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Alfred de Musset
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Premières Poésies

Alfred de Musset

30 poèmes

Au lecteur des deux volumes de vers de l’auteur - éd. 1863

Ce livre est toute ma jeunesse ; Je l’ai fait sans presque y songer. Il y paraît, je le confesse, Et j’aurais pu le corriger.
Mais quand l’homme change sans cesse, Au passé pourquoi rien changer ? Va-t’en, pauvre oiseau passager ; Que Dieu te mène à ton adresse !
Qui que tu sois, qui me liras, Lis-en le plus que tu pourras, Et ne me condamne qu’en somme.
Mes premiers vers sont d’un enfant, Les seconds d’un adolescent, Les derniers à peine d’un homme.

Portia

         Qu’est le hasard ? — C’est le marbre qui reçoit la vie des mains du statuaire. La Providence donne le hasard.          Schiller
I
Les premières clartés du jour avaient rougi L’Orient, quand le comte Onorio Luigi Rentra du bal masqué. — Fatigue ou nonchalance, La comtesse à son bras s’appuyait en silence, Et d’une main distraite écartait ses cheveux, Qui tombaient en désordre, et voilaient ses beaux yeux. Elle s’alla jeter, en entrant dans la chambre, Sur le bord de son lit. — On était en décembre, Et déjà l’air glacé des longs soirs de janvier Soulevait par instant la cendre du foyer. Luigi n’approcha pas toutefois de la flamme Qui l’éclairait de loin. — Il regardait sa femme ; Une idée incertaine et terrible semblait Flotter dans son esprit, que le sommeil troublait. — Le comte commençait à vieillir. — Son visage Paraissait cependant se ressentir de l’âge Moins que des passions qui l’avaient agité. C’était un Florentin ; jeune, il avait été Ce qu’on appelle à Rome un coureur d’aventure. Débauché par ennui, mais triste par nature, Voyant venir le temps, il s’était marié ; Si bien qu’ayant tout su, n’ayant rien oublié, — Pourquoi ne pas le dire ? il était jaloux. — L’homme Qui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme Celui qui dort sans lampe : il peut sentir le bras Qui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas.
Pour le palais Luigi, la porte en était libre. Le comte eût mis en quatre et jeté dans le Tibre Quiconque aurait osé toucher sa femme au pied ; Car nul pouvoir humain, quand il avait prié, Ne l’eût fait d’un instant différer ses vengeances. Il avait acheté du ciel ses indulgences, On le disait du moins. — Qui dans Rome eût pensé Qu’un tel homme pût être impunément blessé ? Mariée à quinze ans, noble, riche, adorée, De tous les biens du monde à loisir entourée, N’ayant dès le berceau connu qu’une amitié, Sa femme ne l’avait jamais remercié ; Mais quel soupçon pouvait l’atteindre ? et qu’était-elle, Sinon la plus loyale et la moins infidèle Des épouses ? —
Des épouses ? — Luigi s’était levé. Longtemps Il parut réfléchir en marchant à pas lents. Enfin, s’arrêtant court : « Portia, vous êtes lasse, Dit-il, car vous dormez tout debout. — Moi, de grâce ? Prit-elle en rougissant ; oui, j’ai beaucoup dansé. Je me sens défaillir malgré moi. — Je ne sais, Reprit Onorio, quel était ce jeune homme En manteau noir ; il est depuis deux jours à Rome. Vous a-t-il adressé la parole ? — De qui Parlez-vous, mon ami, dit Portia. — De celui Qui se tenait debout à souper, ce me semble, Derrière vous ; j’ai cru vous voir parler ensemble. Vous a-t-on dit quel est son nom ? — Je n’en sais rien Plus que vous, dit Portia ; — Je l’ai trouvé très-bien, Dit Luigi, n’est-ce pas ? Et gageons qu’à cette heure Il n’est pas comme vous défaillant, que je meure ! Joyeux plutôt. — Joyeux ! sans doute ; et d’où vous vient, S’il vous plaît, ce dessein d’en parler qui vous tient ? — Et, prit Onorio, d’où ce dessein contraire, Lorsque j’en viens parler, de vous en vouloir taire ? Le propos en est-il étrange ? Assurément Plus d’un méchant parieur le tient en ce moment. Rien n’est plus curieux ni plus gai, sur mon âme, Qu’un manteau noir au bal. — Mon ami, dit la dame, Le soleil va venir tout à l’heure : pourquoi Demeurez-vous ainsi ? Venez auprès de moi. — J’y viens, et c’est le temps, vrai Dieu, que l’on achève De quitter son habit quand le soleil se lève ! Dormez si vous voulez, mais tenez pour certain Que je n’ai pas sommeil quand il est si matin.
— Quoi ! me laisser ainsi toute seule ? J’espère Que non, — n’ayant rien fait, seigneur, pour vous déplaire.
— Madame, dit Luigi s’avançant quatre pas, — Et comme hors du lit pendait un de ses bras, De même que l’on voit d’une coupe approchée Se saisir ardemment une lèvre séchée, Ainsi vous l’auriez vu sur ce bras endormi Mettre un baiser brûlant, puis, tremblant à demi : — Tu ne le connais pas, ô jeune Vénitienne ! Ce poison florentin, qui consume une veine, La dévoue, et ne veut qu’un mot pour arracher D’un cœur d’homme dix ans de joie, et dessécher, Comme un marais impur, ce premier bien de l’âme Qui fait l’amour d’un homme et l’honneur d’une femme ! Mal sans fin, sans remède, affreux, que j’ai sucé Dans le lait de ma mère, et qui rend insensé. — Quel mal ? dit Portia.
Quel mal ? dit Portia.— C’est quand on dit d’un homme Qu’il est jaloux. Ceux-là, c’est ainsi qu’on les nomme. — Maria, dit l’enfant, est-ce de moi, mon Dieu ! Que vous seriez jaloux ?
Que vous seriez jaloux ?— Moi, madame ! à quel lieu ? Jaloux ? vous l’ai-je dit ? sur la foi de mon âme, Aucunement. Jaloux ! pourquoi donc ? Non, madame, Je ne suis pas jaloux ; allez, donnez en paix. »
Comme il s’éloignait d’elle à ce discours, après Qu’il se fut au balcon accoudé d’un air sombre (Et le croissant déjà pâlissant avec l’ombre), En regardant sa femme il vit qu’elle fermait Ses bras sur sa poitrine, et qu’elle s’endormait.
Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, Et que tout vent du soir qui les peut effleurer Leur enlève un parfum plus doux à respirer ? Ce fut pourquoi, nul bruit ne frappant son ouïe, Luigi, qui l’admirait si fraîche épanouie, Si tranquille, si pure, œil mourant, front penché, Ainsi qu’un jeune faon dans les hauts blés couché, Sentit ceci, — qu’au front d’une femme endormie, Il n’est âme si rude et si bien affermie Qui ne trouve de quoi voir son plus dur chagrin Se fondre comme au feu d’une flamme l’airain. Car à qui s’en fier, mon Dieu, si la nature Nous fait voir à sa face une telle imposture, Qu’il faille séparer la créature en deux, Et défendre son cœur de l’amour de ses yeux !
Cependant que, debout dans son antique salle, Le Toscan sous sa lampe inclinait son front pâle, Au pied de son balcon il crut entendre, au long Du mur, une voix d’homme avec un violon. Sur quoi, s’étant sans bruit avancé sous la barre, Il vit distinctement deux porteurs de guitare, — L’un inconnu ; — pour l’autre, il n’en pouvait douter, C’était son manteau noir ; — il le voulut guetter. Pourtant rien ne trahit ce qu’en sentit son âme, Sinon qu’il mit la main lentement à sa lame, Comme pour éprouver, la tirant à demi, Qu’ayant là deux rivaux, il avait un ami. —
Tout se taisait. Il prit le temps de reconnaître Les traits du cavalier ; puis, fermant sa fenêtre Sans bruit et sans que rien sur ses traits eût changé, Il vit si dans le lit sa femme avait bougé. — Elle était immobile, et la nuit défaillante La découvrait au jour plus belle et plus riante. Donc notre Florentin, ayant dit ses avés Du soir, se mit au lit. — Frère, si vous avez Par le monde jamais vu quelqu’un de Florence, Et de son sang en lui pris quelque expérience, Vous savez que la haine en ce pays n’est pas Un géant comme ici fier et levant le bras ; C’est une empoisonneuse en silence accroupie Au revers d’un fossé, qui de loin vous épie, Boiteuse, retenant son souffle avec sa voix, Et, crainte de faillir, s’y prenant à deux fois.
II
L’église était déserte, et les flambeaux funèbres Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres, Quand le jeune étranger s’arrêta sur le seuil. Sa main n’écarta pas son long manteau de deuil Pour puiser l’eau bénite au bord de l’urne sainte. Il entra sans respect dans la divine enceinte ; Mais aussi sans mépris. — Quelques religieux Priaient bas, et le chœur était silencieux. Les orgues se taisaient, les lampes immobiles Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles ; Un écho prolongé répétait chaque pas. Solitudes de Dieu, qui ne vous connaît pas ? Dômes mystérieux, solennité sacrée, Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée Sans doute ou sans terreur ? — Toutefois, devant vous L’inconnu ne baissa le front ni les genoux. Il restait en silence et comme dans l’attente. — L’heure sonna. — Ce fut une femme tremblante De vieillesse sans doute, ou de froid (car la nuit Était froide), qui vint à lui. « Le temps s’enfuit, Dit-il, entendez-vous le coq chanter ? La rue Paraît déserte encore, mais l’ombre diminue ; Marchez donc devant moi. » — La vieille répliqua : « Voici la clef ; allez jusqu’à ce mur, c’est là Qu’on vous attend ; allez vite, et faites en sorte Qu’on vous voie. — Merci, » dit l’étranger. — La porte Retomba lentement derrière lui. « Le ciel Les garde ! » dit la vieille en marchant à l’autel.
Où donc, noble jeune homme, à cette heure où les ombres Sous les pieds du passant tendent leurs voiles sombres, Où donc vas-tu si vite ? et pourquoi ton coursier Fait-il jaillir le feu de l’étrier d’acier ? Ta dague bat tes flancs, et ta tempe ruisselle ; Jeune homme, où donc vas-tu ? qui te pousse ou t’appelle ? Pourquoi comme un fuyard sur l’arçon te courber ? Frère, la terre est grise, et l’on y peut tomber. Pourtant ton serviteur fidèle, hors d’haleine, Voit de loin ton panache, et peut le suivre à peine. Que Dieu soit avec toi, frère, si c’est l’amour Qui t’a dans l’ombre ainsi fait devancer le jour ! L’amour sait tout franchir, et bienheureux qui laisse La sueur de son front aux pieds de sa maîtresse ! Nulle crainte en ton cœur, nul souci du danger. Va ! — Et ce qui t’attend là-bas, jeune étranger, Que ce soit une main à la tienne tendue, Que ce soit un poignard au tournant d’une rue, Qu’importe ? — Va toujours, frère, Dieu seul est grand !
Mais, près de ce palais, pourquoi ton œil errant Cherche-t-il donc à voir et comme à reconnaître Ce kiosque, à la nuit close entr’ouvrant sa fenêtre ? Tes vœux sont-ils si haut et si loin avancés ? Jeune homme, songes-y ; ce réduit, tu le sais, Se tient plus invisible à l’œil que la pensée Dans le cœur de son maître, inconnue et glacée. Pourtant au pied du mur, sous les arbres caché, Comme un chasseur, l’oreille au guet, tu t’es penché. D’où partent ces accents ? et quelle voix s’élève Entre ces barreaux, douce et faible comme un rêve ?
« Dalti, mon cher trésor, mon amour ! est-ce toi ? — Portia, flambeau du ciel, Portia, ta main ! c’est moi. »
Rien de plus. — Et déjà sur l’échelle de soie Une main l’attirait, palpitante de joie ; Déjà deux bras ardents, de baisers enchaîné, L’avaient comme une proie à l’alcôve traîné.
Ô vieillards décrépits ! têtes chauves et nues ! Cœurs brisés dont le temps ferme les avenues ! Centenaires voûtés ! spectres à chef branlant, Qui, pâles au soleil, cheminez d’un pied lent, C’est vous qu’ici j’invoque et prends en témoignage, Vous n’avez pas toujours été sans vie, et l’âge N’a pas toujours plié de ses mains de géant Votre front à la terre et votre âme au néant ! Vous avez eu des yeux, des bras et des entrailles ! Dites-nous donc, avant que de vos funérailles L’heure vous vienne prendre, ô vieillards, dites-nous Comme un cœur à vingt ans bondit au rendez-vous !
« Amour, disait l’enfant, après que, demi-nue, Elle s’était, mourante, à ses pieds étendue, Vois-tu comme tout dort ! Que ce silence est doux ! Dieu n’a dans l’univers laissé vivre que nous. »
Puis elle l’admirait avec un doux sourire, Comme elles font toujours. Quelle femme n’admire Ce qu’elle aime, et quel front peut-elle préférer À celui que ses yeux ne peuvent rencontrer Sans se voiler de pleurs ? « Voyons, lui disait-elle, T’es-tu fait beau pour moi, qui me suis faite belle ? Pour qui ce collier d’or ? pour qui ces fins bijoux ? Ce beau panache noir ? Était-ce un peu pour nous ? » Et puis elle ajouta : « Mon amour ! que personne Ne vous ait vu venir surtout, car j’en frissonne ! »
Mais le jeune Dalti ne lui répondait pas ; Aux rayons de la lune, il avait de ses bras Entouré doucement sa pâle bien-aimée ; Elle laissait tomber sa tête parfumée Sur son épaule, et lui regardait, incliné, Son beau front d’espérance et de paix couronné !
« Portia, murmura-t-il, cette glace dans l’ombre Jette un reflet trop pur à cette alcôve sombre ; Ces fleurs ont trop d’éclat, tes yeux trop de langueurs : Que ne m’accablais-tu, Portia, de tes rigueurs ? Peut-être, Dieu m’aidant, j’eusse trouvé des armes. Mais, quand tu m’as noyé de baisers et de larmes, Dis, qui m’en peut défendre, ou qui m’en guérira ? Tu m’as fait trop heureux, ton amour me tuera ! »
Et, comme sur le bord de la longue ottomane, Elle attachée à lui comme un lierre au platane, Il s’était renversé tremblant à ce discours, Elle le vit pâlir : « Ô mes seules amours ! Dit-il, en toute chose il est une barrière Où, pour grand qu’on se sente, on se jette en arrière ; De quelque fol amour qu’on ait empli son cœur, Le désir est parfois moins grand que le bonheur ; Le ciel, ô ma beauté ! ressemble à l’âme humaine Il s’y trouve une sphère où l’aigle perd haleine, Où le vertige prend, où l’air devient le feu, Et l’homme doit mourir où commence le Dieu. »
La lune se voilait ; la nuit était profonde, Et nul témoin des cieux ne veillait sur le monde. La lampe tout à coup s’éteignit. « Reste là, Dit Portia, je m’en vais l’allumer. » — Elle alla Se baisser au foyer. — La cendre à demi morte Couvrait à peine encore une étincelle, en sorte Qu’elle resta longtemps. — Mais, lorsque la clarté Eut enfin autour d’eux chassé l’obscurité : « Ciel et terre, Dalti ! Nous sommes trois ! dit-elle. — Trois ! » répéta près d’eux une voix à laquelle Répondirent au loin les voûtes du château. Immobile, caché sous les plis d’un manteau, Comme au seuil d’une porte une antique statue, Onorio, debout, avait frappé leur vue. — D’où venait-il ainsi ? Les avait-il guettés En silence longtemps, et longtemps écoutés ? De qui savait-il l’heure, et quelle patience L’avait fait une nuit épier la vengeance ? Cependant son visage était calme et serein, Son fidèle poignard n’était pas dans sa main, Son regard ne marquait ni colère ni haine ; Mais ses cheveux, plus noirs, la veille, que l’ébène, Chose étrange à penser, étaient devenus blancs. Les amants regardaient, sous les rayons tremblants De la lampe ; déjà par l’aurore obscurcie, Ce vieillard d’une nuit, cette tête blanchie, Avec ses longs cheveux plus pâles que son front. « Portia, dit-il d’un ton de voix lent et profond, Quand ton père, en mourant, joignit nos mains, la mienne Resta pourtant ouverte ; en retirer la tienne Était aisé. Pourquoi l’as-tu donc fait si tard ? »
Mais le jeune Dalti s’était levé : « Vieillard, Ne perdons pas de temps. Vous voulez cette femme ? En garde ! Qu’un de nous la rende avec son âme !
— Je le veux, » dit le comte. Et deux lames déjà Brillaient en se heurtant. — Vainement la Portia Se traînait à leurs pieds, tremblante, échevelée. Qui peut sous le soleil tromper sa destinée ? Quand des jours et des nuits qu’on nous compte ici-bas Le terme est arrivé, la terre sous nos pas S’entr’ouvrirait plutôt : que sert qu’on s’en défende ? lorsque la fosse attend, il faut qu’on y descende.
Le comte ne poussa qu’un soupir, et tomba.
Dalti n’hésita pas. « Viens, dit-il à Portia, Sortons. » — Mais elle était sans parole, et mourante. Il prit donc d’une main le cadavre, l’amante De l’autre, et s’éloigna. La nuit ne permit pas De voir de quel côté se dirigeaient ses pas.
III
Une heure est à Venise, — heure des sérénades ; Lorsque autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée, et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin. Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques, La majesté des saints debout sous les portiques. La ville est assoupie, et les flots prisonniers S’endorment sur le bord de ses blancs escaliers. C’est alors que de loin, au détour d’une allée, Se détache en silence une barque isolée, Sans voile, pour tout guide ayant son matelot, Avec son pavillon flottant sous son falot. Telle, au sein de la nuit, et par l’onde bercée, Glissait, par le zéphyr lentement balancée, La légère chaloupe où le jeune Dalti Agitait en ramant le flot appesanti. Longtemps, au double écho de la vague plaintive, On le vit s’éloigner, en voguant, de la rive ; Mais, lorsque la cité, qui semblait s’abaisser Et lentement au loin dans les flots s’enfoncer, Eut, en se dérobant, laissé l’horizon vide, Semblable à l’alcyon qui, dans son cours rapide, S’arrête tout à coup, la chaloupe écarta Ses rames sur l’azur des mers, et s’arrêta. « Portia, dit l’étranger, un vent plus doux commence À se faire sentir. Chante-moi ta romance. »
Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi Du pur sang de son maître était encor rougi ; Que tous les serviteurs sur les draps funéraires N’avaient pas achevé leurs dernières prières ; Peut-être qu’alentour des sinistres apprêts Les moines, s’agitant comme de noirs cyprès Et mêlant leurs soupirs aux cantiques des vierges, N’avaient pas sur la tombe encore éteint les cierges ; Peut-être de la veille avait-on retrouvé Le cadavre perdu, le front sous un pavé ; Son chien pleurait sans doute et le cherchait encore. Mais, quand Dalti parla, Portia prit sa mandore, Mêlant sa douce voix, que l’écho répétait, Au murmure moqueur du flot qui l’emportait. — Quel homme fut jamais si grand, qu’il se pût croire Certain, ayant vécu, d’avoir une mémoire Où son souvenir, jeune et bravant le trépas, Pût revivre une vie et ne s’éteindre pas ? Les larmes d’ici-bas ne sont qu’une rosée Dont un matin au plus la terre est arrosée, Que la brise secoue, et que boit le soleil ; Puis l’oubli vient au cœur, comme aux yeux le sommeil.
Dalti, le front baissé, tantôt sur son amante Promenait ses regards, tantôt sur l’eau dormante. Ainsi muet, penchant sa tête sur sa main, Il sembla quelque temps demeurer incertain. « Portia, dit-il enfin, ce que vous pouviez faire, Vous l’avez fait ; c’est bien. Parlez-moi sans mystère ; Vous en repentez-vous ? — Moi, dit-elle, de quoi ? — D’avoir, dit l’étranger, abandonné pour moi Vos biens, votre maison et votre renommée ? » Il fixa de ses yeux perçants sa bien-aimée, Et puis il ajouta d’un ton dur : « Votre époux ? » Elle lui répondit : « J’ai fait cela pour vous ; Je ne m’en repens pas. »
Je ne m’en repens pas. »— ô nature, nature ! Murmura l’étranger, vois cette créature ; Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, Cette fleur avait mis dix-huit ans à s’ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vite, Pour avoir une nuit touché ma main maudite ? C’est bien, poursuivit-il, c’est bien, elle est à moi. Viens, dit-il à Portia ; viens et relève-toi. T’est-il jamais venu dans l’esprit de connaître Qui j’étais, qui je suis ?
Qui j’étais, qui je suis ?— Eh ! qui pouvez-vous être, Mon ami, si ce n’est un riche et beau seigneur ? Nul ne vous parle ici, qui ne vous rende honneur.
— As-tu, dit le jeune homme, autour des promenades, Rencontré quelquefois, le soir, sous les arcades, De ces filles de joie errant en carnaval, Qui traînent dans la boue une robe de bal ? Elles n’ont pas toujours au bout de la journée Du pain pour leur souper. Telle est leur destinée ; Car souvent de besoin ces spectres consumés Prodiguent aux passants des baisers affamés. Elles vivent ainsi. C’est un sort misérable, N’est-il pas vrai ? Le mien cependant est semblable.
— Semblable à celui-là ? dit l’enfant. Je vois bien, Dalti, que vous voulez rire, et qu’il n’en est rien.
— Silence ! dit Dalti ; la vérité tardive Doit se montrer à vous ici, quoi qu’il arrive. Je suis fils d’un pêcheur.
Je suis fils d’un pêcheur.— Maria ! Maria ! Prenez pitié de nous, si c’est vrai, dit Portia.
— C’est vrai, dit l’étranger. Écoutez mon histoire : Mon père était pêcheur ; mais je n’ai pas mémoire Du jour où pour partir le destin l’appela, Me laissant pour tout bien la barque où nous voilà. J’avais quinze ans, je crois ; je n’aimais que mon père, Ma venue en ce monde ayant tué ma mère. Mon véritable nom est Daniel Zoppieri. Pendant les premiers temps mon travail m’a nourri. Je suivais le métier qu’avait pris ma famille ; L’astre mystérieux qui sur nos têtes brille Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs amers Au sein des flots sans borne et des profondes mers ; Mais c’était tout. D’ailleurs, je vivais seul, tranquille, Couchant où je pouvais, rarement à la ville. Mon père cependant, qui, pour un batelier, Était fier, m’avait fait d’abord étudier ; Je savais le toscan, et j’allais à l’église : Ainsi dès ce temps-là je connaissais Venise.
Un soir, un grand seigneur, Michel Gianinetto, Pour donner un concert, me loua mon bateau. Sa maîtresse (c’était, je crois, la Muranèse) Y vint seule avec lui ; la mer était mauvaise ; Au bout d’une heure au plus un orage éclata. Elle, comme un enfant qu’elle était, se jeta Dans mes bras, effrayée, et me serra contre elle. Vous savez son histoire, et comme elle était belle ; Je n’avais jusqu’alors rien rêvé de pareil, Et de cette nuit-là je perdis le sommeil. »
L’étranger, à ces mots, parut reprendre haleine ; Puis, Portia l’écoutant et respirant à peine, Il poursuivit :
Il poursuivit : « Venise, ô perfide cité, À qui le ciel donna la fatale beauté ! Je respirai cet air dont l’âme est amollie, Et dont ton souffle impur empesta l’Italie ! Pauvre et pieds nus, la nuit, j’errais sous tes palais, Je regardais tes grands, qu’un peuple de valets Entoure, et rend pareils à des paralytiques, Tes nobles arrogants, et tous tes Magnifiques, Dont l’ombre est saluée, et dont aucun ne dort Que sous un toit de marbre et sur un pavé d’or. Je n’étais cependant qu’un pêcheur ; mais aux fêtes, Quand j’allais au théâtre écouter les poètes, Je revenais le cœur plein de haine, et navré. Je lisais, je cherchais : c’est ainsi, par degré, Que je chassai, Portia, comme une ombre légère, L’amour de l’Océan, ma richesse première. Je vous vis, — je vendis ma barque et mes filets. Je ne sais pas pourquoi, ni ce que je voulais, Pourtant je les vendis. C’était ce que sur terre J’avais pour tout trésor, ou pour toute misère. Je me mis à courir, emportant en chemin Tout mon bien, qui tenait dans le creux de ma main. Las de marcher bientôt, je m’assis, triste et morne, Au fond d’un carrefour, sur le coin d’une borne. J’avais vu par hasard, auprès d’un mauvais lieu De la place Saint-Marc, une maison de jeu. J’y courus. Je vidai ma main sur une table ; Puis, muet, attendant l’arrêt inévitable, Je demeurai debout. Ayant gagné d’abord, Je résolus de suivre et de tenter le sort. Mais pourquoi vous parler de cette nuit terrible ? Toute une nuit, Portia, le démon invincible Me cloua sur la place, et je vis devant moi Pièce à pièce tomber la fortune d’un roi. Ainsi je demeurai, songeant au fond de l’âme, Chaque fois qu’en criant tournait la roue infâme, Que la mer était proche, et qu’à me recevoir Serait toujours tout prêt ce lit profond et noir. Le banquier cependant, voyant son coffre vide, Me dit que c’était tout. Chacun d’un œil avide Suivait mes mouvements ; je tendis mon manteau. On me jeta dedans la valeur d’un château, Et la corruption de trente courtisanes. Je sortis. — Je restai trois jours sous les platanes Où je vous avais vue, ayant pour tout espoir, Quand vous y passeriez, d’attendre et de vous voir. Tout le reste est connu de vous.
Tout le reste est connu de vous.— Bonté divine ! Dit l’enfant, est-ce là tout ce qui vous chagrine ? Quoi ! de n’être pas noble ? Est-ce que vous croyez Que je vous aimerais plus quand vous le seriez ? — Silence ! dit Dalti, vous n’êtes que la femme Du pêcheur Zoppieri ; non, sur ma foi, madame, Rien de plus,
Rien de plus,— Eh ! quoi, rien, mon amour ?
Rien de plus,— Eh ! quoi, rien, mon amour ?— Rien de plus, Vous dis-je ; ils sont partis comme ils étaient venus, Ces biens. Ce fut hier la dernière journée Où j’ai (pour vous du moins) tenté la destinée. J’ai perdu ; voyez donc ce que vous décidez. — Vous avez tout perdu ?
Vous avez tout perdu ?— Tout, sur trois coups de dés ; Tout, jusqu’à mon palais, cette barque exceptée, Que j’ai depuis longtemps en secret rachetée. Maudissez-moi, Portia ; mais je ne ferai pas, Sur mon âme, un effort pour retenir vos pas. Pourquoi je vous ai prise, et sans remords menée Au point de partager ainsi ma destinée, Ne le demandez pas. Je l’ai fait ; c’est assez. Vous pouvez me quitter et partir ; choisissez. »
Portia, dès le berceau, d’amour environnée, Avait vécu comtesse ainsi qu’elle était née, Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs, Elle avait de bonne heure épuisé les désirs, Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre, Sinon pour l’adoucir, n’ayant vu de misère. Son père, déjà vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l’aimait, et n’avait de bonheur Qu’à la voir admirer, et quand on disait d’elle Qu’étant la plus heureuse elle était la plus belle ; Car tout lui souriait, et même son époux, Onorio, n’avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence, Comme Dalti parlait, sur l’Océan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L’horizon était vide, et les flots transparents Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre, Que l’astre au pâle front qui s’y mirait dans l’ombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.
— Avait-elle hésité ? — je ne sais ; — mais bientôt, Comme une tendre fleur que le vent déracine, Faible, et qui lentement sur sa tige s’incline : Telle elle détourna la tête, et lentement S’inclina tout en pleurs jusqu’à son jeune amant. « Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu’un pêcheur ; que demain, qu’après, et que sans cesse Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux Avant qu’il soit longtemps nous allons être vieux ; Que je mourrai peut-être avant vous.
Que je mourrai peut-être avant vous.— Dieu rassemble Les amants, dit Portia ; nous partirons ensemble. Ton ange en t’emportant me prendra dans ses bras. »
Mais le pêcheur se tut, car il ne croyait pas.

