Mon corps te quitte goutte à goutteTe quitte mon visage comme une huile sourde ;te quittent mes mains comme un mercure épandu,te quittent mes pieds en deux temps de poussière. Oui, tout te quitte, tout nous quitte ! Te quitte ma voix qui te muait en clochefermée à tout ce qui n’est pas ce que nous sommes.Et te quittent mes gestes que je dévidaisde ma navette tisserande sous tes yeux.Te quitte le regard qui, lorsqu’il te regarde,au tien apporte l’orne et le genévrier. Je te quitte et m’en vais avec ta propre haleine ;je suis la moiteur de ton corps qui s’évapore.Je te quitte et m’en vais avec sommeil et veille,et dans ton souvenir le plus clair je m’efface.Et je deviens dans ta mémoire comme ceuxqui dans les plaines et les bois ne sont pas nés. Serais-je sang et je m’en irais dans les paumesde tes mains au travail, dans ta bouche de moût.Serais-je tes entrailles, je serais brûléedans tes pas que jamais, plus jamais, je n’entends,et dans ta passion qui tonitrue dans la nuitcomme dans leur démence les mers esseulées. Oui, tout nous quitte, tout nous quitte !
Je me souviens des gesteset c’était pour me donner de l’eau.Dans la vallée du Rio Blanco,où prend naissance l’Aconcagua, je vins boire,je bondis boire dans le fouet d’une cascade,qui tombait chevelue et dure et se rompait rigide et blanche.Je collai ma bouche aux remous, et cette eau sainte me brûlait,trois jours durant ma bouche saigna de cette gorgée d’Aconcagua. Dans les terres de Mitla, un jourde cigales, de soleil, de marche,me penchai sur un puits, un indienvint me soutenir dessus l’eau, et mon visage, comme un fruit,était dans le creux de ses paumes.Et je buvais ce qu’il buvait,c’était sa face avec ma face,et dans un éclair je sus quela chair de Mitla était ma race. Dans l’île de Porto-Rico,lors de la sieste emplie de bleu,mon corps paisible, les vagues folles,et comme cent mères les palmes,une fillette, par jeu, rompitprès de ma bouche un coco d’eau,et moi je bus, comme une enfant,cette eau de mère, cette eau de palme.Tant de douceur jamais n’ai bueni de mon corps ni de mon âme. À la maison de mes enfancesma mère m’apportait de l’eau.Entre gorgée et autre gorgéeje la voyais dessus la jarre.Plus la tête se relevaitet plus la jarre s’abaissait.Cette vallée, je l’ai toujours,et j’ai ma soif et son regard.Ce serait là l’éternité qu’encorenous sommes comme nous étions. Je me souviens des gesteset c’étaient gestes pour me donner de l’eau.
La brume épaisse, éternelle, pour me faire oublier oùm’a rejetée la mer dans son flot saumâtre.La terre où j'ai abordé n'a pas de printemps :sa nuit sans fin me couvre comme une mère. Autour de mon logis, le vent fait sa ronde de sanglotset de hurlements et, tel un fil de cristal, brise mon cri.Sur la plaine blanche, à l'horizon sans fin,je regarde mourir d'immenses couchants douloureux. Qui pourra appeler celle qui est venue jusqu'ici,puisque seuls les morts sont allés plus loin?Ils regardent une mer muette et glacées'allonger entre leurs bras et les bras chéris. Les bateaux dont les voiles blanchissent le portviennent de terres où ne sont pas les miens ;leurs hommes aux yeux clairs ne connaissent pas mes fleuves,et n'apportent que des fruits pâles, qui n'ont pas la lumière de mes vergers. La question qui monte à ma gorgelorsque je les vois passer, retombe, accablée :ils parlent des langues étrangères, non l'émouvantelangue que, sur des terres dorées, chante ma pauvre mère. Je regarde tomber la neige comme poussière dans la tombe ;je regarde s'épaissir le brouillard comme l'agonisant,pour ne pas tomber dans la folie, je ne compte pas les instants ;la longue nuit ne fait que commencer. Je contemple la plaine figée et en recueille le deuil,car je suis venue voir les paysages de mort.La neige est le visage qui regarde à travers mes vitres,sa blancheur descend sans trêve des cieux. Toujours elle, silencieuse, ainsi que le vasteregard de Dieu sur moi, toujours ses jasmins sur mon toit ;toujours, tel le destin égal, présent,elle viendra me couvrir, terrible, extasiée.
Elle parle avec un arrière-goût de ses mers sauvagesavec on ne sait quelles algues, avec on ne sait quels sables ;Elle prie un Dieu sans forme ni poids,Elle est vieille comme si elle allait mourir.Dans notre jardin, qu’elle nous rendit étranger,elle a planté des cactus et des herbes dentelées.Elle exhale le souffle du désert,ses cheveux sont blanchis par des passionsqu’elle ne raconte jamais et, si elle nous les contait,ce serait comme la carte d’une autre étoile.Elle vivra parmi nous quatre-vingts anset elle sera toujours comme l’heure de sa venue,parlant une langue qui halète et gémitet que seules comprennent les bestioles.Elle va mourir au milieu de nousune nuit qu’elle souffrira davantage,avec son destin pour unique oreiller,d’une mort muette, étrangère.
Où déviderons-nous la ronde ?La ferons-nous sur le rivage ?La mer dansant de tous ses flotsy tressera fleurs d'oranger. La ferons-nous au pied des monts ?La montagne nous répondra :ce sera comme si les pierresse mettaient toutes à chanter. La ferons-nous dans la forêt ?Elle va mêler toutes voixet les chants d'enfants et d'oiseauxvont se confondre dans le vent. Notre ronde sera sans fin :nous la ferons dans la forêt,nous la ferons au pied des montset sur tous les bords de la mer.
Les os des mortssavent poudrer d’une glace subtileles bouches de ceux qui aimèrent.À tout jamais ils les empêchent d’embrasser ! Les os des mortsjettent leur blancheur à la pellesur la flamme brûlante de la vie.Ils lui tuent toute ardeur ! Les os des mortsont un pouvoir plus grand que la chair des vivants.Car bien qu’épars ils sont de durs chaînonsqui nous retiennent, soumis et captifs !
Trois arbres tombés sont restés au bord du sentier.Oubliés du bûcheron, ils s'entretiennent, fraternellement serrés, comme trois aveugles. Le soleil couchant verseson sang vif dans les troncs éclatés,les vents emportent le parfum de leur flanc ouvert. L'un, tout tordu, tend un bras immense,frissonnant de feuillage, vers l'autreet ses blessures sont pareilles à des yeux pleins de prière. Le bûcheron les a oubliés.La nuit viendra. Je resterai avec eux. Je recueillerai dans mon cœurleurs douces résines, elles me tiendront lieu de feu.Muets, pressés les uns contre les autres,que le jour nous trouve monceau de deuil.