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François Villon

LA REPEUE DE VILLON ET DE SES COMPAIGNONS.

££°°« Qui n’a or, ny argent, ny gaige,£Comment peult-il faire grant chère ?£Il fault qu’il vive d’avantaige :£La façon en est coustumière.£Sçaurions-nous trouver la manière£De tromper quelqu’ung, pour repaistre ?£..................£Qui le fera sera bon maistre ! »£°°Ainsi parloyent les compaignons£Du bon maistre Françoys Villon,£Qui n’avoient vaillant deux ongnons,£Tentes, tapis, ne pavillon.£Il leur dit : « Ne nous soucion,£Car, aujourd’huy, sans nul deffault,£Pain, vin, et viande, à grant foyson,£Aurez, avec du rost tout chault. »££<C><i>La manière d’avoir du Poisson</i>.</C>££°°Adoncques il leur demanda£Quelles viandes vouloyent macher :£L’ung de bon poysson souhaita ;£L’autre demanda de la chair.£Maistre Françoys, ce bon archer,£Leur dist : « Ne vous en souciez ;£Il vous faut voz pourpointz lascher,£Car nous aurons viandes assez. »££°°Lors partit de ses compaignons,£Et vint à la Poyssonnerie,£Et les laissa delà les pontz,£Quasy plains de melencolie.£Il marchanda, à chere lye,£Ung pannier tout plain de poysson,£Et sembloit, je vous certiffie, ·£Qu’il fust homme de grant façon.££Maistre Françoys fut diligent£D’achapter, non pas de payer,£Et dist qu’il bailleroit l’argent£Tout comptant au porte-pannier.£Ils partent sans plus plaidoyer,£Et passèrent par Nostre-Dame,£Là ou il vit le Penancier,£Qui confessoit homme ou bien femme.££Quant il le vit, à peu de plait,£Il luy dist : « Monsieur, je vous prie£Que vous despechez, s’il vous plaist,£Mon nepveu ; car je vous affie£Qu’il est en telle resverie :£Vers Dieu il est fort negligent ;£Il est en tel merencolie,£Qu’il ne parle rien que d’argent.££°°— Vrayment, ce dit le Penancier,£Très voulentiers on le fera. »£Maistre Françoys print le pannier,£Et dit : « Mon amy, venez ça ;£Velà qui vous depeschera,£Incontinent qu’il aura faict. »£Adonc maistre Françoys s’en va,£Atout le pannier, en effect.££°°Quand le Penancier eut parfaict£De confesser la créature,£Gaigne-denier, par dit parfaict,£Accourut vers luy bonne alleure,£Disant : « Monsieur, je vous asseure,£S’il vous plaisoit prendre loysir£De me depescher à ceste heure,£Vous me feriez ung grant plaisir.££°°— Je le vueil bien, en verité,£Dist le Penancier, par ma foy !£Or, dictes <i>Benedicite</i>,£Et puis je vous confesseray,£Et, en après, vous absouldray,£Ainsy comme je doy le faire ;£Puis penitence vous bauldray,£Qui vous sera bien necessaire.££°°— Quel confesser ! dist le povre homme :£Fus-je pas à Pasques absoulz ?£Que bon gré sainct Pierre de Romme !£Je demande cinquante soulz.£Qu’esse-cy ? À qui sommes-nous ?£Ma maistresse est bien arrivée !£À coup, à coup, depeschez-vous,£Payez mon panier de marée.££°°— Ha ! mon amy, ce n’est pas jeu,£Dist le Penancier, seurement :£Il vous fault bien penser à Dieu£Et le supplier humblement.£— Que bon gré en ayt mon serment !£Dist cet homme, sans contredit,£Depeschez-moy legierement,£Ainsi que ce seigneur a dit. »££°°Adonc le Penancier vit bien£Qu’il y eut quelque tromperie ;£Quand il entendit le moyen,£Il congneut bien la joncherie.£Le povre homme, je vous affie,£Ne prisa pas bien la façon,£Car il n’eut, je vous certifie,£Or ne argent de son poysson.££°°Maistre François, par son blason,£Trouva la façon et manière£D’avoir marée à grant foyson,£Pour gaudir et faire grant chère.£C’estoit la mère nourricière£De ceulx qui n’avoyent point d’argent ;£À tromper devant et derrière,£Estoit ung homme diligent.££<C><i>La manière d’avoir des Trippes pour dîner</i>.</C>££°°Que fist-il ? À bien peu de plet,£S’advisa de grant joncherie :£Il fist laver le cul bien net£A ung gallant, je vous affie,£Disant : « Il convient qu’on espie :£Quand seray devant la trippière,£Monstre ton cul par raillerie,£Puis, après, nous ferons grant chière. »££Le compaignon ne faillit pas,£Foy que doy sainct Remy de Rains !£À Petit-Pont vint par compas,£Son cul descouvrit jusque aux rains.