L’Andalouse

CHANSONS À METTRE EN MUSIQUE ET FRAGMENTS
    †Allons, bel oiseau, chantez la romance à madame.         La Folle Journée.

Avez-vous vu, dans Barcelone, Une Andalouse au sein bruni ? Pâle comme un beau soir d’automne ? C’est ma maîtresse, ma lionne ! La marquesa d’Amaëgui.
J’ai fait bien des chansons pour elle ; Je me suis battu bien souvent. Bien souvent j’ai fait sentinelle, Pour voir le coin de sa prunelle, Quand son rideau tremblait au vent.
Elle est à moi, moi seul au monde. Ses grands sourcils noirs sont à moi, Son corps souple et sa jambe ronde, Sa chevelure qui l’inonde, Plus longue qu’un manteau de roi !
C’est à moi son beau col qui penche Quand elle dort dans son boudoir, Et sa basquina sur sa hanche, Son bras dans sa mitaine blanche, Son pied dans son brodequin noir !
Vrai Dieu ! lorsque son œil pétille Sous la frange de ses réseaux, Rien que pour toucher sa mantille, De par tous les saints de Castille, On se ferait rompre les os !
Qu’elle est superbe en son désordre, Quand elle tombe, les seins nus, Qu’on la Toit, béante, se tordre Dans un baiser de rage, et mordre En criant des mots inconnus !
Et qu’elle est folle dans sa joie, Lorsqu’elle chante le matin, Lorsqu’en tirant son bas de soie, Elle fait, sur son flanc qui ploie, Craquer son corset de satin !
Allons, mon page, en embuscades ! Allons ! la belle nuit d’été ! Je veux ce soir des sérénades À faire damner les alcades De Tolose au Guadalété !

Le Lever

Assez dormir, ma belle ! Ta cavale isabelle Hennit sous tes balcons. Vois tes piqueurs alertes, Et sur leurs manches vertes Les pieds noirs des faucons.
Vois écuyers et pages En galants équipages, Sans rochet ni pourpoint, Têtes chaperonnées, Traîner les haquenées, Leur arbalète au poing.
Vois bondir dans les herbes Les lévriers superbes, Les chiens trapus crier. En chasse, et chasse heureuse ! Allons, mon amoureuse, Le pied dans l’étrier !
Et d’abord, sous la moire, Avec ce bras d’ivoire Enfermons ce beau sein, Dont la forme divine, Pour que l’œil la devine, Reste aux plis du coussin.
Oh ! sur ton front qui penche, J’aime à voir ta main blanche Peigner tes cheveux noirs ; Beaux cheveux qu’on rassemble Les matins, et qu’ensemble Nous défaisons les soirs !
Allons, mon intrépide, Ta cavale rapide Frappe du pied le sol, Et ton bouffon balance, Comme un soldat sa lance, Son joyeux parasol !
Mets ton écharpe blonde Sur ton épaule ronde, Sur ton corsage d’or, Et je vais, ma charmante, T’emporter dans ta mante, Comme un enfant qui dort !

