence,Et concevoir de Dieu l’inconcevable essence.Mais sitôt que je veux peindre ce que je sens,Toute parole expire en efforts impuissants :Mon âme croit parler ; ma langue embarrasséeFrappe l’air de vains sons, ombre de ma pensée.Dieu fit pour les esprits deux langages divers :En sons articulés l’un vole dans les airs ;Ce langage borné s’apprend parmi les hommes ;Il suffit aux besoins de l’exil où nous sommes,Et, suivant des mortels les destins inconstants,Change avec les climats ou passe avec les temps.L’autre, éternel, sublime, universel, immense,Est le langage inné de toute intelligence :Ce n’est point un son mort dans les airs répandu,C’est un verbe vivant dans le cœur entendu ;On l’entend, on l’explique, on le parle avec l’âme ;Ce langage senti touche, illumine, enflamme :De ce que l’âme éprouve interprètes brûlants,Il n’a que des soupirs, des ardeurs, des élans ;C’est la langue du ciel que parle la prière,Et que le tendre amour comprend seul sur la terre.Aux pures régions où j’aime à m’envoler,L’enthousiasme aussi vient me la révéler ;Lui seul est mon flambeau dans cette nuit profonde,Et mieux que la raison il m’explique le monde.Viens donc ! il est mon guide, et je veux t’en servir ;À ses ailes de feu, viens, laisse-toi ravir.Déjà l’ombre du monde à nos regards s’efface :Nous échappons au temps, nous franchissons l’espace ;Et, dans l’ordre éternel de la réalité,Nous voilà face à face avec la vérité !Cet astre universel, sans déclin, sans aurore,C’est Dieu, c’est ce grand tout, qui soi-même s’adore !Il est ; tout est en lui : l’immensité, les temps,De son être infini sont les purs éléments ;L’espace est son séjour, l’éternité son âge ;Le jour est son regard, le monde est son image :Tout l’univers subsiste à l’ombre de sa main ;L’être à flots éternels découlant de son sein,Comme un fleuve nourri par cette source immense,S’en échappe, et revient finir où tout commence.Sans bornes comme lui, ses ouvrages parfaitsBénissent en naissant la main qui les a faits :Il peuple l’infini chaque fois qu’il respire ;Pour lui, vouloir c’est faire, exister c’est produire !Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi,Sa volonté suprême est sa suprême loi !Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse,Est à la fois puissance, ordre, équité, sagesse.Sur tout ce qui peut être il l’exerce à son gré ;Le néant jusqu’à lui s’élève par degré :Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse,Sans s’épuiser jamais, il peut donner sans cesse ;Et, comblant le néant de ses dons précieux,Des derniers rangs de l’être il peut tirer des dieux !Mais ces dieux de sa main, ces fils de sa puissance,Mesurent d’eux à lui l’éternelle distance,Tendant par la nature à l’être qui les fit :Il est leur fin à tous, et lui seul se suffit !Voilà, voilà le Dieu que tout esprit adore,Qu’Abraham a servi, que rêvait Pythagore,Que Socrate annonçait, qu’entrevoyait Platon ;Ce Dieu que l’univers révèle à la raison,Que la justice attend, que l’infortune espère,Et que le Christ enfin vint montrer à la terre !Ce n’est plus là ce Dieu par l’homme fabriqué,Ce Dieu par l’imposture à l’erreur expliqué,Ce Dieu défiguré par la main des faux prêtres,Qu’adoraient en tremblant nos crédules ancêtres :Il est seul, il est un, il est juste, il est bon ;La terre voit son œuvre, et le ciel sait son nom !Heureux qui le connaît ! plus heureux qui l’adore !Qui, tandis que le monde ou l’outrage ou l’ignore,Seul, aux rayons pieux des lampes de la nuit,S’élève au sanctuaire où la foi l’introduitEt, consumé d’amour et de reconnaissance,Brûle, comme l’encens, son âme en sa présence !Mais, pour monter à lui, notre esprit abattuDoit emprunter d’en haut sa force et sa vertu.Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme :Le désir et l’amour sont les ailes de l’âme.Ah ! que ne suis-je né dans l’âge où les humains,Jeunes, à peine encore échappés de ses mains,Près de Dieu par le temps, plus près par l’innocence,Conversaient avec lui, marchaient en sa présence !Que n’ai-je vu le monde à son premier soleil !Que n’ai-je entendu l’homme à son premier réveil !Tout lui parlait de toi, tu lui parlais toi-même ;L’univers respirait ta majesté suprême ;La nature, sortant des mains du Créateur,Étalait en tous sens le nom de son auteur :Ce nom, caché depuis sous la rouille des âges,En traits plus éclatants brillait sur tes ouvrages ;L’homme dans le passé ne remontait qu’à toi ;Il invoquait son père, et tu disais : « C’est moi. »Longtemps comme un enfant ta voix daigna l’instruire,Et par la main longtemps tu voulus le conduire.Que de fois dans ta gloire à lui tu t’es montré,Aux vallons de Sennar, aux chênes de Mambré,Dans le buisson d’Horeb, ou sur l’auguste cimeOù Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime !Ces enfants de Jacob, premiers-nés des humains,Reçurent quarante ans la manne de tes mains :Tu frappais leur esprit par tes vivants oracles ;Tu parlais à leurs yeux par la voix des miracles ;Et lorsqu’ils t’oubliaient, tes anges descendusRappelaient ta mémoire à leurs cœurs éperdus.Mais enfin, comme un fleuve éloigné de sa source,Ce souvenir si pur s’altéra dans sa course ;De cet astre vieilli la sombre nuit des tempsÉclipsa par degrés les rayons éclatants.Tu cessas de parler : l’oubli, la main des âges,Usèrent ce grand nom empreint dans tes ouvrages ;Les siècles en passant firent pâlir la foi ;L’homme plaça le doute entre le monde et toi.Oui, ce monde, Seigneur, est vieilli pour ta gloire ;Il a perdu ton nom, ta trace et ta mémoire ;Et pour les retrouver il nous faut, dans son cours,Remonter flots à flots le long fleuve des jours.Nature, firmament ! l’œil en vain vous contemple :Hélas ! sans voir le Dieu, l’homme admire le temple ;Il voit, il suit en vain, dans les déserts des cieux,De leurs mille soleils le cours mystérieux ;Il ne reconnaît plus la main qui les dirige :Un prodige éternel cesse d’être un prodige.Comme ils brillaient hier, ils brilleront demain !Qui sait où commença leur glorieux chemin ?Qui sait si ce flambeau, qui luit et qui féconde,Une première fois s’est levé sur le monde ?Nos pères n’ont point vu briller son premier tour,Et les jours éternels n’ont point de premier jour.Sur le monde moral en vain ta providenceDans ces grands changements révèle ta présence ;C’est en vain qu’en tes jeux l’empire des humainsPasse d’un sceptre à l’autre, errant de mains en mains,Nos yeux, accoutumés à sa vicissitude,Se sont fait de la gloire une froide habitude :Les siècles ont tant vu de ces grands coups du sort !Le spectacle est usé, l’homme engourdi s’endort.Réveille-nous, grand Dieu ! parle, et change le monde ;Fais entendre au néant ta parole féconde :Il est temps ! lève-toi ! sors de ce long repos ;Tire un autre univers de cet autre chaos.À nos yeux assoupis il faut d’autres spectacles ;À nos esprits flottants il faut d’autres miracles.Change l’ordre des cieux, qui ne nous parle plus !Lance un nouveau soleil à nos yeux éperdus ;Détruis ce vieux palais, indigne de ta gloire ;Viens ! montre-toi toi-même, et force-nous de croire !Mais peut-être, avant l’heure où dans les lieux désertsLe soleil cessera d’éclairer l’univers,De ce soleil moral la lumière éclipséeCessera par degrés d’éclairer la pensée,Et le jour qui verra ce grand flambeau détruitPlongera l’univers dans l’éternelle nuit !Alors tu briseras ton inutile ouvrage.Ses débris foudroyés rediront d’âge en âge :« Seul je suis ! hors de moi rien ne peut subsister !L’homme cessa de croire, il cessa d’exister ! »
Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,Ils chantent à l’été des notes de bonheur ;Ils parcourent les airs avec des ailes d’angesÉchappés tout joyeux des jardins du Seigneur.Tant que durent les fleurs, tant que l’épi qu’on coupeLaisse tomber un grain sur les sillons jaunis,Tant que le rude hiver n’a pas gelé la coupeOù leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,Ils remplissent le ciel de musique et de joie :La jeune fille embaume et verdit leur prison,L’enfant passe la main sur leur duvet de soie,Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.Mais dans les mois d’hiver, quand la neige et le givreOnt remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?Ont-ils cessé d’aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.On trouve au pied de l’arbre une plume souillée,Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,Et qui n’a plus, hélas ! ni parfum ni couleur.On voit pendre à la branche un nid rempli d’écailles,Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;Pauvre maison en deuil et vieux pan de muraillesQue les petits, hier, réjouissaient de cris.Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d’éclore !La vie est donc un piège où le bon Dieu vous prend ?Hélas ! c’est comme nous. Et nous chantons encore !Que Dieu serait cruel, s’il n’était pas si grand !
Salut, bois couronnés d’un reste de verdure !Feuillages jaunissants sur les gazons épars ;Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la natureConvient à la douleur et plaît à mes regards.Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ;J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,Ce soleil pâlissant, dont la faible lumièrePerce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,À ses regards voilés, je trouve plus d’attraits ;C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourireDes lèvres que la mort va fermer pour jamais.Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,Je me retourne encore, et d’un regard d’envieJe contemple ces biens dont je n’ai pas joui.Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lieCe calice mêlé de nectar et de fiel :Au fond de cette coupe où je buvais la vie,Peut-être restait-il une goutte de miel !Peut-être l’avenir me gardait-il encoreUn retour de bonheur dont l’espoir est perdu !Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignoreAurait compris mon âme, et m’aurait répondu !…La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire,S’exhale comme un son triste et mélodieux.
1831.Céleste fille du poëte,La vie est un hymne à deux voix.Son front sur le tien se reflète,Sa lyre chante sous tes doigts.Sur tes yeux quand sa bouche poseLe baiser calme et sans frisson,Sur ta paupière blanche et roseLe doux baiser à plus de son.Dans ses bras quand il te soulèvePour te montrer au ciel jaloux,On croit voir son plus divin rêveQu’il caresse sur ses genoux !Quand son doigt te permet de lireLes vers qu’il vient de soupirer,On dirait l’âme de sa lyreQui se penche pour l’inspirer.Il récite ; une larme brilleDans tes yeux attachés sur lui.Dans cette larme de sa filleSon cœur nage ; sa gloire a lui !Du chant que ta bouche répèteSon cœur ému jouit deux fois.Céleste fille du poëte,La vie est une hymne à deux voix.
