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Bei Dao
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Œuvres poétiques

Bei Dao

3 poèmes

Fin ou commencement

Fin ou commencement Je me dresse à la place de celui qu’on vient d’assassiner pour qu’à chaque lever de soleil mon ombre solennelle traverse le pays tout entier. La brume endolorie couvre la mosaïque des toits Entre les maisons les cheminées vomissent des êtres de cendre La chaleur s’efface au faîte lumineux des arbres, s’attarde au bout d’un mégot De ces mains lasses s’élèvent, pesants, de sombres nuages. Les ténèbres, au nom du ciel, pillent au grand jour. L’histoire de l’Orient est silence : sur l’antique fresque murale les peuples vivent dans le silence, meurent dans le silence. O ma terre Tu ne chantes plus ! Les cordes des haleurs du fleuve Jaune, cordes brisées de violon, ne résonneraient donc plus ? Le sombre miroir du temps se serait à jamais détourné de toi ne laissant qu’étoiles et nuages errants ? Je te cherche de rêve en rêve de nuit de brume en aube floue Je cherche le printemps, je cherche les pommiers, l’air que déplace l’abeille, les marées sur le rivage, les mouettes, lumière à la crête des vagues, les légendes scellées dans les murailles, de toi, de moi, les deux noms, oubliés. Si ce sang versé pouvait te fertiliser sur les branches demain les fruits mûrs auraient ma couleur. Oui, je l’avoue : dans la lumière blanche et figée de la mort je tremble. Qui voudrait être météorite, qui voudrait être statue, statue glacée de ceux que l’infortune a frappés, alors que le feu éternel de la jeunesse circule d’une main à l’autre, qui ? Quand les pigeons viendront se poser sur mon épaule je ne sentirai ni leur souffle ni la chaleur de leur corps. Après avoir lissé leurs plumes ils s’envoleront d’un coup d’aile. Comme tout être humain j’ai besoin d’amour. Je voudrais dans les yeux de mon amour goûter la paix de chaque soir. Je voudrais attendre le premier cri de l’enfant près du berceau qui se balance. Je voudrais sur l’herbe, sur les feuilles tombées, sur chaque regard sincère écrire le poème de la vie. Ces désirs les plus communs font tout le prix de l’Homme. Si dans ma vie j’ai menti tant de fois je suis resté fidèle à un serment d’enfant. Le monde, en divorce avec l’âme enfantine, ne m’a jamais pardonné cela. Je me dresse à la place de celui qu’on vient d’assassiner. Je n’ai pas d’autre choix. Là où je tomberai Un autre se lèvera. Sur mes épaules passe le vent, le vent tout scintillant d’étoiles. Un jour le soleil deviendra cette couronne fanée sur chaque combattant qui refuse de se soumettre Devant la forêt de tombes les corbeaux, ces fragments de la nuit, en nuages s’envolent.

Oraison funèbre

Ce ne sont pas des vivants, ce sont des morts Qui avancent par groupes Sous un ciel rouge sombre de fin du monde Le malheur appelle le malheur La haine est au bout de la haine L’eau des sources tarit, l’incendie se propage Le chemin du retour paraît plus loin encore
Ce n’est pas Dieu, c’est un enfant Qui prie dans le bruit Des armures qui s’entrechoquent La mère a conçu la lumière Les ténèbres ont enfanté la mère Les pierres roulent, la montre tourne en sens inverse L’éclipse du soleil a commencé
Ce ne sont pas des corps ce sont des âmes Qui chaque année célèbrent cet anniversaire Vous aviez le même âge L’amour a scellé pour les défunts Un pacte éternel Vous vous étreignez longuement Sur l’interminable liste des morts

Réponse

La médiocrité est le passe-droit de l’homme médiocre Mais la noblesse sert d’épitaphe à l’homme noble. Regarde donc, dans ce ciel mordoré : Le reflet torsadé de cadavres flottant. Nous ne sommes plus dans l’Âge de glace. Alors pourquoi tout n’est que glace, partout ? On a découvert le Cap de Bonne Espérance, Pourquoi mille voiles se font la course sur la Mer Morte ? Je n’ai emmené dans ce monde Qu’une feuille, une corde — et mon ombre, Pour lire et faire résonner, à la barre Du tribunal, cette voix qu’on jugeait. Et je dis à la face du monde : Je – ne – crois – pas – en toi ! Et même si les mille courageux qui te défièrent gisent à tes pieds, Tu peux me compter comme le mille et unième. Je ne crois pas que le ciel est bleu, Je ne crois pas au bruit du tonnerre, Je ne crois pas que les rêves sont faux, Je ne crois pas la mort sans contrepartie. Si c’est le destin de l’océan que de briser les digues, Que l’eau saumâtre se déverse en mon coeur. Si c’est le destin de la terre que de s’élever au-dessus des eaux, Que les hommes, de nouveau, viennent vivre dans les hauteurs. Circonstances favorables et constellations Scintillent maintenant au ciel sans nuages. Voilà un pictogramme de cinq mille ans. Ce sont les yeux des hommes futurs, qui nous observent.

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Fin ou commencementBei Dao · Voix de synthèse
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