Madrid

Madrid, princesse des Espagnes, Il court par tes mille campagnes Bien des yeux bleus, bien des yeux noirs. La blanche ville aux sérénades, Il passe par tes promenades Bien des petits pieds tous les soirs.
Madrid, quand les taureaux bondissent, Bien des mains blanches applaudissent, Bien des écharpes sont en jeux. Par tes belles nuits étoilées, Bien des señoras long-voilées Descendent tes escaliers bleus.
Madrid, Madrid, moi, je me raille De tes dames à fine taille Qui chaussent l’escarpin étroit ; Car j’en sais une par le monde Que jamais ni brune ni blonde N’ont valu le bout de son doigt !
J’en sais une, et certes la duègne Qui la surveille et qui la peigne N’ouvre sa fenêtre qu’à moi ; Certes, qui veut qu’on le redresse N’a qu’à l’approcher à la messe, Fût-ce l’archevêque ou le roi.
Car c’est ma princesse andalouse ! Mon amoureuse ! ma jalouse ! Ma belle veuve au long réseau ! C’est un vrai démon ! c’est un ange ! Elle est jaune comme une orange, Elle est vive comme un oiseau !
Oh ! quand sur ma bouche idolâtre Elle se pâme, la folâtre, Il faut voir, dans nos grands combats, Ce corps si souple et si fragile, Ainsi qu’une couleuvre agile, Fuir et glisser entre mes bras !
Or, si d’aventure on s’enquête Qui m’a valu telle conquête, C’est l’allure de mon cheval, Un compliment sur sa mantille, Puis des bonbons à la vanille, Par un beau soir de carnaval.

Madame la marquise

Vous connaissez que j’ai pour mie Une Andalouse à l’œil lutin, Et sur mon cœur, tout endormie, Je la berce jusqu’au matin.
Voyez-la, quand son bras m’enlace Comme le col d’un cygne blanc, S’enivrer, oublieuse et lasse, De quelque rêve nonchalant.
Gais chérubins ! veillez sur elle. Planez, oiseaux, sur notre nid : Dorez du reflet de votre aile Son doux sommeil, que Dieu bénit !
Car toute chose nous convie D’oublier tout, fors notre amour : Nos plaisirs, d’oublier la vie ; Nos rideaux, d’oublier le jour.
Pose ton souffle sur ma bouche, Que ton âme y vienne passer ! Oh ! restons ainsi dans ma couche Jusqu’à l’heure de trépasser !
Restons. L’étoile vagabonde Dont les sages ont peur de loin, Peut-être, en emportant le monde, Nous laissera dans notre coin.
Oh ! viens ! dans mon âme froissée Qui saigne encor d’un mal bien grand, Viens verser ta blanche pensée, Comme un ruisseau dans un torrent !
Car sais-tu, seulement pour vivre, Combien il m’a fallu pleurer ? De cet ennui qui désenivre Combien en mon cœur dévorer ?
Donne-moi, ma belle maîtresse, Un beau baiser, car je te veux Raconter ma longue détresse, En caressant tes beaux cheveux.
Or voyez qui je suis, ma mie, Car je vous pardonne pourtant De vous être hier endormie Sur mes lèvres, en m’écoutant.
Pour ce, madame la marquise, Dès qu’à la ville il fera noir, De par le roi sera requise De venir en notre manoir ;
Et sur mon cœur, tout endormie, La bercerai jusqu’au matin, Car on connaît que j’ai pour mie Une Andalouse à l’œil lutin.

Au Yung-Frau

Yung-Frau, le voyageur qui pourrait sur ta tête S’arrêter et poser le pied sur sa conquête, Sentirait en son cœur un noble battement, Quand son âme, au penchant de ta neige éternelle, Pareille au jeune aiglon qui passe et lui tend l’aile, Glisserait et fuirait sous le clair firmament. Yung-Frau, je sais un cœur qui, comme toi, se cache. Revêtu, comme toi, d’une robe sans tache, Il est plus près de Dieu que tu ne l’es du ciel. Ne t’étonne donc point, ô montagne sublime ! Si, la première fois que j’en ai vu la cime, J’ai cru le lieu trop haut pour être d’un mortel.

À Ulric G.

Ulric, nul œil des mers n’a mesuré l’abîme, Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots.
Ainsi nul œil, Ulric, n’a pénétré les ondes De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé. Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes, Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.
Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ; Toi si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux.

Venise

Dans Venise la rouge, Pas un bateau qui bouge, Pas un pêcheur dans l’eau,   Pas un falot.
Seul, assis à la grève, Le grand lion soulève, Sur l’horizon serein,   Son pied d’airain.
Autour de lui, par groupes, Navires et chaloupes, Pareils à des hérons   Couchés en ronds,
Dorment sur l’eau qui fume, Et croisent dans la brume, En légers tourbillons,   Leurs pavillons.
La lune qui s’efface Couvre son front, qui passe D’un nuage étoilé   Demi-voilé.
Ainsi la dame abbesse De Sainte-Croix rabaisse Sa cape aux larges plis   Sur son surplis.
Et les palais antiques, Et les graves portiques, Et les blancs escaliers   Des chevaliers,
Et les ponts, et les rues, Et les mornes statues, Et le golfe mouvant   Qui tremble au vent,
Tout se tait, fors les gardes Aux longues hallebardes, Qui veillent aux créneaux   Des arsenaux.
— Ah ! maintenant plus d’une Attend, au clair de lune, Quelque jeune muguet,   L’oreille au guet.
Pour le bal qu’on prépare, Plus d’une qui se pare, Met devant son miroir   Le masque noir.
Sur sa couche embaumée, La Vanina pâmée Presse encor son amant,   En s’endormant ;
Et Narcisa, la folle, Au fond de sa gondole, S’oublie en un festin   Jusqu’au matin.
Et qui, dans l’Italie, N’a son grain de folie ? Qui ne garde aux amours   Ses plus beaux jours ?
Laissons la vieille horloge, Au palais du vieux doge, Lui compter de ses nuits   Les longs ennuis.
Comptons plutôt, ma belle, Sur ta bouche rebelle Tant de baisers donnés…   Ou pardonnés.
Comptons plutôt tes charmes, Comptons les douces larmes, Qu’à nos yeux a coûté   La volupté !

Stances

Que j’aime à voir, dans la vallée     Désolée, Se lever comme un mausolée Les quatre ailes d’un noir moutier ! Que j’aime à voir, près de l’austère     Monastère, Au seuil du baron feudataire, La croix blanche et le bénitier !
Vous, des antiques Pyrénées     Les aînées, Vieilles églises décharnées, Maigres et tristes monuments, Vous que le temps n’a pu dissoudre,     Ni la foudre, De quelques grands monts mis en poudre N’êtes-vous pas les ossements ?
J’aime vos tours à tête grise,     Où se brise L’éclair qui passe avec la brise, J’aime vos profonds escaliers Qui, tournoyant dans les entrailles     Des murailles, À l’hymne éclatant des ouailles Font répondre tous les piliers !
Oh ! lorsque l’ouragan qui gagne     La campagne, Prend par les cheveux la montagne Que le temps d’automne jaunit, Que j’aime, dans le bois qui crie     Et se plie, Les vieux clochers de l’abbaye, Comme deux arbres de granit !
Que j’aime à voir, dans les vesprées     Empourprées, Jaillir en veines diaprées Les rosaces d’or des couvents ! Oh ! que j’aime, aux voûtes gothiques     Des portiques, Les vieux saints de pierre athlétiques Priant tout bas pour les vivants !

Sonnet

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume, Sous le pied du chasseur, refusant de ployer ! Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume, Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;
C’est le temps de la ville. — Oh ! lorsque, l’an dernier, J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme, Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume (J’entends encore au vent les postillons crier),
Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine Sous ses mille falots assise en souveraine ! J’allais revoir l’hiver. — Et toi, ma vie, et toi,
Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme ; Je saluais tes murs. — Car, qui m’eût dit, madame, Que votre cœur sitôt avait changé pour moi ?

Ballade à la Lune

C’était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni,   La lune, Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre Promène au bout d’un fil,   Dans l’ombre, Ta face et ton profil ?
Es-tu l’œil du ciel borgne ? Quel chérubin cafard   Nous lorgne Sous ton masque blafard ?
N’es-tu rien qu’une boule ? Qu’un grand faucheux bien gras   Qui roule Sans pattes et sans bras ?
Est-tu, je t’en soupçonne, Le vieux cadran de fer   Qui sonne L’heure aux damnés d’enfer ?
Sur ton front qui voyage, Ce soir, ont-ils compté   Quel âge À leur éternité ?
Est-ce un ver qui te ronge, Quand ton disque noirci   S’allonge En croissant rétréci ?
Qui t’avait éborgnée L’autre nuit ? T’étais-tu   Cognée À quelque arbre pointu ?
Car tu vins, pâle et morne, Coller sur mes carreaux   Ta corne À travers les barreaux.
Va, lune moribonde, Le beau corps de Phœbé   La blonde Dans la mer est tombé.
Tu n’en es que la face, Et, déjà tout ridé,   S’efface Ton front dépossédé.
Rends-nous la chasseresse, Blanche, au sein virginal,   Qui presse Quelque cerf matinal !
Oh ! sous le vert platane, Sous les frais coudriers,   Diane Et ses grands lévriers !
Le chevreau noir qui doute, Pendu sur un rocher,   L’écoute, L’écoute s’approcher.
Et, suivant leurs curées, Par les vaux, par les blés,   Les prées, Ses chiens s’en sont allés.
Oh ! le soir, dans la brise, Phœbé, sœur d’Apollo,   Surprise À l’ombre, un pied dans l’eau !
Phœbé qui, la nuit close, Aux lèvres d’un berger   Se pose, Comme un oiseau léger.
Lune, en notre mémoire, De tes belles amours,   L’histoire T’embellira toujours.
Et, toujours rajeunie, Tu seras du passant   Bénie, Pleine lune ou croissant.
T’aimera le vieux pâtre Seul, tandis qu’à ton front   D’albâtre Ses dogues aboieront.
T’aimera le pilote Dans son grand bâtiment   Qui flotte Sous le clair firmament,
Et la fillette preste Qui passe le buisson,   Pied leste, En chantant sa chanson.
Comme un ours à la chaîne, Toujours sous tes yeux bleus   Se traîne L’Océan montueux.
Et, qu’il vente ou qu’il neige, Moi-même, chaque soir,   Que fais-je, Venant ici m’asseoir ?
Je viens voir, à la brune, Sur le clocher jauni,   La lune Comme un point sur un i.
Peut-être, quand déchante Quelque pauvre mari,   Méchante, De loin tu lui souris.
Dans sa douleur amère, Quand au gendre béni   La mère Livre la clef du nid,
Le pied dans sa pantoufle, Voilà l’époux tout prêt   Qui souffle Le bougeoir indiscret.
Au pudique hyménée La vierge qui se croit   Menée, Grelotte en son lit froid.
Mais monsieur, tout en flamme Commence à rudoyer   Madame, Qui commence à crier.
« Ouf ! dit-il, je travaille, Ma bonne, et ne fais rien   Qui vaille ; Tu ne te tiens pas bien. »
Et vite il se dépêche. Mais quel démon caché   L’empêche De commettre un péché ?
Ah ! dit-il, prenons garde. Quel témoin curieux   Regarde Avec ces deux grands yeux ?
Et c’est, dans la nuit brune, Sur son clocher jauni,   La lune Comme un point sur un i.

