LA TROISIEME REPEUE DES TORCHECULS.
£°°Un Lymousin vint à Paris,£Pour aulcun procès qu’il avoit.£Quand il partit de son pays£Pas gramment d’argent il n’avoit,£Et toutefoys il entendoit£Son fait, et avoit souvenance£Que son cas mal se porteroit£S’il n’avoit une repeue franche.££°°Ce Lymousin, c’est chose vraye,£Qui n’avoit vaillant ung patac,£Se nommoit seigneur de Combraye,£Sans qu’on le suivist à son trac.£Plus rusé estoit qu’ung vieil rat,£Et affamé comme un vieil loup,£Avec monsieur de Penessac,£Et le seigneur de Lamesou.££°°Les troys seigneurs s’entretrouvèrent,£Car ilz estoyent tous d’ung quartier£Et Dieu sçait s’ilz se saluèrent.£Ainsi qu’il en estoit mestier ;£Toutesfoys, ce bon escuyer£De Combraye, propos final,£Fut esleu leur grant conseillier,£Et le gouverneur principal.££°°Ils conclurent, pour le meilleur,£Que ce bon notable seigneur£Yroit veoir s’il pourroit trouver£Quelque bon lieu pour s’y loger,£Et, selon qu’il le trouveroit,£Aux aultres le raconteroit.££°°Or advint, environ midy,£Qu’il estoit de faim estourdy,£S’en vint à une hostelletie,£Rue de la Mortellerie,£Où pend l’enseigne du Pestel :£À bon logis et bon hostel,£Demandant s’on a que repaistre :£« Ouy, vrayment, ce dist le maistre ;£Ne soyez de rien en soucy,£Car vous serez très bien servy£De pain, de vin et de viande.£— Pas grand chose je ne demande,£Dist le bon seigneur de Combraye :£Il n’y a guère que j’avoye£Bien desjuné ; mais, toutesfoys,£Si ai-je disné maintes foys£Que n’avoye pas tel appetit. »££°°Ce seigneur menga ung petit,£Car il n’avoit guère d’argent,£Commendant qu’on fust diligent£D’avoir quelque chose de bon,£Pour son soupper : ung gras chapon ;£Car il pensoit bien que, le soir,£Il devoit avec luy souper£Des gentilzhommes de la cour.££°°L’hostesse fut bien à son gourt,£Car, quand vint à compter l’escot,£Le seigneur ne dist oncques mot,£Mais tout ce qu’elle demanda£Ce gentilhomme luy bailla,£Disant : « Vous comptez par raison ! »£Puis il sortit de la maison,£Bouta son sac soubs son esselle,£Et vint raconter la nouvelle£À ses compaignons, et comment£Il failloit faire saigement.£°°Il fut dit, à peu de parolles,£Pour eviter grans monopolles,£Que le seigneur de Penessac£Yroit devant louer l’estat£Et blasonner la suffisance£De ce seigneur, car, sans doubtance,£La chose le valoit très bien,£Et, pour trouver meilleur moyen,£Il menroit en sa compaignie,£Lamesou ; et n’y faillit mye.£Si vint demander à l’hostesse£S’ung seigneur remply de noblesse£Estoit logé en la maison.£°°L’hostesse respondit que non,£Et que vrayement il n’y avoit£Qu’ung Lymousin, lequel debvoit£Venir au soir souper léans.£°°« Ha ! dist-il, dame de céans,£C’est celuy que nous demandons ;£Par ma foy ! c’est le grant baron,£Qui est arrivé au matin.£— Je n’entens point vostre latin,£Dist l’hostesse ; vous parlez mal :£Il n’a ne jument ne cheval ;£Il va à pied, par faulte d’asne. »£°°Lors Penessac respondit : « Dame,£Il vient icy pour ung procès ;£Il est appellant des excès£Qu’on luy a faictz en Lymousin,£Et va ainsi de pied, affin£Que son procès soit plus tost faict. »£L’hostesse le creut, en effet.£°°Alors, le seigneur de Combraye£Arrive, et Dieu sçait quelle joye£Ces deux seigneurs icy lui firent ;£Et le genoil en bas tendirent£Aussi tost comme il fut venu,£Et par ce point il fut congneu£Qu’il estoit seigneur honorable.