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Bei Dao

Fin ou commencement

Fin ou commencement Je me dresse à la place de celui qu’on vient d’assassiner pour qu’à chaque lever de soleil mon ombre solennelle traverse le pays tout entier. La brume endolorie couvre la mosaïque des toits Entre les maisons les cheminées vomissent des êtres de cendre La chaleur s’efface au faîte lumineux des arbres, s’attarde au bout d’un mégot De ces mains lasses s’élèvent, pesants, de sombres nuages. Les ténèbres, au nom du ciel, pillent au grand jour. L’histoire de l’Orient est silence : sur l’antique fresque murale les peuples vivent dans le silence, meurent dans le silence. O ma terre Tu ne chantes plus ! Les cordes des haleurs du fleuve Jaune, cordes brisées de violon, ne résonneraient donc plus ? Le sombre miroir du temps se serait à jamais détourné de toi ne laissant qu’étoiles et nuages errants ? Je te cherche de rêve en rêve de nuit de brume en aube floue Je cherche le printemps, je cherche les pommiers, l’air que déplace l’abeille, les marées sur le rivage, les mouettes, lumière à la crête des vagues, les légendes scellées dans les murailles, de toi, de moi, les deux noms, oubliés. Si ce sang versé pouvait te fertiliser sur les branches demain les fruits mûrs auraient ma couleur. Oui, je l’avoue : dans la lumière blanche et figée de la mort je tremble. Qui voudrait être météorite, qui voudrait être statue, statue glacée de ceux que l’infortune a frappés, alors que le feu éternel de la jeunesse circule d’une main à l’autre, qui ? Quand les pigeons viendront se poser sur mon épaule je ne sentirai ni leur souffle ni la chaleur de leur corps. Après avoir lissé leurs plumes ils s’envoleront d’un coup d’aile. Comme tout être humain j’ai besoin d’amour. Je voudrais dans les yeux de mon amour goûter la paix de chaque soir. Je voudrais attendre le premier cri de l’enfant près du berceau qui se balance. Je voudrais sur l’herbe, sur les feuilles tombées, sur chaque regard sincère écrire le poème de la vie. Ces désirs les plus communs font tout le prix de l’Homme. Si dans ma vie j’ai menti tant de fois je suis resté fidèle à un serment d’enfant. Le monde, en divorce avec l’âme enfantine, ne m’a jamais pardonné cela. Je me dresse à la place de celui qu’on vient d’assassiner. Je n’ai pas d’autre choix. Là où je tomberai Un autre se lèvera. Sur mes épaules passe le vent, le vent tout scintillant d’étoiles. Un jour le soleil deviendra cette couronne fanée sur chaque combattant qui refuse de se soumettre Devant la forêt de tombes les corbeaux, ces fragments de la nuit, en nuages s’envolent.
Fin ou commencementBei Dao · Voix de synthèse
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