Mardoche

         Voudriez-vous dire, comme de fait on peut logicalement inférer, que par ci-devant le monde eust esté fat, maintenant seroit devenu sage ?          (Pantagruel, liv. V.)
I
J’ai connu l’an dernier un jeune homme nommé Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé. Ô prodige ! il n’avait jamais lu de sa vie Le Journal de Paris, ni n’en avait envie. Il n’avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni Monsieur de Metternich ; — quand il avait fini De souper, se couchait, précisément à l’heure Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure) Monsieur Hugo va voir mourir Phœbus le blond. Vous dire ses parents, cela serait trop long.
II
Bornez-vous à savoir qu’il avait la Pucelle D’Orléans pour aïeule en ligne maternelle. D’ailleurs, son compagnon, compère et confident, Était un chien anglais, bon pour l’œil et la dent. Cet homme, ainsi reclus, vivait en joie. — À peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine. Pour ses moments perdus, il les donnait parfois
À l’art mystérieux de charmer par la voix : Les muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu’il fît rimer idée avec fâchée,
III
On le lisait. C’était du reste un esprit fort ; Il eût fait volontiers d’une tête de mort Un falot, et mangé sa soupe dans le crâne De sa grand’mère. — Au fond, il estimait qu’un âne, Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu’un ânier. Peut-être que, n’ayant pour se désennuyer Qu’un livre (c’est le cœur humain que je veux dire), Il avait su trop tôt et trop avant y lire ; C’est un grand mal d’avoir un esprit trop hâtif. — Il ne dansait jamais au bal par ce motif.
IV
Je puis certifier pourtant qu’il avait l’âme Aussi tendre en tout point qu’un autre, et que sa femme (En ne le faisant pas c—u) n’eût pas été Plus fort ni plus souvent battue, en vérité, Que celle de monsieur de C***. En politique, Son sentiment était très aristocratique, Et je dois avouer qu’à consulter son goût, Il aimait mieux la Porte et le sultan Mahmoud Que la chrétienne Smyrne, et ce bon peuple hellène Dont les flots ont rougi la mer hellespontienne,
V
Et taché de leur sang tes marbres, ô Paros ! — Mais la chose ne fait rien à notre héros. Bien des heures, des jours, bien des longues semaines Passèrent, sans que rien dans les choses humaines Le tentât d’y rentrer. — Tout à coup, un beau jour… Fut-ce l’ambition, ou bien fut-ce l’amour ? (Peut-être tous les deux, car ces folles ivresses Viennent à tout propos déranger nos paresses) ; Quoi qu’il en soit, lecteur, voici ce qu’il advint À mon ami Mardoche, en l’an mil huit cent vingt.
VI
Je ne vous dirai pas quelle fut la douairière Qui lui laissa son bien en s’en allant en terre, Sur quoi de cénobite il devint élégant, Et n’allait plus qu’en fiacre au boulevard de Gand. Que dorme en paix ta cendre, ô quatre fois bénie Douairière, pour le jour où cette sainte envie, Comme un rayon d’en haut te vint prendre en toussant, De demander un prêtre, et de cracher le sang ! Ta tempe fut huilée, et sous la lame neuve Tu te laissas clouer, comme dit Sainte-Beuve.
VII
Tes meubles furent mis, douairière, au Châtelet ; Chacun vendu le tiers de l’argent qu’il valait. De ta robe de noce on fit un parapluie ; Ton boudoir, ô Vénus, devint une écurie. Quatre grands lévriers chassèrent du tapis Ton chat qui, de tout temps sur ton coussin tapi, S’était frotté, le soir l’oreille à ta pantoufle, Et qui, maigre aujourd’hui, la queue au vent, s’essouffle À courir sur les toits des repas incertains. — Admirable matière à mettre en vers latins !
VIII
Je ne vous dirai pas non plus à quelle dame Mardoche, ayant d’abord laissé prendre son âme, Dut ces douces leçons, premier enseignement Que l’amie, à regret, donne à son jeune amant. Je ne vous dirai pas comment, à quelle fête Il la vit, qui des deux voulut le tête-à-tête, Qui des deux, du plus loin, hasarda le premier L’œillade italienne, et qui, de l’écolier Ou du maître, trembla le plus. — Hélas ! qu’en sais-je Que vous ne sachiez mieux, et que vous apprendrais-je ?
IX
Il se peut qu’on oublie un rendez-vous donné, Une chance, — un remords, — et l’heure où l’on est né, Et l’argent qu’on emprunte. — Il se peut qu’on oublie Sa femme, ses amis, son chien, et sa patrie. — Il se peut qu’un vieillard perde jusqu’à son nom. Mais jamais l’insensé, jamais le moribond, Celui qui perd l’esprit, ni celui qui rend l’âme, N’ont oublié la voix de la première femme Qui leur a dit tout bas ces quatre mots si doux Et si mystérieux : « My dear child, I love you. »
X
Ce fut aux premiers jours d’automne, au mois d’octobre, Que Mardoche revint au monde. — Il était sobre D’habitude, et mangeait vite. — Son cuisinier Ne le gênait pas plus que son palefrenier. Il ne prit ni cocher, ni groom, ni gouvernante, Mais (honni soit qui mal y pense !) une servante. De ses façons d’ailleurs rien ne parut changé. Peut-être dira-t-on qu’il était mal logé ; C’est à quoi je réponds qu’il avait pour voisine Deux yeux napolitains qui s’appelaient Rosine.
XI
J’adore les yeux noirs avec des cheveux blonds. Tels les avait Rosine, — et de ces regards, longs À s’y noyer. — C’étaient deux étoiles d’ébène Sur des cieux de cristal ; — tantôt mourants, à peine Entr’ouverts au soleil, comme les voiles blancs Des abbesses de cour ; — tantôt étincelants, Calmes, livrant sans crainte une âme sans mélange, Doux, et parlant aux yeux le langage d’un ange. — Que Mardoche y prît goût, ce n’est aucunement, Judicieux lecteur, raison d’étonnement.
XII
M’en croira qui voudra, mais depuis qu’en décembre La volonté du ciel est qu’on garde la chambre, À coup sûr, paresseux et fou comme je suis, À rêver sans dormir j’ai passé bien des nuits. Le soir, au coin du feu, renversé sur ma chaise, Mon menton dans ma main et mon pied dans ma braise, Pendant que l’aquilon frappait à mes carreaux, J’ai fait bien des romans, — bâti bien des châteaux ; J’ai, comme Prométhée, animé d’une flamme Bien des êtres divins portant des traits de femme ;
XIII
Blonds cheveux, sourcils bruns, front vermeil ou pâli : Dante aimait Béatrix, — Byron la Guiccioli. Moi (si j’eusse été maître en cette fantaisie), Je me suis dit souvent que je l’aurais choisie À Naples, un peu brûlée à ces soleils de plomb Qui font dormir le pâtre à l’ombre du sillon ; Une lèvre à la turque, et, sous un col de cygne, Un sein vierge et doré comme la jeune vigne ; Telle que par instants Giorgione en devina, Ou que dans cette histoire était la Rosina.
XIV
Il en est de l’amour comme des litanies De la Vierge. — Jamais on ne les a finies ; Mais une fois qu’on les commence, on ne peut plus S’arrêter. — C’est un mal propre aux fruits défendus. C’est pourquoi chaque soir la nuit était bien proche Et le soleil bien loin, quand mon ami Mardoche Quittait la jalousie écartée à demi, D’où l’indiscret lorgnon plongeait sur l’ennemi. — Même, quand il faisait clair de lune, l’aurore À son poste souvent le retrouvait encore.
XV
Philosophes du jour, je vous arrête ici. Ô sages demi-dieux, expliquez-moi ceci. On ne volerait pas, à coup sûr, une obole À son voisin ; pourtant, quand on peut, on lui vole… Sa femme ! — Car il faut, ô lecteur bien appris ! Vous dire que Rosine, entre tous les maris, Avait reçu du ciel, par les mains d’un notaire, Le meilleur qu’à Dijon avait trouvé son père. On pense, avec raison, que sa mère, en partant, N’avait rien oublié sur le point important.
XVI
Rien n’est plus amusant qu’un premier jour de noce ; Au débotté, d’ailleurs, on avait pris carrosse. — Le reste à l’avenant. — Sans compter les chapeaux D’Herbeau, rien n’y manquait. — C’est un méchant propos De dire qu’à six ans une poupée amuse Autant qu’à dix-neuf ans un mari. — Mais tout s’use. Une lune de miel n’a pas trente quartiers Comme un baron saxon. — Et gare les derniers ! L’amour (hélas ! l’étrange et la fausse nature !) Vit d’inanition, et meurt de nourriture.
XVII
Et puis, que faire ? — Un jour, c’est bien long. — Et demain ? Et toujours ? — L’ennui gagne. — À quoi rêver au bain ? — Hélas ! l’Oisiveté s’endort, laissant sa porte Ouverte. — Entre l’Amour. — Pour que la Raison sorte Il ne faut pas longtemps. La vie en un moment Se remplit ; — on se trouve avoir pris un amant. — L’un attaque en hussard la déesse qu’il aime, L’autre fait l’écolier ; chacun a son système. Hier un de mes amis, se trouvant à souper Auprès d’une duchesse, eut soin de se tromper
XVIII
De verre. « Mais, vraiment, dit la dame en colère, Êtes-vous fou, monsieur ? vous buvez dans mon verre. » — Ô l’homme peu galant, qui ne répondit rien, Si ce n’est : « Faites-en, madame, autant du mien. » Assurément, lecteur, le tour était perfide, Car, l’ayant pris tout plein, il le replaça vide. La dame avait du blanc, et pourtant en rougit. Qu’y faire ? On chuchota. Dieu sut ce qu’on en dit. Mon Dieu ! qui peut savoir lequel on récompense Le mieux, ou du respect — ou de certaine offense ?
XIX
Je n’ai dessein, lecteur, de faire aucunement, Ici ce qu’à Paris on appelle un roman. Peu s’en faut qu’un auteur qui pas à pas chemine Ne vous fasse coucher avec son héroïne. Ce n’est pas ma manière, et, si vous permettez, Ce sera quinze jours que nous aurons sautés. — Un dimanche (observez qu’un dimanche la rue Vivienne est tout à fait vide, et que la cohue Est aux Panoramas, ou bien au boulevard), Un dimanche matin, une heure, une heure un quart,
XX
Mardoche, habit marron, en landau de louage, Par-devant Tortoni passait en grand tapage. — Gare ! criait le groom. — Quoi ! Mardoche en landau ? — Oui. — La grisette à pied, trottant comme un perdreau, Jeta plus d’une fois sans doute à la portière Du jeune gentleman l’œillade meurtrière. Mais il n’y prit pas garde ; un important projet À ses réflexions semblait donner sujet. Son regard était raide, et jamais diplomate Ne parut plus guindé, ni plus haut sur cravate.
XXI
Où donc s’en allait-il ! — Il allait à Meudon. — Quoi ! Si matin, si loin, si vite ? Et pourquoi donc ? — Le voici. — D’où sait-on, s’il vous plaît, qu’on approche D’un village, sinon qu’on en entend la cloche ? Or la cloche suppose un clocher, — le clocher Un curé. — Le curé, quand c’est jour de prêcher, A besoin d’un bedeau. — Le bedeau, d’ordinaire, Est en même temps cuistre à l’école primaire. Or le cuistre du lieu, lecteur, était l’ancien Allié des parents de Mardoche, et le sien.
XXII
Ayant donc débarqué, notre héros fit mettre Sa voiture en un lieu sûr, qu’il pût reconnaître, Puis s’éloigna, sans trop regarder son chemin, D’un pas plus mesuré qu’un sénateur romain. Longtemps et lentement, comme un bayeur aux grues, Il marcha, coudoyant le monde par les rues. Il savait dès longtemps que le bon magister, Les dimanches matins, sortait pour prendre l’air ; C’est pourquoi, sans l’aller demander à sa porte, Il détourna d’abord le coin du bois, en sorte
XXIII
Qu’au bout de trente pas il était devant lui : « And how do you do, mon bon père, aujourd’hui ? » Le vieillard, à vrai dire, un peu surpris, et comme Distrait d’un rêve, ôta de ses lèvres la pomme « De sa canne. Mon fils, tout va bien, Dieu merci, Dit-il, et quel sujet vous fait venir ici ? — Sujet, reprit Mardoche, excessivement sage, Très-moral, un sujet très logique. Je gage Ma barbe et mon bonnet, qu’on pourrait vous donner Dix-sept éternités pour nous le deviner. »
XXIV
La matinée était belle ; les alouettes Commençaient à chanter ; quelques lourdes charrettes Soulevaient çà et là la poussière. C’était Un de ces beaux matins un peu froids, comme il fait En octobre. Le ciel secouait de sa robe Les brouillards vaporeux sur le terrestre globe. « Asseyez-vous, mon fils, dit le prêtre ; voilà L’un des plus beaux instants du jour. — Pour ce vent-là, Je le crois usurier, bon père, dit Mardoche, Car il vous met la main malgré vous à la poche.
XXV
— L’un des plus beaux instants, mon fils, où les humains Puissent à l’Éternel tendre leurs faibles mains ; L’âme s’y sent ouverte, et la prière aisée. — Oui ; mais nous avons là les pieds dans la rosée, Bon père ; autant vaudrait prier en plus bas lieu. — Les monts, dit le vieillard, sont plus proches de Dieu, Ce sont ses vrais autels, et si le saint prophète Moïse le put voir, ce fut au plus haute faîte. — Hélas ! reprit Mardoche, un homme sur le haut Du plus pointu des monts, serait-ce le Jung-Frau ;
XXVI
Me fait le même effet justement qu’une mouche Au bout d’un pain de sucre. Ah ! bon père, la bouche Des hommes, à coup sûr, les met haut, mais leurs pieds Les mettent bas. — Mon fils, dit le docteur, voyez Que vos cheveux sont d’or et les miens sont de neige. Attendez que le temps vienne. — Et qu’en apprendrai-je ? Prit l’autre, souriant de son méchant souris ; Science des humains n’est-elle pas mépris ? » Il s’assit à ce mot. « Laissons cela, mon père, Dit-il, je suis venu pour vous parler d’affaire.
XXVII
Comme vous le disiez tout à l’heure, je suis Jeune, par conséquent amoureux. Je ne puis Voir ma maîtresse ; elle a son mari. La fenêtre Est haute, à parler franc, et… — Je vous ai vu naître, Mon ami, dit le prêtre, et je vous ai tenu Sur les fonts baptismaux. Quand vous êtes venu Au monde, votre père (et que Dieu lui pardonne, Car il est mort) vous prit des bras de votre bonne, Et me dit : Je le mets sous la protection Du ciel ; qu’il soit sauvé de la corruption !
XXVIII
— Le malheur, dit Mardoche, est que les demoiselles Sont toutes, par nature ou par mode, cruelles ; Car je vous entends bien, et je sais que c’est mal. Mais que voudriez-vous, monsieur, qu’on fît au bal ? — Oui ! vous avez raison, dit le bedeau, le monde Est un lieu de misère et de pitié profonde. — Donc, dit Mardoche, avec votre consentement, Je reprends mon récit et mon raisonnement. Or je ne puis pas voir ma maîtresse ; hier même J’ai failli m’y casser le cou. — Bonté suprême !
XXIX
Dit le bedeau, c’est Dieu qui vous aurait frappé. Quel est le malheureux que vous avez trompé ? — Malheureux ? dit Mardoche ; il n’en sait rien, mon père. — Il n’en sait rien, mon fils ! Nul secret sur la terre N’est secret bien longtemps. — Bon, dit Mardoche, mais Je ne bavarde guère, et je n’écris jamais. — Et quand cela serait, mon fils, je le demande, Une injure cachée en est-elle moins grande ? En aurez-vous donc moins desséché, désuni Un lien que la main d’un prêtre avait béni ?
XXX