<C>DITHYRAMBE.</C>À M. EUGÈNE DE GENOUDE3. Son front est couronné de palmes et d’étoiles ;Son regard immortel, que rien ne peut ternir,Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,Réveille le passé, plonge dans l’avenir.Du monde sous ses yeux les fastes se déroulent,Les siècles à ses pieds comme un torrent s’écoulent ;À son gré descendant ou remontant leur cours,Elle sonne aux tombeaux l’heure, l’heure fatale,<C>Ou sur sa lyre virginale </C>Chante au monde vieilli ce jour père des jours. <C>* * *</C> Écoutez ! Jéhovah s’élanceDu sein de son éternité.Le chaos endormi s’éveille en sa présence ;Sa vertu le féconde, et sa toute-puissanceRepose sur l’immensité. Dieu dit, et le jour fut ; Dieu dit, et les étoilesDe la nuit éternelle éclaircirent les voiles ;Tous les éléments diversÀ sa voix se séparèrent ;Les eaux soudain s’écoulèrentDans le lit creusé des mers ;Les montagnes s’élevèrent,Et les aquilons volèrentDans les libres champs des airs. Sept fois de Jéhovah la parole fécondeSe fit entendre au monde,Et sept fois le néant à sa voix répondit ;Et Dieu dit : « Faisons l’homme à ma vivante image. »Il dit, l’homme naquit ; à ce dernier ouvrage,Le Verbe créateur s’arrête et s’applaudit. <C>* * *</C> Mais ce n’est plus un Dieu ; c’est l’homme qui soupire :Éden a fui… voilà le travail et la mort.Dans les larmes sa voix expire ;La corde du bonheur se brise sur sa lyre,Et Job en tire un son triste comme le sort. <C>* * *</C> « Ah ! périsse à jamais le jour qui m’a vu naître !Ah ! périsse à jamais la nuit qui m’a conçu,Et le sein qui m’a donné l’être,Et les genoux qui m’ont reçu ! Que du nombre des jours Dieu pour jamais l’efface !Que, toujours obscurci des ombres du trépas,Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place !Qu’il soit comme s’il n’était pas ! « Maintenant dans l’oubli je dormirais encore,Et j’achèverais mon sommeilDans cette longue nuit qui n’aura point d’aurore,Avec ces conquérants que la terre dévore,Avec le fruit conçu qui meurt avant d’éclore,Et qui n’a pas vu le soleil. Mes jours déclinent comme l’ombre ;Je voudrais les précipiter.Ô mon Dieu, retranchez le nombreDes soleils que je dois compter !L’aspect de ma longue infortuneÉloigne, repousse, importuneMes frères lassés à mes maux ;En vain je m’adresse à leur foule :Leur pitié m’échappe et s’écouleComme l’onde au flanc des coteaux. Ainsi qu’un nuage qui passe,Mon printemps s’est évanoui ;Mes yeux ne verront plus la traceDe tous ces biens dont j’ai joui.Par le souffle de la colère,Hélas ! arraché de la terre,Je vais d’où l’on ne revient pas :Mes vallons, ma propre demeure,Et cet œil même qui me pleure,Ne reverront jamais mes pas ! L’homme vit un jour sur la terreEntre la mort et la douleur ;Rassasié de sa misère,Il tombe enfin comme la fleur.Il tombe ! Au moins par la roséeDes fleurs la racine arroséePeut-elle un moment refleurir ;Mais l’homme, hélas ! après la vie,C’est un lac dont l’eau s’est enfuie :On le cherche, il vient de tarir. Mes jours fondent comme la neigeAu souffle du courroux divin ;Mon espérance, qu’il abrège,S’enfuit comme l’eau de ma main.Ouvrez-moi mon dernier asile :Là, j’ai dans l’ombre un lit tranquille,Lit préparé pour mes douleurs.Ô tombeau, vous êtes mon père !Et je dis aux vers de la terre :« Vous êtes ma mère et mes sœurs ! » Mais les jours heureux de l’impieNe s’éclipsent pas au matin ;Tranquille, il prolonge sa vieAvec le sang de l’orphelin.Il étend au loin ses racines ;Comme un troupeau sur les collines,Sa famille couvre Ségor ;Puis dans un riche mausoléeIl est couché dans la vallée,Et l’on dirait qu’il vit encore. « C’est le secret de Dieu : je me tais et j’adore.C’est sa main qui traça les sentiers de l’aurore,Qui pesa l’Océan, qui suspendit les cieux.Pour lui l’abîme est nu, l’enfer même est sans voiles ;Il a fondé la terre et semé les étoiles :Et qui suis-je à ses yeux ? » <C>* * * </C> Mais la harpe a frémi sous les doigts d’Isaïe ;De son sein bouillonnant la menace à longs flotsS’échappe ; un Dieu l’appelle, il s’élance, il s’écrie.Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d’Amos ! <C>* * * </C> Osias n’était plus : Dieu m’apparut ; je visAdonaï vêtu de gloire et d’épouvante :Les bords éblouissants de sa robe flottanteRemplissaient le sacré parvis.« Des séraphins, debout sur des marches d’ivoire,Se voilaient devant lui de six ailes de feux ;Volant de l’un à l’autre, ils se disaient entre eux : « Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux !« Toute la terre est pleine de sa gloire ! »« Du temple à ces accents la voûte s’ébranla ;Adonaï s’enfuit sous la nue enflammée ;Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée ;La terre sous mes pieds trembla. Et moi, je resterais dans un lâche silence !Moi qui t’ai vu, Seigneur, je n’oserais parler !À ce peuple impur qui t’offenseJe craindrais de te révéler ! « Qui marchera pour nous ? dit le Dieu des armées.« Qui parlera pour moi ? » dit Dieu. Qui ? moi, seigneur.Touche mes lèvres enflammées :Me voilà ! je suis prêt !… Malheur, Malheur à vous qui dès l’auroreRespirez les parfums du vin,Et que le soir retrouve encoreChancelants aux bords du festin !Malheur à vous qui par l’usureÉtendez sans fin ni mesureLa borne immense de vos champs !Voulez-vous donc, mortels avides,Habiter dans vos champs arides,Seuls sur la terre des vivants ? « Malheur à vous, race insensée,Enfants d’un siècle audacieux,Qui dites dans votre pensée :Nous sommes sages à nos yeux !Vous changez la nuit en lumière,Et le jour en ombre grossièreOù se cachent vos voluptés ;Mais, comme un taureau dans la plaine,Vous traînez après vous la chaîneDe vos longues iniquités. Malheur à vous, filles de l’onde,Îles de Sidon et de Tyr !Tyrans, qui trafiquez du mondeAvec la pourpre et l’or d’Ophir !Malheur à vous ! votre heure sonne ;En vain l’Océan vous couronne !Malheur à toi, reine des eaux,À toi qui sur des mers nouvellesFais retentir comme des ailesLes voiles de mille vaisseaux ! Ils sont enfin venus, les jours de ma justice ;Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous !Plus d’encens, plus de sacrificeQui puisse éteindre mon courroux ! Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage :Le fer moissonnera comme l’herbe sauvageSes bataillons entiers !– Seigneur, épargnez-nous ! Seigneur !–Non, point de trêve !Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaiveLe sang de ses guerriers ! Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine ;Ma main nivellera, comme une vaste plaine,Ses murs et ses palais ;Le feu les brûlera comme il brûle le chaume.Là, plus de nation, de ville, de royaume ;Le silence à jamais ! Ses murs se couvriront de ronces et d’épines ;L’hyène et le serpent peupleront ses ruines ;Les hiboux, les vautours,L’un l’autre s’appelant durant la nuit obscure,Viendront à leurs petits porter la nourritureAu sommet de ses tours ! » <C>* * * </C> Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d’Isaïe :Le sombre ÉzéchielSur le tronc desséché de l’ingrat IsraëlFait descendre à son tour la parole de vie. <C>* * * </C> « L’Éternel emporta mon esprit au désert.D’ossements desséchés le sol était couvert ;J’approche en frissonnant ; mais Jéhovah me crie :« Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie ?– Éternel, tu le sais. –Eh bien, dit le Seigneur,« Écoute mes accents ; retiens-les, et dis-leur :« Ossements desséchés, insensible poussière,« Levez-vous ! recevez l’esprit et la lumière !« Que vos membres épars s’assemblent à ma voix !« Que l’esprit vous anime une seconde fois !« Qu’entre vos os flétris vos muscles se replacent !« Que votre sang circule et vos nerfs s’entrelacent !« Levez-vous et vivez, voyez qui je suis ! »J’écoutai le Seigneur, j’obéis, et je dis :« Esprit, soufflez sur eux du couchant, de l’aurore ;« Soufflez de l’aquilon, soufflez !… » Pressés d’éclore,Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris,Entre-choquant soudain leurs ossements flétris ;Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,Leurs os sont rassemblés, et la chair les recouvre !Et ce champ de la mort tout entier se leva,Redevint un grand peuple, et connut Jéhovah ! » <C>* * *</C> Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire ;La fille de Sion, méditant ses malheurs,S’assied en soupirant, et, veuve de sa gloire,Écoute Jérémie, et retrouve des pleurs. <C>* * *</C> « Le Seigneur, m’accablant du poids de sa colère,Retire tour à tour et ramène sa main.Vous qui passez par le chemin,Est-il une misère égale à ma misère ? En vain ma voix s’élève, il n’entend plus ma voix.Il m’a choisi pour but de ses flèches de flamme,Et tout le jour contre mon âmeSa fureur a lancé les fils de son carquois. Sur mes os consumés ma peau s’est desséchée ;Les enfants m’ont chanté dans leurs dérisions ;Seul, au milieu des nations,Le Seigneur m’a jeté comme une herbe arrachée. Il s’est enveloppé de son divin courroux ;Il a fermé ma route, il a troublé ma voie ;Mon sein n’a plus connu la joie,Et j’ai dit au Seigneur : « Seigneur, souvenez-vous, Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère ; Souvenez-vous du fiel dont vous m’avez nourri ! Non, votre amour n’est point tari :« Vous me frappez, Seigneur, et c’est pourquoi j’espère. Je repasse en pleurant ces misérables jours ;J’ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :Quand il punit, il aime encore ;Il ne s’est pas, mon âme, éloigné pour toujours. Heureux qui le connaît ! heureux qui dès l’enfancePorta le joug d’un Dieu clément dans sa rigueur !Il croit au salut du Seigneur,S’assied au bord du fleuve, et l’attend en silence. Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ;Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,Et, la bouche dans la poussière,« Il invoque, il espère, il attend votre jour. » <C>* * * </C>Silence, ô lyre ! et vous, silence,Prophètes, voix de l’avenir !Tout l’univers se tait d’avanceDevant Celui qui doit venir.Fermez-vous, lèvres inspirées ;Reposez-vous, harpes sacrées,Jusqu’au jour où, sur les hauts lieux,Une voix au monde inconnueFera retentir dans la nue :PAIX À LA TERRE ET GLOIRE AUX CIEUX !
1837.Ô terre, vil monceau de boueOù germent d’épineuses fleurs,Rendons grâce à Dieu, qui secoueSur ton sein ses fraîches couleurs !Sans ces urnes où goutte à goutteLe ciel rend la force à nos pas,Tout serait désert, et la routeAu ciel ne s’achèverait pas.Nous dirions : « À quoi bon poursuivreCe sentier qui mène au cercueil ?Puisqu’on se lasse en vain à vivre,Mieux vaut s’arrêter sur le seuil. »Mais pour nous cacher les distances,Sur le chemin de nos douleursTu sèmes le sol d’espérances,Comme on borde un linceul de fleurs !Et toi, mon cœur, cœur triste et tendre,Où chantaient de si fraîches voix ;Toi qui n’es plus qu’un bloc de cendreCouvert de charbons noirs et froids,Ah ! laisse refleurir encoreCes lueurs d’arrière-saison !Le soir d’été qui s’évaporeLaisse une pourpre à l’horizon.Oui, meurs en brûlant, ô mon âme,Sur ton bûcher d’illusions,Comme l’astre éteignant sa flamme S’ensevelit dans ses rayons !