£Le bon seigneur se sist à table,£En tenant bonne gravité.£Vis-à-vis, de l’autre costé,£S’assit le seigneur de l’hostel,£Et eurent du vin, Dieu sçait quel !£Il ne le fault point demander.£°°Quand ce vint à l’escot compter£L’hostesse assez hault comptoit,£Mais au seigneur il n’en challoit,£Feignant qu’il fust tout plain d’argent.£°°Lors il dist qu’on fust diligent£De penser à faire les litz,£Car il vouloit en ce logis£Coucher ; puis après, par exprès,£Il print son grand sac à procès,£Et le bailla léans en garde,£Disant : « Qu’on me le contregarde.£Si de l’argent voulez avoir,£Il ne faut que le demander. »£L’hostesse ne fut pas ingrate,£En disant : « Je n’en ay pas haste.£N’espargnez rien qui soit céans. »£Ces seigneurs couchèrent léans£L’espace de cinq ou six moys,£Sans payer argent, toutesfoys,£Non obstant ce qu’il demandoit£A l’hostesse s’elle vouloit£Avoir de l’argent, bien souvent ;£Mais il n’estoit point bien content£De mettre souvent main en bourse.£L’hostesse n’estoit point rebourse,£Et dist : « Ne vous en soucyez ;£Dieu mercy ! j’ay argent assez,£A vostre bon commandement. »£Ces mignons pensèrent comment£Ilz pourroyent retirer leur sac ;£Et lors monsieur de Penessac£Dist à ce baron de Combraye£Qu’il se boutast bientost en voye,£Jugeant qu’il fust embesongné.£°°Ce seigneur vint, tout refrongné,£Vers l’hostesse, par bon moyen,£Et lui dit : « Mon cas va très bien ;£Mon procès est ennuyt jugé.£A coup, qu’il n’y ait plus songé,£Baillez-moy mon sac, somme toute,£Car j’ay paour et si fays grant doubte,£Que les seigneurs soyent departis. »£Il print son sac : « Adieu vous dis !£Je reviendray tout maintenant. »£Il s’en alla diligemment,£Atout ses procès et son sac ;£Et les seigneurs de Penessac£Et de Lamesou l’attendoyent ;£Lesquelz seigneurs si s’esbatoyent,£A recueillir les torcheculz£Des seigneurs qui estoyent venus£Aux chambres, et bien se pensoyent£Qu’à quelque chose serviroyent£°°Ilz ostèrent tous ces procès£De ce sac, et, par motz exprès,£L’emplirent de ces torcheculz ;£Puis, au soir, quand furent venuz£A leur logis, fut mis en garde,£Et, pour mieulx mettre en sauvegarde,£Il fut bouté, par grant humblesse£Avec les robbes de l’hostesse,£Qui sentoyent le muguelias.£Au soir, firent grant ralias ;£Le lendemain il fut raison£De departir de la maison£Pour s’en aller sans revenir.£On cuydoit qu’ilz deussent venir£Lendemain soupper et disner,£Pour leurs offices resiner,£Maiz ilz ne vindrent oncques puis.£°°Ils faillirent cinq ou six nuitz,£Dont l’hostesse fut eschec et mac.£Elle n’osoit ouvrir le sac£Sans avoir le congé du juge,£Auquel avoit piteux deluge ;£Tellement qu’il fut necessaire£Qu’on envoyast ung commissaire£Pour ouvrir ce sac, somme toute.£°°Quand il fust là venu sans doubte,£Il lava ses mains à bonne heure,£De paour de gaster l’escripture,£Car à cela estoit expert.£Toutesfoys, le sac fut ouvert ;££Mais, quand il le vit si breneux,£Il s’en alla tout roupieux,£Cuydant que ce fust mocquerie,£Car il n’entendoit raillerie.££°°Ainsi partirent ces seigneurs£De Paris, joyeux en couraige.£De tromper furent inventeurs :£Cinq moys vesquirent d’avantaige ;£De blasonner ilz firent raige ;£Leur hoste fut par eulx vaincu.£Ils ne laissèrent, pour tout gaige£Qu’un sac tout plain de torchecu.£££