En aurez-vous moins fait le plus coupable outrage À la société, dans sa loi la plus sage ? Ce secret, qu’à jamais la terre ignorera, Pensez-vous que le ciel, qui le sait, l’oubliera ? Songez à ce que c’est qu’un monde, et que le nôtre A quatre pas de long, et, pour l’horizon, l’autre. Quittons ce sujet-ci, dit Mardoche, je vois Que vous avez le crâne autrement fait que moi. Je vous racontais donc comme quoi ma maîtresse Était gardée à vue : on la promène en laisse.
XXXI
— Et l’on a, dit le prêtre, éminemment raison. Ah ! qu’elle pense donc à garder sa maison, À vouer au Seigneur un cœur exempt de feinte, À donner à ses fils un lait pur et la crainte Du ciel. — Mon révérend, dit l’autre, les oiseaux Qui sont les plus charmants sont ceux qui chantent faux. Ne vous paraît-il pas simple et tout ordinaire Qu’un rossignol soit laid, honteux, lorsqu’au contraire Le paon, ce mal-appris, porte un manteau doré, Comme un diacre à Noël à côté du curé ?
XXXII
Ne vous étonnez donc aucunement, bon père, Que le plus bel oiseau que nous ayons sur terre, La femme, chante faux, et sur ce, laissez-moi Vous finir mon récit, je vous dirai pourquoi. Hier donc, je revenais, ayant failli me rompre Les… — Et, dit le vieillard, qui donc l’a pu corrompre Ainsi, fils d’un tel père, et jeune comme il est ! N’est-ce pas monstrueux ? — J’ai, dit Mardoche, fait Mes classes de bonne heure, et puis, dans les familles, Voyez-vous, j’ai toujours trouvé quatre ou cinq filles
XXXIII
Contre un ou deux garçons, ce qui m’a fait penser Qu’on pouvait en aimer la moitié, sans blesser Dieu. — Dieu ! mon cher enfant ! voyons, soyez sincère. Y croyez-vous ? — Monsieur, dit Mardoche, Voltaire Y croyait. — Comment donc l’offensez-vous ainsi ? — Or, dit le jouvenceau, je reprends mon récit. J’adore cette femme, et ne connais de joie Qu’à la voir ; vous sentez qu’il faut que je la voie, Et j’ai compté sur vous dans cette occasion. — Sur moi ! dit le bedeau, perdez-vous la raison ?
XXXIV
— La raison, révérend, hélas ! je l’ai perdue ; Et si, par un miracle, elle m’était rendue, Vous me la verriez fuir, ou plutôt renvoyer Comme un pigeon fidèle au toit du colombier. Ah ! secourez-moi donc ; votre bonne assistance Peut seule me sauver dans cette circonstance. — Et de quelle façon, mon ami ? — Vous sentez, Dit Mardoche, que j’ai cherché de tous côtés, Pour la voir, une chambre, un lit, un trou, n’importe ; Y venir n’était rien, mais il faut bien qu’on sorte.
XXXV
Et le rustre la guette. — Eh bien ! dit le bedeau, Puis-je l’en empêcher ? — Vous avez un très-beau Lit à rideaux bleu-ciel, monsieur ; un presbytère N’est pas suspect… — Jamais ! dit le vieillard. — Bon père, Dit l’autre, je n’ai pas si peu de temps vécu, Qu’au premier jour d’ennui je croie une vertu De partir (en parlant ainsi, l’ami Mardoche Tirait tout bas un long pistolet de sa poche). — Porter la main sur vous, mon fils ! dit le chrétien, En êtes-vous donc là ? ne croyez-vous à rien ?
XXXVI
— Révérend, répondit Mardoche, je m’ennuie. Shakspeare, dans Hamlet, dit qu’on tient à la vie Parce qu’on ne sait pas ce qu’on doit voir après ; Ses vers me semblent beaux, mais ils seraient plus vrais, S’ils disaient qu’on y tient parce qu’une cervelle A peur d’un pistolet qui s’applique sur elle, Pour la faire craquer et sauter d’un seul bond, Comme un bouchon de vin de Champagne, au plafond. Je ne suis pas douillet. — Un suicide ! on se damne, Mon fils ! — Nous n’avons pas, dit Mardoche, le crâne
XXXVII
Fait de même. — Attendez du moins jusqu’à demain, Mon fils, et retirez ceci de votre main. Songez-y donc : chez moi ! dans ma chambre ! une femme ! Mon enfant, un suicide ! Ah ! songez à votre âme. — Henri Huit, révérend, dit Mardoche, fut veuf De sept reines, tua deux cardinaux, dix-neuf Évêques, treize abbés, cinq cents prieurs, soixante- Un chanoines, quatorze archidiacres, cinquante Docteurs, douze marquis, trois cent dix chevaliers, Vingt-neuf barons chrétiens, et six-vingt roturiers.
XXXVIII
Moi, je n’en tuerai qu’un, révérend ; mais, de grâce, Parlez, et dites-nous ce qu’il vous plaît qu’on fasse. — Qu’on fasse ! dit le prêtre ; et l’enfer, mon cher fils ! L’enfer ! — Monsieur, reprit Mardoche, je ne puis Répondre là-dessus, n’ayant eu pour nourrice Qu’une chèvre. » Le bout de l’arme tentatrice Brillait en plein soleil. « Eh bien ! je le veux bien, S’écria le vieillard, mais vous n’en direz rien. Sur votre foi, mon fils ! songez à ce qu’on pense… — Touchez là, dit Mardoche, et Dieu vous récompense ! »
XXXIX
Telle fut, de tout point, la conversation Qu’avec son oncle Évrard Mardoche eut à Meudon (Car Évrard du bedeau fut le nom véritable). De l’oncle ou du neveu qui fut le plus coupable ? Le neveu fut impie, et l’oncle fut trop bon. L’un plaidait pour le ciel, l’autre pour le démon. Le parallèle prête à faire une élégie : Oncle, tu fus trop bon ; neveu, tu fus impie. Mais n’importe ; il suffit de savoir pour l’instant, Quel qu’en soit le motif, que Mardoche est content.
XL
De plus, j’ai déjà dit, que c’était jour de fête. Une fête, à Meudon, tourne plus d’une tête ; Et qui pouvait savoir, tandis que, soucieux, Notre héros à terre avait fixé ses yeux, Ce qu’il cherchait encor ? — Le fait est qu’en silence Au digne magister il fit sa révérence, Puis s’éloigna pensif, sans trop regarder où, La tête basse, et, comme on dit, à pas de loup. — Toujours un amoureux s’en va tête baissée, Cheminant de son pied moins que de sa pensée.
XLI
Heureux un amoureux ! — Il ne s’enquête pas Si c’est pluie ou gravier dont s’attarde son pas. On en rit ; c’est hasard s’il n’a heurté personne. Mais sa folie au front lui met une couronne, À l’épaule une pourpre, et devant son chemin La flûte et les flambeaux, comme un jeune Romain ! Tel était celui-ci, qu’à sa mine inquiète On eût pris pour un fou, sinon pour un poëte. Car vous verriez plutôt une moisson sans pré, Sans serrure une porte, et sans nièce un curé,
XLII
Que sans manie un homme ayant l’amour dans l’âme. Comme il marchait pourtant, un visage de femme, Qui passa tout à coup sous un grand voile noir, Le jeta dans un trouble horrible à concevoir. Qu’avait-il ? Qu’était donc cette beauté voilée ? Peut-être sa Rosine ! — Au détour de l’allée Avait-il reconnu, sous les plis du schall blanc, Sa démarche à l’anglaise, et son pas nonchalant ? Elle n’était pas seule ; un homme à face pâle L’accompagnait, d’un air d’aisance conjugale.
XLIII
Quoi qu’il en soit, lecteur, notre héros suivit Cette beauté voilée, aussitôt qu’il la vit. Longtemps, et lentement, au bord de la terrasse, Il marcha comme un chien basset sur une trace, Toujours silencieux, car il délibérait S’il devait passer outre ou bien s’il attendrait. L’ennemi tout à coup, à sa grande surprise, Fit volte-face. Il vit que l’instant de la crise Approchait ; tenant donc le pied ferme, aussitôt Il rajusta d’un coup son col et son jabot.
XLIV
Muses ! — Depuis le jour où John Bull, en silence, Vit jadis par Brummel, en dépit de la France, Les gilets blancs proscrits, et jusques aux talons (Exemple monstrueux !) traîner les pantalons, Jusqu’à ces heureux temps où nos compatriotes Enfin jusqu’à mi-jambe ont relevé leurs bottes, Et, ramenant au vrai tout un siècle enhardi, Dégagé du maillot le mollet du dandy ; Si jamais, retroussant sa royale moustache, Gentilhomme au plein vent fit siffler sa cravache ;
XLV
D’un air tendre et rêveur, si jamais merveilleux, Pour montrer une bague, écarta ses cheveux ; Oh ! surtout, si jamais manchon aristocrate Fit mollement plier la douillette écarlate ; Ou si jamais, pareil à l’étoile du soir, Put sous un voile épais scintiller un œil noir ; Ô Muses d’Hélicon ! — Ô chastes Piérides ! Vous qui du double roc buvez les eaux rapides, Dites, ne fut-ce pas lorsque, la canne en l’air, Mardoche en sautillant passa comme un éclair ?
XLVI
Ce ne fut qu’un coup d’œil, et, bien que passé maître, Notre époux, à coup sûr, n’y put rien reconnaître. Un vieux Turc accroupi, qui près de là fumait, N’aurait pas eu le temps de dire — Mahomet. La dame, je crois même, avait tourné la tête ; Et, sans s’inquiéter autrement de la fête, Ni des gens de l’endroit, ni de son bon parent, Mardoche regagna sa voiture en courant. « À Paris ! » dit le groom en fermant la portière. À Paris ! oh ! l’étrange et la plaisante affaire !
XLVII
Lecteur, qui ne savez que penser de ceci, Et qui vous préparez à froncer le sourcil, Si vous n’avez déjà deviné que Mardoche Emportait de Meudon un billet dans sa poche, Vous serez, en rentrant, étonné de le voir Se jeter tout soudain le nez contre un miroir, Demander du savon, et gronder sa servante ; Puis, laissant son laquais glacé par l’épouvante, Se vider sur le front, ainsi qu’un flot lustral, Un flacon tout entier d’huile de Portugal.
XLVIII
Vénus ! flambeau divin ! — Astre cher aux pirates ! Astre cher aux amants ! — Tu sais que de cravates, Un jour de rendez-vous, chiffonne un amoureux ; Tu sais combien de fois il en refait les nœuds ! Combien coule sur lui de lait de rose et d’ambre ! Tu sais que de gilets et d’habits par la chambre Vont traînant au hasard, mille fois essayés, Pareils à des blessés qu’on heurte et foule aux pieds ; Vous surtout, dards légers, qu’en ses doctes emphases, Delille a consacrés par quatre périphrases !
XLIX
Ô bois silencieux ! ô lacs ! — Ô murs gardés ! Balcons quittés si tard ! si vite escaladés ! Masques, qui ne laissez entrevoir d’une femme Que deux trous sous le front, qui lui vont jusqu’à l’âme ! Ô capuchons discrets ! — Ô manteaux de satin, Que presse sur la taille une amoureuse main ! Amour, mystérieux amour, douce misère ! Et toi, lampe d’argent, pâle et fraîche lumière Qui fait les douces nuits plus blanches que le lait ! — Soutenez mon haleine en ce divin couplet !
L
Je veux chanter ce jour d’éternelle mémoire Où, son dîner fini, devant qu’il fît nuit noire, Notre héros, le nez caché sous son manteau, Monta dans sa voiture une heure au moins trop tôt ! Oh ! qu’il était joyeux, et, quoi qu’on n’y vît goutte, Que de fois il compta les bornes de la route ! Lorsque enfin le tardif marchepied s’abaissa, Comme, le cœur battant, d’abord il s’élança ! Tout le quartier dormait profondément, en sorte Qu’il leva lentement le marteau de la porte.
LI
Êtes-vous quelquefois sorti par un temps doux, Le soir, seul, en automne, — ayant un rendez-vous ? Il est de trop bonne heure, et l’on ne sait que faire Pour tuer, comme on dit, le temps, ou s’en distraire. On s’arrête, on revient. — De guerre lasse, enfin, On entre. — On va poser son front sur un coussin. — Sur le bord de son lit, — place à jamais sacrée ! Tiède encor des parfums d’une tête adorée ! — On écoute. — On attend. — L’ange du souvenir Passe, et vous dit tout bas : « L’entends-tu pas venir ? »
LII
J’ai vu, sur les autels, le pudique hyménée Joindre une sèche main de prude surannée À la main sans pudeur d’un roué de vingt ans. Au Havre, dans un bal, j’ai vu les yeux mourants D’une petite Anglaise, à l’air mélancolique, Jeter un long regard plein d’amour romantique Sur un buveur de punch, et qui, dans le moment, Venait de se griser abominablement ! J’ai vu des apprentis se vendre à des douairières, Et des Almavivas payer leurs chambrières.
LIII
Est-il donc étonnant qu’une fois à Paris, Deux jeunes cœurs se soient rencontrés — et compris ? Hélas ! de belles nuits le ciel nous est avare Autant que de beaux jours ! — Frère, quand la guitare Se mêle au vent du soir, qui frise vos cheveux, Quand le clairet vous a ranimé de ses feux, Oh ! que votre maîtresse, alors surtout, soit belle ! Sinon, quand vous voudrez jeter les yeux sur elle, Vous sentirez le cœur vous manquer, et soudain L’instrument, malgré vous, tomber de votre main.
LIV
L’auteur du présent livre, en cet endroit, supplie Sa lectrice, si peu qu’elle ait la main jolie (Comme il n’en doute pas), d’y jeter un moment Les yeux, et de penser à son dernier amant. Qu’elle songe, de plus, que Mardoche était jeune, Amoureux, qu’il avait pendant un mois fait jeûne, Que la chambre était sombre, et que jamais baisé Plus long ni plus ardent ne put être posé D’une bouche plus tendre, et sur des mains plus blanches Que celles que Rosine eut au bout de ses manches.
LV
Car, à dire le vrai, ce fut la Rosina Qui parut tout à coup, quand la porte tourna. Je ne sais, ô lecteur ! si notre ami Mardoche En cette occasion crut son bien sans reproche ; Mais il en profita. — Pour la table, le thé, Les biscuits et le feu, ce fut vite apporté. — Il pleuvait à torrents. — Qu’on est bien deux à table ! Une femme ! un souper ! je consens que le diable M’emporte, si jamais j’ai souhaité d’avoir Rien autre chose avant de me coucher le soir.
LVI
Lecteur, remarquez bien cependant que Rosine Était blonde, l’œil noir, avait la jambe fine Même, hormis les pieds qu’elle avait un peu forts, Joignait les qualités de l’esprit et du corps, Il paraît donc assez simple et facile à croire Que son féal époux, sans être d’humeur noire, Voulût la surveiller. — Peut-être qu’il était Averti de l’affaire en dessous ; le fait est Que Mardoche et sa belle, au fond, ne pensaient guère À lui, quand il cria comme au festin de Pierre :
LVII
« Ouvrez-moi ! — Pechero ! dit la dame, je suis Perdue !… Où se cacher, Mardoche ? » Au fond d’un puits, Il s’y serait jeté, de peur de compromettre La reine de son cœur. Il ouvrit la fenêtre. Stratagème excellent ! — Rien n’était mieux trouvé. Et zeste ! il se démit le pied sur un pavé. Ô bizarre destin ! ô fortune inconstante ! Ô malheureux amant ! plus malheureuse amante ! Après ce coup fatal qu’allez-vous devenir, Hélas ! et comment donc ceci va-t-il finir ?
LVIII
De tout temps les époux, grands dénoueurs de trames, Ont mangé les soupers des amants de leurs femmes ; On peut voir, pour cela, depuis maître Gil Blas, Jusqu’à Crébillon fils et monsieur de Faublas. Mais notre Dijonnais à la face chagrine Jugea la chose mal à propos. — Et Rosine, Que fit-elle ? — Elle avait cet air désappointé Que fait une perruche à qui l’on a jeté Malicieusement une fève arrangée Dans du papier brouillard en guise de dragée.
LIX
Elle prend avec soin l’enveloppe, ôte tout, Tire, et s’attend à bien ; puis, quand elle est au bout Du papier imposteur, voyant la moquerie, Reste moitié colère et moitié bouderie. « Madame, dit l’époux, vous irez au couvent. » Au couvent ! — Ô destin cruel et décevant ! Le calice était plein ; il fallut bien le boire. Et que dit à ce mot la pauvre enfant ? — L’histoire N’en sait rien. — Et que fit Mardoche ? — Pour changer D’amour, il lui fallut six mois à voyager. —