£Quand maistre Françoys vit ce train,£Dieu sçet s’il fit piteuses lippes,£Car il tenoit entre ses mains£Du foye, du polmon et des trippes.££°°Comme s’il fust plain de despit,£Et courroucé amèrement,£Il haulsa la main ung petit,£Et le frappa bien rudement,£Des trippes, par le fondement ;£Puis, sans faire plus long caquet,£Les voulut, tout incontinent,£Remettre dedans le baquet.££°°La trippière fut courroucée£Et ne les voulut pas reprendre.£Maistre Francoys, sans demourée,£S’en alla, sans compte luy rendre.£Par ainsi, vous povez entendre,£Qu’ilz eurent trippes et poisson.£Mais, après, il faut du pain tendre,£Pour ce disner de grant façon.££<C><i>La manière d’avoir du Pain</i>.</C>££°°Il s’en vint chez un boulengier£Affin de mieulx fornir son train,£Contrefaisant de l’escuyer£Ou maistre d’hostel, pour certain,£Et commanda que, tout souldain,£Cy pris, cy mis, on chappellast£Cinq ou six douzaines de pain,£Et que bien tost on se hastast.££°°Quand la moytié fut chappellé,£En une hotte le fist mettre,£Comme s’il fust de près hasté,£Il pria et requist au maistre£Qu’aucun se voulsist entremettre£D’apporter, après luy courant,£Le pain chappellé en son estre,£Tandis qu’on fist le demourant.££°°Le varlet le mist sur son col ;£Après maistre François le porte,£Et arriva, soit dur ou mol,£Emprès une grant vielle porte.£Le varlet deschargea sa hotte£Et fut renvoyé, tout courant,£Hastivement, tenant sa hotte,£Pour requerir le demourant.££°°Maistre Françoys, sans contredit,£N’attendit pas la revenue.£Il eut du pain, par son édit,£Pour fournir sa franche repeue.£Le boulengier, sans attendue,£Revint, mais ne retrouva point£Son maistre d’hostel ; il tressue,£Qu’on l’avoit trompé en ce point.££<C><i>La manière d’avoir du Vin</i>.</C>££°°Après qu’il fut fourny de vivres,£Il fault bien avoir la mémoire£Que, s’ils vouloyent ce jour estre yvres,£Il falloit qu’ils eussent à boire.£Maistre Françoys, debvez le croire,£Emprunta deux grans brocs de boys,£Disant qu’il estoit necessaire£D’avoir du vin par ambagoys.££°°L’ung fist emplir de belle eaue clère,£Et vint à la Pomme de Pin,£Atout ses deux brocs, sans renchère,£Demandant s’ils avoient bon vin,£Et qu’on luy emplist du plus fin,£Mais qu’il fust blanc et amoureux.£On luy emplist, pour faire fin,£D’ung très bon vin blanc de Baigneux.££°°Maistre Françoys print les deux brocs,£L’un emprès l’autre les bouta ;£Incontinent, par bons propos,£Sans se haster, il demanda£Au varlet : « Quel vin est ce là ? »£Il luy dist : « Vin blanc de Baigneux.£— Ostez cela, ostez cela,£Car, par ma foy, point je n’en veulx.££« Qu’esse-cy ? Estes-vous bejaulne ?£Vuidez-moy mon broc vistement.£Je demande du vin de Beaulne,£Qui soit bon, et non aultrement. »£Et, en parlant, subtillement£Le broc qui estoit d’eaue plain£Contre l’autre legierement£Luy changea, à pur et à plain.££°°Par ce point, ils eurent du vin£Par fine force de tromper ;£Sans aller parler au devin,£Ils repeurent, per ou non per.£Mais le beau jeu fut au souper,£Car maistre Françoys, à brief mot,£Leur dit : « Je me vueil occuper,£Que mangerons ennuyt du rost. »££<C><i>La manière d’avoir du Rost</i>.</C>££ Il fut appointé qu’il yroit£Devant l’estal d’ung rotisseur,£Et de la chair marchanderoit,£Contrefaisant du gaudisseur,£Et, pour trouver moyen meilleur,£Faignant que point on ne se joue,£Il viendroit un entrepreneur,£Qui luy bailleroit sur la joue.££Il vint à la rostisserie,£En marchandant de la viande ;£L’autre vint, de chère marrie :£« Qu’est-ce que ce paillart demande ? »£Luy baillant une buffe grande,£En luy disant mainte reproche.£Quand il vit qu’il eut ceste offrande,£Empoigna du rost pleine broche.££°°Celuy qui bailla le soufflet£Fuist bien tost et à motz exprès.£Maistre Françoys, sans plus de plet,£Atout son rost, courut après.£Ainsi, sans faire long procès,£Ils repeurent, de cueur devot,£Et eurent, par leur grant excès,£Pain, vin, chair, et poisson, et rost.££
LA REPEUE DE VILLON ET DE SES COMPAIGNONS.François Villon · Voix de synthèse
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