Suzon

Heureux celui dont le cœur ne demande qu’un cœur, et qui ne désire ni parc à l’anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableaux de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scène de roman, ni leur accomplissement. (JEAN-PAUL)

Ce que j’écris est bon pour les buveurs de bière Qui jettent la bouteille après le premier verre : C’est l’histoire d’un fou mort pour avoir aimé À casser une pipe après avoir fumé.
Deux muscadins d’abbés qui soupaient chez le pape, Etant venus un jour à bout de se griser, Lorsque pour le dessert on eut tiré la nappe, Dans un coin des jardins se mirent à causer. L’un d’eux, nommé Cassius, frappant sur sa calotte, Dit qu’en fait de maîtresse il était mal tombé, Ayant pour tout potage une belle idiote, Qui s’appelait, je crois, la marquise de B. "Voilà huit jours, dit-il, que je ne sais qu’en faire, Et c’est une bégueule à vous porter en terre. — La faute en est à toi, répondit le second, Si tu n’en tires rien. « L’autre dit : » Parbleu non ! Je n’ai pas le talent de réchauffer les marbres." Son ami là-dessus se mit à parler bas, Très-vite et très-longtemps ; et tous deux sous les arbres Disparaissant bientôt, ils doublèrent le pas. Cassius reconduisit l’autre jusqu’à la porte, Et demeura chez lui jusques au lendemain. Il en sortit tremblant, une fiole à la main : Et le jour qui suivit, sa maîtresse était morte.
Il se passa deux ans, durant lesquels Cassius Et son ami l’abbé ne se parlèrent plus. Cassius se montrait peu, boudait, ne riait guère, Buvait moins, maigrissait. L’autre, tout au contraire, Bien poudré, l’œil au vent, les poches pleines d’or, L’air impudent, taillé comme un tambour-major,
Possédant, en un mot, tout ce qui plaît aux femmes, Loin de changer en rien, toujours près de ces dames, Toujours rose, toujours charmant, continua D’épanouir à l’air sa desinvoltura.
Tous les deux cependant menaient un train semblable, Et chez Sa Sainteté se rencontraient à table, À l’église, au boston : ils se disaient deux mots, Se touchaient dans la main, et se tournaient le dos. Cela dura deux ans. Je viens de vous le dire, Cassius dépérissait, tombait de mal en pire, Arrivait à souper les cheveux dépoudrés, Avec un pied de rouge et des bas mal tirés. Un beau soir de printemps, certaine demoiselle Arrivant de Paris vint chez Sa Sainteté. Cassius s’alla planter tout à coup derrière elle, Et resta là. Ceci ne fut point remarqué. Le fait est qu’elle avait des yeux à l’espagnole, L’air profondément triste et le pied très-petit. Du reste, elle était bête. — Enfin, lorsqu’on partit, Cassius, tout en suivant la belle créature, Vit son ami l’abbé qui cherchait sa voiture : Il lui saisit le bras si fort, que le tabac Qu’il offrait à quelqu’un sur le pied lui tomba.
« Fortunio, dit-il, écoute. » — Ils s’arrêtèrent Sur un banc des jardins : les autres s’en allèrent. Les vents du sud sifflaient sur leurs têtes, les cieux Étaient sombres. Cassius prit un ton furieux : « Un certain jour, dit-il, j’avais cru qu’une femme Méritait mon mépris ; tu t’es moqué de moi, Et tu m’as répondu : Ne méprise que toi ! Ce que je m’efforçais de trouver dans son âme D’amour et de bonheur, c’est en la dégradant Jusqu’au rôle muet et vil de l’instrument Que je sus le trouver sur un mot de ta bouche. J’attendais que du luth la corde retentît : Ce n’est point une corde, ami, c’est une touche, M’as-tu dit. Frappe donc. Une femme, une nuit… » Je suivis ton conseil, que l’enfer entendit. Un philtre rassembla les forces de son être ; Son pâle et triste amour, que je faisais peut-être Répandre goutte à goutte, avant que de mourir, Sur dix ou douze amants qu’il aurait pu nourrir, Déborda tout à coup comme un fleuve en furie, Dont la digue est rompue et qu’a gonflé la pluie. Je frappai la statue : une femme en sortit ; J’ouvris les bras, et bus sa vie en une nuit. Ah ! Fortunio, pourquoi n’as-tu commis qu’un crime ? Mais le peu de poison que ta main me versa Ne fit qu’un assassin et non une victime… Et que veux-tu, dit l’autre, avec ces phrases-là ? Il faut que je m’en aille, ou que tu te dépêches. — As-tu, reprit Cassius, encor de ce poison ? — Moi ! tant que tu voudras, plein une boîte à mèches. — Écoute : cette femme avait porté le nom D’un autre ; elle avait eu des amants qu’on ignore, Je n’ai fait que presser ce qu’il restait encore De sève au cœur du fruit. J’en veux un aujourd’hui Fermé pour tous ; pour moi (moi seul !) épanoui, Après moi refermé. Je veux toute une vie, Et j’ajoute la mienne au marché.
              — Ton envie, Répondit Fortunio, me sourit. Seulement Tu l’aurais pu d’abord dire plus simplement. Quelle est ta jeune fille ? Il te la faut jolie ; Sinon ton tour est sot et ne vaut que moitié. Ensuite il faut qu’elle ait pour toi quelque amitié. Au reste, je conviens, mon cher, que ton idée, Qui pourrait étonner un homme compassé, Par la tête le soir m’a quelquefois passé. Au goût du jour, d’ailleurs, elle est accommodée Lorsqu’un homme s’ennuie et qu’il sent qu’il est las De traîner le boulet au bagne d’ici-bas, Dès qu’il se fait sauter, qu’importe la manière ? J’aimerais tout autant ce que tu me dis là Que de prendre un beau soir ma prise de tabac Dans un baril d’opium ou dans ma poudrière.
— Eh bien ! cria Cassius, marchons de ce côté. » — Tous les deux à pas lents regagnèrent la rue.
« Mais, dit Fortunio, le nom de ta beauté ? — Avançons, dit Cassius. Vois-tu cette statue ? — Oui.     — Vois-tu ce portique entr’ouvert ? Sa maison Est derrière.       — Et son nom ?             — On l’appelle Suzon. »
Les abbés là-dessus traversèrent la ville ; Cassius chez son ami tomba pâle et défait, Tandis qu’à son tiroir l’autre, d’un air tranquille, Ayant tiré sa drogue, en sifflant l’apprêtait. « Ah çà ! dit Fortunio, tu connais donc ta belle De ton voyage en France, ou comment t’aime-t-elle ? C’est la seconde fois ce soir que je la vois. — Moi, répondit Cassius, c’est la première fois. — Comment ? Que veux-tu faire alors de cette poudre ? — J’ai gagné deux laquais : nous avons arrêté Que Suzanne demain la prendrait dans son thé. Et quand je devrais être écrasé de la foudre, Nous verrons qui rira, quand son palais désert Se trouvera le soir par mégarde entr’ouvert.
— Que dis-tu ? reprit l’autre : abuser d’une femme Dont tu n’es point aimé ! Voler le corps sans l’âme ! C’est affreux, c’est indigne, et c’est moins amusant. Eh quoi ! parce qu’un jour un philtre complaisant L’aura jetée à bas et la laissera nue Livrée au premier chien qui passe dans la rue, Tu seras, toi, Cassius, content d’être ce chien ? Et tu détrôneras des sphères de lumière La vertu d’une enfant qui, du ciel à la terre, N’a que sa foi pour elle et ses bras pour soutien, Pour te rouler sur elle une nuit dans ta fange, Et te désaltérer sur les lèvres d’un ange D’une soif de ruisseau ! Pitoyable insensé ! Est-ce donc pour cela que sa mère a passé Tant de jours inquiets, tant de nuits d’insomnie ? Qu’elle-même ce soir sur son lit a prié, Qu’elle a fermé sa porte, et pour l’autre moitié Gardé jusqu’à seize ans la moitié de sa vie ; Qu’elle a de son amour enfermé le trésor, Comme une fleur pudique en son calice d’or ? Quand je t’ai conseillé de tuer une femme, Elle t’aimait du moins : c’est là qu’est le bonheur, C’est là tout. Ô Cassius ! n’étouffe pas ta flamme Sous la cendre ; crois-moi, cherche, comme un plongeur, Cette perle qui dort dans la mer de son cœur. — Et quand donc, dit Cassius, et de quelle manière Me ferai-je aimer d’elle ? En baisant son talon ? En enrayant ma roue à l’éternelle ornière ? En me faisant son ombre ? Ah ! mordieu, c’est trop long. Lui plairai-je, d’ailleurs ? La chance en est douteuse : Elle aimera plus vite une fois dans mes bras, Que la mort entre nous serve d’entremetteuse.
— Je vois, dit Fortunio, que tu ne connais pas Le plus grand des moyens.           — Lequel ?             — Le magnétisme. — Bah ! dit Cassius, tu ris. Avec ton athéisme, Comment y croirais-tu ? Pour moi, je ne crois rien, Sinon ce que je vois.         — Ah ! dit l’autre, très-bien : Tu crois ce que tu vois ! Ô raisonneur habile ! Et l’aveugle, à ton gré, que croira-t-il alors ? Parce que l’on t’a fait à ta prison d’argile Une fenêtre ou deux pour y voir au dehors ; Parce que la moitié d’un rayon de lumière Échappé du soleil dans ton œil peut glisser, Quand il n’est pas bouché par un grain de poussière, Tu crois qu’avec ses lois le monde y va passer ! Ô mon ami ! le monde incessamment remue Autour de nous, en nous, et nous n’en voyons rien. C’est un spectre voilé qui nous crée et nous tue ; C’est un bourreau masqué que notre ange gardien. Sais-tu, lorsque ta main touche une jeune fille, Ce qui se passe en elle, en toi ? Qu’en as-tu vu ? Qui te fait tressaillir lorsque son œil pétille ? S’il ne se passe rien, pourquoi tressailles-tu ? Quand l’aigle, au bord des mers, aperçoit l’hirondelle Et lui dit, en passant, d’un regard de ses yeux, De le suivre, as-tu vu ce qui se passe en elle ? S’il ne se passe rien, pourquoi donc le suit-elle ? Eh quoi ! toi confesseur, toi prêtre, toi Romain, Tu crois qu’on dit un mot, qu’on fait un geste en vain ! Un geste, malheureux ! tu ne sais pas peut-être Que la religion n’est qu’un geste, et le prêtre Qui, l’hostie à la main, lève le bras sur nous, Un saint magnétiseur qu’on écoute à genoux ! Tu crois ce que tu vois ! toi, qui, dans la nuit sombre, Portes l’étole blanche et vas t’asseoir dans l’ombre Des confessionnaux, pour tenir dans ta main La tête d’une enfant qui t’appelle son père, Qui te dit des secrets qu’elle cache à sa mère, Et de ce qui se fait à l’ombre du saint lieu Ne peut en appeler à rien, pas même à Dieu ! Quand Christus renversa les idoles de Rome, Il avait vu quel pas restait à faire encor, Et qu’à qui veut donner l’homme pour maître à l’homme Un caveau verrouillé vaut mieux qu’un trépied d’or. C’est ce pouvoir, ami, c’est ce nœud redoutable De l’aigle à l’hirondelle et du prêtre à l’enfant, Qui fait que l’homme fort doit briser son semblable Contre sa volonté de fer qui le défend.
Essaye, et tu verras. Quand la nuit solitaire Sur son cilice d’or s’assoira sur la terre, Laisse évoquer le diable au bouvier du chemin, Qui veut faire avorter la vache du voisin ; Évoque ton courage et le sang de tes veines, Ton amour et le dieu des volontés humaines ! Pénètre dans la chambre où Suzon dormira ; Ne la réveille pas ; parle-lui, charme-la ; Donne-lui, si tu veux, de l’opium la veille. Ta main à ses seins nus, ta bouche à son oreille, Autour de tes deux bras roule ses longs cheveux, Glisse-toi sur son cœur, et dis-lui que tu veux (Entends-tu ? que tu veux !) sur sa tête et sous peine De mort, qu’elle te sente et qu’elle s’en souvienne ; Blesse-la quelque part, mêle à son sang ton sang ; Que la marque lui reste et fais-toi la pareille, N’importe à quelle place, à la joue, à l’oreille, Pourvu qu’elle frémisse en la reconnaissant. Le lendemain sois dur, le plus profond silence, L’œil ferme, laisse-la raisonner sans effroi, Et dès la nuit venue arrive et recommence. Huit jours de cette épreuve, et la proie est à toi. — Je le veux, dit Cassius, et la pensée est bonne. Cette nuit je commence, et l’attache à la croix, Huit jours à tout hasard, et que Dieu lui pardonne ! »
Fortunio se trompait, il n’en fallut que trois. Le quatrième jour Suzon vint à confesse ; Et derrière un pilier, caché dans l’ombre épaisse, Cassius de son amour surprit l’aveu fatal. Il dit à Fortunio : « Ton conseil infernal Donne déjà son fruit : sa porte d’elle-même S’ouvrira maintenant, car je sais qu’elle m’aime.
— Frappe donc ! reprit l’autre.         — À ce soir.             — À ce soir. » Au coucher du soleil Cassius revint le voir. « Viens souper, lui dit-il ; il me reste une somme De quarante louis dans ma poche. Un autre homme, Ou plus sage ou plus fou que moi, la donnerait À quelque mendiant ; allons au cabaret. »
C’était par une nuit magnifique et sereine, Où les vents embaumés frémissaient dans la plaine ; Et les grillons du soir, sous le pied du passant, Chantaient dans la rosée aux feux du ver luisant ; La lune, à son lever, sur la cime des arbres Balançait mollement les ombres des saints marbres, Et plongeait dans le fleuve aux flots étincelants Des lourds dieux de granit les colosses tremblants. Dans le coin enfumé d’une auberge malsaine Les abbés sur la table avaient croisé les bras. « Eh bien ! cria Cassius, ne chanterons-nous pas ? » Et, vidant d’un seul trait une bouteille pleine : « Allons, abbé, dit-il, un toast à ma Suzon ! » Il se leva, lança son assiette au plafond, Et se mit à chanter d’une voix triste et pure :
Si Lilla voulait me promettre
De m’ouvrir quand la nuit viendra, Je l’épouserais bien sans prêtre, Quitte à sauter par la fenêtre Quand sa mère s’éveillera.
Sommes-nous donc de vieilles femmes Qui toujours tremblent pour leurs os Et, de peur du diable et des flammes, Attendent que leurs vieilles âmes Sortent par dégoût de leurs peaux ?
Moi, sur la planche de ma bière, Je souperais avec Lilla. Par la fressure du saint-père ! Un homme peut casser son verre Quand il a bu de ce vin-là.
Le ciel a-t-il fait faire un pacte à la nature Avec l’homme, ou rit-il comme un malin esprit Quand il voit un tombeau qui s’entr’ouvre et sourit ? Jamais vent de minuit, dans l’éternel silence, N’emporta si gaiement du pied d’un balcon d’or Les soupirs de l’amour à la beauté qui dort Que lorsque les abbés, fredonnant leur romance, Sur la bruyère sèche, en se tenant le bras, Vers leur œuvre sans nom marchèrent à grand pas.
Le lendemain, dans Rome il courut la nouvelle Qu’une main inconnue avait tué Suzon, Et qu’on avait trouvé sur le pied d’une échelle Fortunio qui dormait au seuil de la maison.
Depuis ce jour un fou qui blasphème et mendie Vient s’asseoir quelquefois, à l’heure du sommeil, Sur les lazzaronis étendus au soleil : Il leur parle tout bas, les frotte et parodie Les gestes d’un derviche et d’un magnétiseur ; Puis, quand il les éveille, il les frappe en fureur. C’est Cassius qui survit à Suzon : sa victime Lui mourut dans les bras trop tôt pour l’assouvir ; Et lui, resté tout seul à la moitié du crime, Sur le pavé de Rome achève de mourir.
1831.

Les Vœux stériles

Puisque c’est ton métier, misérable poëte, Même en ces temps d’orage, où la bouche est muette, Tandis que le bras parle, et que la fiction Disparaît comme un songe au bruit de l’action ; Puisque c’est ton métier de faire de ton âme Une prostituée, et que, joie ou douleur, Tout demande sans cesse à sortir de ton cœur ; Que du moins l’histrion, couvert d’un masque infâme, N’aille pas, dégradant ta pensée avec lui, Sur d’ignobles tréteaux la mettre au pilori ; Que nul plan, nul détour, nul voile ne l’ombrage, Abandonne aux vieillards sans force et sans courage Ce travail d’araignée, et tous ces fils honteux Dont s’entoure en tremblant l’orgueil qui craint les yeux. Point d’autel, de trépied, point d’arrière aux profanes ! Que ta muse, brisant le luth des courtisanes, Fasse vibrer sans peur l’air de la liberté ; Qu’elle marche pieds nus, comme la vérité.
Ô Machiavel ! tes pas retentissent encore Dans les sentiers déserts de San Casciano. Là, sous des cieux ardents dont l’air sèche et dévore, Tu cultivais en vain un sol maigre et sans eau. Ta main, lasse le soir d’avoir creusé la terre, Frappait ton pâle front dans le calme des nuits. Là, tu fus sans espoir, sans proches, sans amis ; La vile oisiveté, fille de la misère, À ton ombre en tous lieux se traînait lentement, Et buvait dans ton cœur les flots purs de ton sang : « Qui suis-je ? écrivais-tu ; qu’on me donne une pierre, Une roche à rouler ; c’est la paix des tombeaux Que je fuis, et je tends des bras las du repos. »
C’est ainsi, Machiavel, qu’avec toi je m’écrie : Ô médiocrité, celui qui pour tout bien T’apporte à ce tripot dégoûtant de la vie, Est bien poltron au jeu, s’il ne dit : Tout ou rien.
Je suis jeune ; j’arrive. À moitié de ma route, Déjà las de marcher, je me suis retourné. La science de l’homme est le mépris sans doute ; C’est un droit de vieillard qui ne m’est pas donné. Mais qu’en dois-je penser ? Il n’existe qu’un être Que je puisse en entier et constamment connaître, Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi, Un seul !… Je le méprise. — Et cet être, c’est moi.
Qu’ai-je fait ? qu’ai-je appris ? — Le temps est si rapide ! L’enfant marche joyeux, sans songer au chemin ; Il le croit infini, n’en voyant pas la fin. Tout à coup il rencontre une source limpide, Il s’arrête, il se penche, il y voit un vieillard. Que me dirai-je alors ? Quand j’aurai fait mes peines, Quand on m’entendra dire : Hélas ! il est trop tard ! Quand ce sang, qui bouillonne aujourd’hui dans mes veines, Et s’irrite en criant contre un lâche repos, S’arrêtera, glacé jusqu’au fond de mes os…
Ô vieillesse ! à quoi donc sert ton expérience ? Que te sert, spectre vain, de te courber d’avance Vers le commun tombeau des hommes, si la mort Se tait en y rentrant, lorsque la vie en sort ? N’existait-il donc pas à cette loterie Un joueur par le sort assez bien abattu Pour que, me rencontrant sur le seuil de la vie, Il me dît en sortant : N’entrez pas, j’ai perdu.
Grèce, ô mère des arts, terre d’idolâtrie, De mes vœux insensés éternelle patrie, J’étais né pour ces temps où les fleurs de ton front Couronnaient dans les mers l’azur de l’Hellespont. Je suis un citoyen de tes siècles antiques ; Mon âme, avec l’abeille, erre sous tes portiques. La langue de ton peuple, ô Grèce, peut mourir. Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes ; Mais qu’en fouillant le sein de tes blondes campagnes, Nos regards tout à coup viennent à découvrir Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue… La langue que parlait le cœur de Phidias Sera toujours vivante et toujours entendue ; Les marbres l’ont apprise, et ne l’oublieront pas. Et toi, vieille Italie, où sont ces jours tranquilles Où sous le toit des cours Rome avait abrité Les arts, ces dieux amis, fils de l’oisiveté ? Quand tes peintres alors s’en allaient par les villes, Élevant des palais, des tombeaux, des autels, Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels ; Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles, Quand Rome combattait Venise et les Lombards, Alors c’étaient des temps bienheureux pour les arts ! Là, c’était Michel-Ange, affaibli par les veilles, Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main, Cherchant la vie au fond de ce néant humain, Levant de temps en temps sa tête appesantie, Pour jeter un regard de colère et d’envie Sur les palais de Rome, où, du pied de l’autel, À ses rivaux de loin souriait Raphaël. Là, c’était le Corrége, homme pauvre et modeste, Travaillant pour son cœur, laissant à Dieu le reste ; Le Giorgione, superbe, au jeune Titien Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien ; Bartholomé, pensif, le front dans la poussière, Brisant son jeune cœur sur un autel de pierre, Interrogé tout bas sur l’art par Raphaël, Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel… Temps heureux, temps aimés ! Mes mains alors peut-être, Mes lâches mains, pour vous auraient pu s’occuper ; Mais aujourd’hui, pour qui ? dans quel but ? sous quel maître ? L’artiste est un marchand, et l’art est un métier. Un pâle simulacre, une vile copie, Naissent sous le soleil ardent de l’Italie… Nos œuvres ont un an, nos gloires ont un jour ; Tout est mort en Europe, — oui, tout, — jusqu’à l’amour.
Ah ! qui que vous soyez, vous qu’un fatal génie Pousse à ce malheureux métier de poésie, Rejetez loin de vous, chassez-moi hardiment Toute sincérité ; gardez que l’on ne voie Tomber de votre cœur quelques gouttes de sang ; Sinon, vous apprendrez que la plus courte joie Coûte cher, que le sage est ami du repos, Que les indifférents sont d’excellents bourreaux.
Heureux, trois fois heureux, l’homme dont la pensée Peut s’écrire au tranchant du sabre ou de l’épée ! Ah ! qu’il doit mépriser ces rêveurs insensés Qui, lorsqu’ils ont pétri d’une fange sans vie Un vil fantôme, un songe, une froide effigie, S’arrêtent pleins d’orgueil, et disent : C’est assez ! Qu’est la pensée, hélas ! quand l’action commence ? L’une recule où l’autre intrépide s’avance. Au redoutable aspect de la réalité, Celle-ci prend le fer, et s’apprête à combattre ; Celle-là, frêle idole, et qu’un rien peut abattre, Se détourne, en voilant son front inanimé.
Meurs, Weber ! meurs courbé sur ta harpe muette ; Mozart t’attend. — Et toi, misérable poëte, Qui que tu sois, enfant, homme, si ton cœur bat, Agis ! jette ta lyre ; — au combat, au combat ! Ombre des temps passés, tu n’est pas de cet âge. Entend-on le nocher chanter pendant l’orage ? À l’action ! au mal ! Le bien reste ignoré. Allons ! cherche un égal à des maux sans remède. Malheur à qui nous fit ce sens dénaturé ! Le mal cherche le mal, et qui souffre nous aide. L’homme peut haïr l’homme, et fuir ; mais malgré lui Sa douleur tend la main à la douleur d’autrui. C’est tout. Pour la pitié, ce mot dont on nous leurre, Et pour tous ces discours prostitués sans fin, Que l’homme au cœur joyeux jette à celui qui pleure, Comme le riche jette au mendiant son pain, Qui pourrait en vouloir ? et comment le vulgaire, Quand c’est vous qui souffrez, pourrait-il le sentir, Lui que Dieu n’a pas fait capable de souffrir ?
Allez sur une place, étalez sur la terre Un corps plus mutilé que celui d’un martyr, Informe, dégoûtant, traîné sur une claie, Et soulevant déjà l’âme prête à partir ; La foule vous suivra. Quand la douleur est vraie, Elle l’aime. Vos maux, dont on vous saura gré, Feront horreur à tous, à quelques-uns pitié. Mais changez de façon : découvrez-leur une âme Par le chagrin brisée, une douleur sans fard, Et dans un jeune cœur des regrets de vieillard ; Dites-leur que sans mère, et sans sœur, et sans femme, Sans savoir où verser, avant que de mourir, Les pleurs que votre sein peut encor contenir, Jusqu’au soleil couchant vous n’irez point peut-être… Qui trouvera le temps d’écouter vos malheurs ? On croit au sang qui coule, et l’on doute des pleurs. Votre ami passera, mais sans vous reconnaître.
— Tu te gonfles, mon cœur ?… Des pleurs, le croirais-tu, Tandis que j’écrivais ont baigné mon visage. Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu ? — Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine De cette destinée aveugle et sans pudeur Ira, j’y veux aller. — J’aurai du moins le cœur De la mener si bas que la honte l’en prenne.

Octave

FRAGMENT
Ni ce moine rêveur, ni ce vieux charlatan, N’ont deviné pourquoi Mariette est mourante. Elle est frappée au cœur, la belle indifférente ; Voilà son mal, — elle aime. — Il est cruel pourtant De voir, entre les mains d’un cafard et d’un âne, Mourir cette superbe et jeune courtisane. Mais chacun a son jour, et le sien est venu ; Pour moi, je ne crois guère à ce mal inconnu. Tenez, — la voyez-vous, seule, au pied de ces arbres, Chercher l’ombre profonde et la fraîcheur des marbres, Et plonger dans le bain ses membres en sueur ? Je gagerais mes os qu’elle est frappée au cœur. Regardez : — c’est ici, sous ces longues charmilles, Qu’hier encor, dans ses bras, loin des rayons du jour, Ont pâli les enfants des plus nobles familles. Là, s’exerçait dans l’ombre un redoutable amour ; Là, cette Messaline ouvrait ses bras rapaces Pour changer en vieillards ses frêles favoris, Et, répandant la mort sous des baisers vivaces, Buvait avec fureur ses éléments chéris, L’or et le sang. —
L’or et le sang. —Hélas ! c’en est fait, Mariette, Maintenant te voilà solitaire et muette. Tu te mires dans l’eau ; sur ce corps si vanté Tes yeux cherchent en vain ta fatale beauté. Va courir maintenant sur les places publiques. Tire par leurs manteaux tes amants magnifiques. Ceux qui, l’hiver dernier, t’ont bâti ton palais, T’enverront demander ton nom par leurs valets. Le médecin s’éloigne en haussant les épaules ; Il soupire, il se dit que l’art est impuissant. Quant au moine stupide, il ne sait que deux rôles, L’un pour le criminel, l’autre pour l’innocent ; Et, voyant une femme en silence s’éteindre, Ne sachant s’il devait ou condamner ou plaindre, D’une bouche tremblante il les a dits tous deux. Maria ! Maria ! superbe créature, Tu seras ce chasseur imprudent que les dieux Aux chiens qu’il nourrissait jetèrent en pâture.
Sous le tranquille abri des citronniers en fleurs, L’infortunée endort le poison qui la mine ; Et, comme Madeleine, on voit sur sa poitrine Ruisseler les cheveux ensemble avec les pleurs.
Était-ce un connaisseur en matière de femme, Cet écrivain qui dit que, lorsqu’elle sourit, Elle vous trompe, elle a pleuré toute la nuit ? Ah ! s’il est vrai qu’un œil plein de joie et de flamme, Une bouche riante et de légers propos Cachent des pleurs amers et des nuits de sanglots ; S’il est vrai que l’acteur ait l’âme déchirée Quand le masque est fardé de joyeuses couleurs, Qu’est-ce donc, quand la joue est ardente et plombée, Quand le masque lui-même est inondé de pleurs ? Je ne sais si jamais l’éternelle justice A du plaisir des dieux fait un plaisir permis ; Mais, s’il m’était donné de dire à quel supplice Je voudrais condamner mon plus fier ennemi, C’est toi, pâle souci d’une amour dédaignée, Désespoir misérable et qui meurs ignoré, Oui, c’est toi, ce serait ta lame empoisonnée Que je voudrais briser dans un cœur abhorré ! Savez-vous ce que c’est que ce mal solitaire ? Ce qu’il faut en souffrir seulement pour s’en taire ? Pour que toute une mer d’angoisses et de maux Demeure au fond du crâne, entre deux faibles os ?…
Et comment veut-il donc, l’insensé, qu’on te plaigne ? Sois méprisé d’un seul, c’est à qui t’oubliera. D’ailleurs, l’inexorable orgueil n’est-il pas là, L’orgueil, qui craint les yeux, et, sur son flanc qui saigne, Retient, comme César, jusque sous le couteau, De ses débiles mains les plis de son manteau ?
Sur les flots engourdis de ces mers indolentes,
Le nonchalant Octave, insolemment paré, Ferme et soulève, au bruit des valses turbulentes, Ses yeux, ses beaux yeux bleus, qui n’ont jamais pleuré. C’est un chétif enfant : — il commence à paraître. Personne jusqu’ici ne l’avait aperçu. On raconte qu’un jour, au pied de sa fenêtre, La belle Mariette en gondole l’a vu. Une vieille ce soir l’arrête à son passage : « Hélas ! a-t-elle dit d’une tremblante voix, Elle voudrait vous voir une dernière fois. » Mais Octave, à ces mots, découvrant son visage, A laissé voir un front où la joie éclatait : « Mariette se meurt ! est-on sûr qu’elle meure ? Dit-il. — Le médecin lui donne encore une heure. — Alors, réplique-t-il, porte-lui ce billet. » Il écrivit ces mots du bout de son stylet : « Je suis femme, Maria ; tu m’avais offensée, Je puis te pardonner, puisque tu meurs par moi. Tu m’as vengée ! adieu. — Je suis la fiancée De Petruccio Balbi, qui s’est noyé pour toi. »

Les Secrètes Pensées de Rafael

GENTILHOMME FRANÇAIS
FRAGMENT
Ô vous, race des dieux, phalange incorruptible, Électeurs brevetés des morts et des vivants ; Porte-clefs éternels du mont inaccessible, Guindés, guédés, bridés, confortables pédants, Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes, Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés ; Qui, d’un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes Secouant le tabac de vos jabots usés, Avez toussé, — soufflé, — passé sur vos lunettes Un parement brossé pour les rendre plus nettes, Et, d’une main soigneuse ouvrant l’in-octavo, Sans partialité, sans malveillance aucune, Sans vouloir faire cas ni des ha ! ni des ho ! Avez lu posément — la Ballade à la Lune !!!
Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas ! Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre, Pour avoir oublié de faire écrire au bas :
Le public est prié de ne pas se méprendre… Chose si peu coûteuse et si simple à présent, Et qu’à tous les piliers on voit à chaque instant.
Ah ! povero, ohimè ! — Qu’a pensé le beau sexe ? On dit, maîtres, on dit qu’alors votre sourcil, En voyant cette lune, et ce point sur cet i, Prit l’effroyable aspect d’un accent circonflexe !
Et vous, libres penseurs, dont le sobre dîner Est un conseil d’État, — immortels journalistes ! Vous qui voyez encor, sur vos antiques listes, Errer de loin en loin le nom d’un abonné ! Savez-vous le Pater, et les péchés des autres Ont-ils grâce à vos yeux, quand vous comptez les vôtres ? — Ô vieux sir John Falstaff ! quel rire eût soulevé Ton large et joyeux corps, gonflé de vin d’Espagne, En voyant ces buveurs, troublés par le Champagne, Pour tuer une mouche apporter un pavé !
Salut, jeunes champions d’une cause un peu vieille, Classiques bien rasés, à la face vermeille, Romantiques barbus, aux visages blêmis ! Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, Ou d’un poignard sanglant fouillez le moyen âge, Salut ! — J’ai combattu dans vos camps ennemis. Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran, je m’assois sur mon tambour crevé. Racine, rencontrant Shakspeare sur ma table, S’endort près de Boileau, qui leur a pardonné.
Mais toi, moral troupeau, dont la docte cervelle S’est séchée en silence aux leçons de Thénard, Enfants régénérés d’une mère immortelle, Qui savez parler vers, prose, et naïf dans l’art, Ô jeunesse du siècle ! intrépide jeunesse ! Quitteras-tu pour moi le Globe ou les Débats ? Lisez un paresseux, enfants de la paresse… Muse, reprends ta lyre, et rouvre-moi tes bras.
France, ô mon beau pays ! j’ai de plus d’un outrage Offensé ton céleste, harmonieux langage, Idiome de l’amour, si doux qu’à le parler Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire ; Le miel le plus doré qui sur la triste lyre De la bouche et du cœur ait pu jamais couler ! Mère de mes aïeux, ma nourrice et ma mère, Me pardonneras-tu ? Serai-je digne encor De faire sous mes doigts vibrer la harpe d’or ? Ce ne sont plus les fils d’une terre étrangère Que je veux célébrer, ô ma belle cité ! Je ne sortirai pas de ce bord enchanté Où près de ton palais, sur ton fleuve penchée, Fille de l’Occident, un soir tu t’es couchée…
Lecteur, puisqu’il faut bien qu’à ce mot redouté Tôt ou tard, à présent, tout honnête homme en vienne, C’est, après le dîner, une faiblesse humaine Que de dormir une heure en attendant le thé. Vous le savez, hélas ! alors que les gazettes Ressemblent aux greniers dans les temps de disettes, Ou lorsque, par malheur, on a, sans y penser, Ouvert quelque pamphlet fatal à l’insomnie, Quelques Mémoires sur *** — Essai de poésie… — Ô livres précieux ! serait-ce vous blesser Que de poser son front sur vos célestes pages, Tandis que du calice embaumé de l’opium, Comme une goutte d’eau qu’apportent les orages, Tombe ce fruit des cieux appelé somnium ? Depuis un grand quart d’heure, incliné sur sa chaise Rafael (mon héros) sommeillait doucement. Remarquez bien, lecteur, et ne vous en déplaise, Que c’est tout l’opposé d’un héros de roman. Ses deux bras sont croisés ; — une ample redingote, Simplicité touchante, enferme sous ses plis Son corps plus délicat qu’un menton de dévote, Et ses membres vermeils par le bain assouplis. Dans ses cheveux, huilés d’un baptême à la rose, Le zéphyr mollement balance ses pieds nus, Et son barbet grognon, qui près de lui repose, Supporte fièrement ses deux pieds étendus ; Tandis qu’à ses côtés, sous le vase d’albâtre Où dort dans les glaçons le bourgogne mousseux, Le pudding entamé, de sa flamme bleuâtre, Salamandre joyeuse, égaye encor les yeux. Son parfum, qui se mêle au tabac de Turquie, Croise autour des lambris son brouillard azuré, Qui s’enfuit comme un songe, et s’éteint par degré.
Trois cigares le soir, quand le jeu vous ennuie, Sont un moyen divin pour mettre à mort le temps. Notre âme (si Dieu veut que nous ayons une âme) N’est pas assurément une plus douce flamme, Un feu plus vif, formé de rayons plus ardents, Que ce sylphe léger qui plonge et se balance Dans le bol où le punch rit sur son trépied d’or. Le grog est fashionable, et le vieux vin de France Réveille au fond du cœur la gaieté qui s’endort. — Mais quel homme, fût-il né dans la Sibérie Des baisers engourdis de deux êtres glacés ; Eût-on sous un cilice étouffé de sa vie La séve languissante et les germes usés ; Se fut-il dans la cendre abreuvé dès l’enfance De végétaux sans suc et d’herbes sans chaleur ; Quel homme, au triple aspect du punch, du vin de France Et du cigarero, ne sentirait son cœur, Plein d’une joie ardente et d’une molle ivresse, S’ouvrir un paradis des rêves de jeunesse ?… Reine, reine des cieux, ô mère des amours, Noble, pâle beauté, douce Aristocratie ! Fille de la Richesse… ô toi, toi qu’on oublie, Que notre pauvre France aimait dans ses vieux jours ! Toi que jadis, du haut de son paratonnerre, Le roturier Franklin foudroya sur la terre Où le colon grillé gouverne en liberté Ses noirs, et son tabac par les lois prohibé ; Toi qui créas Paris, tuas Athène et Sparte, Et, sous le dais sanglant de l’impérial pavois, Comme autrefois César, endormis Bonaparte Aux murmures lointains des peuples et des rois ! — Toi qui, dans ton printemps, de roses couronnée, Et, comme Iphigénie à l’autel entraînée, Jeune, tombas frappée au cœur d’un coup mortel… — As-tu quitté la terre et regagné le ciel ? Nous te retrouverons, perle de Cléopâtre, Dans la source féconde, à la teinte rougeâtre, Qui dans ses flots profonds un jour te consuma…
« Hé ! hé ! dit une voix, parbleu ! mais le voilà ; — Messieurs, dit Rafael, entrez, j’ai fait un somme. »
1831.

Chanson

J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur : N’est-ce point assez d’aimer sa maîtresse ? Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, C’est perdre en désirs le temps du bonheur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez, Ce n’est point assez d’aimer sa maîtresse ; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les plaisirs passés ?
J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur : N’est-ce point assez de tant de tristesse ? Et ne vois-tu pas que changer sans cesse, C’est à chaque pas trouver la douleur ?
Il m’a répondu : Ce n’est point assez, Ce n’est point assez de tant de tristesse ; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les chagrins passés ?

À Pepa

Pepa, quand la nuit est venue, Que ta mère t’a dit adieu ; Que sous ta lampe, à demi nue, Tu t’inclines pour prier Dieu ;
À cette heure où l’âme inquiète Se livre au conseil de la nuit ; Au moment d’ôter ta cornette, Et de regarder sous ton lit ;
Quand le sommeil sur ta famille Autour de toi s’est répandu ; Ô Pepita, charmante fille, Mon amour, à quoi penses-tu ?
Qui sait ? Peut-être à l’héroïne De quelque infortuné roman ; À tout ce que l’espoir devine Et la réalité dément ;
Peut-être à ces grandes montagnes Qui n’accouchent que de souris ; À des amoureux en Espagnes, À des bonbons, à des maris ;
Peut-être aux tendres confidences D’un cœur naïf comme le tien ; À ta robe, aux airs que tu danses ; Peut-être à moi, — peut-être à rien.

À Juana

Ô ciel ! je vous revois, madame, — De tous les amours de mon âme, Vous le plus tendre et le premier. Vous souvient-il de notre histoire ? Moi, j’en ai gardé la mémoire : — C’était, je crois, l’été dernier.
Ah ! marquise, quand on y pense, Ce temps qu’en folie on dépense, Comme il nous échappe et nous fuit ! Sais-tu bien, ma vieille maîtresse, Qu’à l’hiver, sans qu’il y paraisse, J’aurai vingt ans, et toi dix-huit ?
Eh bien, m’amour, sans flatterie, Si ma rose est un peu pâlie, Elle a conservé sa beauté. Enfant ! jamais tête espagnole Ne fut si belle, ni si folle ; — Te souviens-tu de cet été ?
De nos soirs, de notre querelle ? Tu me donnas, je me rappelle, Ton collier d’or pour m’apaiser, — Et pendant trois nuits, que je meure, Je m’éveillai tous les quarts d’heure Pour le voir et pour le baiser !
Et ta duègne, ô duègne damnée ! Et la diabolique journée Où tu pensas faire mourir, Ô ma perle d’Andalousie, Ton vieux mari de jalousie, Et ton jeune amant de plaisir !
Ah ! prenez-y garde, marquise, Cet amour-là, quoi qu’on en dise, Se retrouvera quelque jour. Quand un cœur vous a contenue, Juana, la place est devenue Trop vaste pour un autre amour.
Mais que dis-je ? ainsi va le monde. Comment lutterais-je avec l’onde Dont les flots ne reculent pas ? Ferme tes yeux, tes bras, ton âme ; Adieu, ma vie, — adieu, madame. Ainsi va le monde ici-bas.
Le temps emporte sur son aile Et le printemps et l’hirondelle, Et la vie et les jours perdus ; Tout s’en va, comme la fumée, L’espérance et la renommée ; Et moi qui vous ai tant aimée, Et toi qui ne t’en souviens plus !

À Julie

On me demande, par les rues, Pourquoi je vais bayant aux grues, Fumant mon cigare au soleil, À quoi se passe ma jeunesse, Et, depuis trois ans de paresse, Ce qu’ont fait mes nuits sans sommeil.
Donne-moi tes lèvres, Julie ; Les folles nuits qui t’ont pâlie Ont séché leur corail luisant. Parfume-les de ton haleine ; Donne-les-moi, mon Africaine, Tes belles lèvres de pur sang.
Mon imprimeur crie à tue-tête Que sa machine est toujours prête, Et que la mienne n’en peut mais. D’honnêtes gens, qu’un club admire, N’ont pas dédaigné de prédire Que je n’en reviendrai jamais.
Julie, as-tu du vin d’Espagne ? Hier, nous battions la campagne ; Va donc voir s’il en reste encor. Ta bouche est brûlante, Julie ; Inventons donc quelque folie Qui nous perde l’âme et le corps.
On dit que ma gourme me rentre, Que je n’ai plus rien dans le ventre, Que je suis vide à faire peur ; Je crois, si j’en valais la peine, Qu’on m’enverrait à Sainte-Hélène, Avec un cancer dans le cœur.
Allons, Julie, il faut t’attendre À me voir quelque jour en cendre ; Comme Hercule sur son rocher. Puisque c’est par toi que j’expire, Ouvre ta robe, Déjanire, Que je monte sur mon bûcher.

À Laure

Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée, Que balbutiais-tu dans ces fatales nuits ? Exerçais-tu ta langue à railler ta pensée ? Que voulaient donc ces pleurs, cette gorge oppressée,
   Ces sanglots et ces cris ?
Ah ! si le plaisir seul t’arrachait ces tendresses, Si ce n’était que lui qu’en ce triste moment Sur mes lèvres en feu tu couvrais de caresses
   Comme un unique amant ;
Si l’esprit et les sens, les baisers et les larmes, Se tiennent par la main de ta bouche à ton cœur, Et s’il te faut ainsi, pour y trouver des charmes, Sur l’autel du plaisir profaner le bonheur ;
Ah ! Laurette, ah ! Laurette, idole de ma vie, Si le sombre démon de tes nuits d’insomnie Sans ce masque de feu ne saurait faire un pas, Pourquoi l’évoquais-tu, si tu ne m’aimais pas ?

À mon ami Édouard B.

Tu te frappais le front en lisant Lamartine, Édouard, tu pâlissais comme un joueur maudit ; Le frisson te prenait, et la foudre divine,    Tombant dans ta poitrine, T’épouvantait toi-même en traversant ta nuit.
Ah ! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. C’est là qu’est la pitié, la souffrance et l’amour ; C’est là qu’est le rocher du désert de la vie,    D’où les flots d’harmonie, Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.
Peut-être à ton insu déjà bouillonnent-elles, Ces laves du volcan, dans les pleurs de tes yeux. Tu partiras bientôt avec les hirondelles,    Toi qui te sens des ailes Lorsque tu vois passer un oiseau dans les cieux.
Ah ! tu sauras alors ce que vaut la paresse ; Sur les rameaux voisins tu voudras revenir. Édouard, Édouard, ton front est encore sans tristesse,    Ton cœur plein de jeunesse… Ah ! ne les frappe pas, ils n’auraient qu’à s’ouvrir !

À mon ami Alfred T.

Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m’es resté fidèle où tant d’autres m’ont fui. Le bonheur m’a prêté plus d’un lien fragile ; Mais c’est l’adversité qui m’a fait un ami.
C’est ainsi que les fleurs sur les coteaux fertiles Étalent au soleil leur vulgaire trésor ; Mais c’est au sein des nuits, sous des rochers stériles, Que fouille le mineur qui cherche un rayon d’or.
C’est ainsi que les mers calmes et sans orages Peuvent d’un flot d’azur bercer le voyageur ; Mais c’est le vent du nord, c’est le vent des naufrages, Qui jette sur la rive une perle au pêcheur.
Maintenant, Dieu me garde ! Où vais-je ? Eh ! que m’importe ? Quels que soient mes destins, je dis comme Byron : « L’Océan peut gronder, il faudra qu’il me porte. » Si mon coursier s’abat, j’y mettrai l’éperon.
Mais du moins j’aurai pu, frère, quoi qu’il m’arrive, De mon cachet de deuil sceller notre amitié, Et, que demain je meure ou que demain je vive, Pendant que mon cœur bat t’en donner la moitié.

À Madame N. Ménessier

À Mme N. MÉNESSIER
QUI AVAIT MIS EN MUSIQUE DES PAROLES DE L’AUTEUR
Madame, il est heureux, celui dont la pensée (Qu’elle fût de plaisir, de douleur ou d’amour) A pu servir de sœur à la vôtre un seul jour. Son âme dans votre âme un instant est passée ;
Le rêve de son cœur un soir s’est arrêté, Ainsi qu’un pèlerin, sur le seuil enchanté Du merveilleux palais tout peuplé de féeries Où dans leurs voiles blancs dorment vos rêveries.
Qu’importe que bientôt, pour un autre oublié, De vos lèvres de pourpre il se soit envolé Comme l’oiseau léger s’envole après l’orage ? Lorsqu’il a repassé le seuil mystérieux, Vos lèvres l’ont doré, dans leur divin langage,
  D’un sourire mélodieux.

Le Saule

FRAGMENT
I
Il se fit tout à coup le plus profond silence,
Quand Georgina Smolen se leva pour chanter. Miss Smolen est très-pâle. — Elle arrive de France, Et regrette le sol qu’elle vient de quitter. On dit qu’elle a seize ans. — Elle est Américaine ; Mais dans ce beau pays dont elle parle à peine, Jamais deux yeux plus doux n’ont du ciel le plus pur Sondé la profondeur et réfléchi l’azur. Faible et toujours souffrante, ainsi qu’un diadème Elle laisse à demi, sur son front orgueilleux, En longues tresses d’or tomber ses blonds cheveux, Elle est de ces beautés dont on dit qu’on les aime Moins qu’on ne les admire ; — un noble, un chaste cœur ; — La volupté, pour mère, y trouva la pudeur. Bien que sa voix soit douce, elle a sur le visage, Dans les gestes, l’abord, et jusque dans ses pas, Un signe de hauteur qui repousse l’hommage, Soit tristesse ou dédain, mais qui ne blesse pas. Dans un âge rempli de crainte et d’espérance, Elle a déjà connu la triste indifférence, Cette fille du temps. — Qui pourrait cependant Se lasser d’admirer ce front triste et charmant Dont l’aspect seul éloigne et guérit toute peine ? Tant sont puissants, hélas ! sur la misère humaine Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, Jeunesse de visage et jeunesse de cœur ! Chose étrange à penser, il paraît difficile Au regard le plus dur et le plus immobile De soutenir le sien. — Pourquoi ? Qui le dira ? C’est un mystère encor. — De ce regard céleste L’atteinte, allant au cœur, est sans doute funeste, Et devra coûter cher à qui la recevra.
Miss Smolen commença ; — l’on ne voyait plus qu’elle. On connaît ce regard qu’on veut en vain cacher, Si prompt, si dédaigneux, quand une femme est belle !… Mais elle ne parut le fuir ni le chercher.
Elle chanta cet air qu’une fièvre brûlante Arrache, comme un triste et profond souvenir, D’un cœur plein de jeunesse et qui se sent mourir ; Cet air qu’en s’endormant Desdemona tremblante, Posant sur son chevet son front chargé d’ennuis, Comme un dernier sanglot soupire au sein des nuits.
D’abord ses accents purs, empreints d’une tristesse Qu’on ne peut définir, ne semblèrent montrer Qu’une faible langueur, et cette douce ivresse Où la bouche sourit et les yeux vont pleurer. Ainsi qu’un voyageur couché dans sa nacelle, Qui se laisse au hasard emporter au courant, Qui ne sait si la rive est perfide ou fidèle, Si le fleuve à la fin devient lac ou torrent ; Ainsi la jeune fille, écoutant sa pensée, Sans crainte, sans effort, et par sa voix bercée, Sur les flots enchantés du fleuve harmonieux S’éloignait du rivage en regardant les cieux…
Quel charme elle exerçait ! Comme tous les visages S’animaient tout à coup d’un regard de ses yeux ! Car, hélas ! que ce soit, la nuit dans les orages, Un jeune rossignol pleurant au fond des bois, Que ce soit l’archet d’or, la harpe éolienne, Un céleste soupir, une souffrance humaine, Quel est l’homme, aux accents d’une mourante voix, Qui, lorsque pour entendre il a baissé la tête, Ne trouve dans son cœur, même au sein d’une fête, Quelque larme à verser, — quelque doux souvenir Qui s’allait effacer et qu’il sent revenir ?
Déjà le jour s’enfuit, — le vent souffle, — silence ! La terreur brise, étend, précipite les sons. Sous les brouillards du soir le meurtrier s’avance, Invisible combat de l’homme et des démons ! À l’action, Iago ! Cassio meurt sur la place. Est-ce un pêcheur qui chante, est-ce le vent qui passe ? Écoute, moribonde ! Il n’est pire douleur Qu’un souvenir heureux dans les jours de malheur.
Mais, lorsqu’au dernier chant la redoutable flamme Pour la troisième fois vient repasser sur l’âme Déjà prête à se fondre, et que dans sa frayeur Elle presse en criant sa harpe sur son cœur… La jeune fille alors sentit que son génie Lui demandait des sons que la terre n’a pas ; Soulevant par sanglots des torrents d’harmonie, Mourante, elle oubliait l’instrument dans ses bras. Ô Dieu ! mourir ainsi jeune et pleine de vie… Mais tout avait cessé, le charme et les terreurs, Et la femme en tombant ne trouva que des pleurs.
Pleure, le ciel te voit ! — pleure, fille adorée ! Laisse une douce larme au bord de tes yeux bleus Briller, en s’écoulant, comme une étoile aux cieux ! Bien des infortunés dont la cendre est pleurée Ne demandaient pour vivre et pour bénir leurs maux Qu’une larme — une seule — et de deux yeux moins beaux !
Échappant aux regards de la foule empressée, Miss Smolen s’éloignait, la rougeur sur le front ; Sur le bord du balcon elle resta penchée.
Oh ! qui l’a bien connu, ce mouvement profond, Ce charme irrésistible, intime, auquel se livre Un cœur dans ces moments de lui-même surpris, Qu’aux premiers battements un doux mystère enivre, Jeune fleur qui s’entr’ouvre à la fraîcheur des nuits ! Fille de la douleur, harmonie ! harmonie ! Langue que pour l’amour inventa le génie ! Qui nous vins d’Italie, et qui lui vins des cieux ; Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d’une ombre offensée, Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux ! Qui sait ce qu’un enfant peut entendre et peut dire Dans les soupirs divins nés de l’air qu’il respire, Tristes comme son cœur, et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des bois !…
Oh ! quand tout a tremblé, quand l’âme tout entière Sous le démon divin se sent encor frémir, Pareille à l’instrument qui ne peut plus se taire, Et qui d’avoir chanté semble longtemps gémir… Et quand la faible enfant, que son délire entraîne, Mais qui ne sait d’amour qui ce qu’elle en rêva, Vient à lever les yeux… la belle Américaine, Qui dérobait les siens, enfin les souleva.
Sur qui ? — Bien des regards, ainsi qu’on peut le croire, Comme un regard de reine avaient cherché le sien, Que de fronts orgueilleux qui s’en seraient fait gloire ! Sur qui donc ? — Pauvre enfant, le savait-elle bien ?
Ce fut sur un jeune homme à l’œil dur et sévère, Qui la voyait venir et ne la cherchait pas ; Qui, lorsqu’elle emportait une assemblée entière, N’avait pas dit un mot, ni fait vers elle un pas. Il était seul, debout : — un étrange sourire ; — Sous de longs cheveux blonds des traits efféminés ; — À ceux qui l’observaient son regard semblait dire : On ne vous croira pas si vous me devinez. Son costume annonçait un fils de l’Angleterre ; Il est, dit-on, d’Oxford. — Né dans l’adversité, Il habite le toit que lui laissa son père, Et prouve un noble sang par l’hospitalité. Il se nomme Tiburce.
Il se nomme Tiburce.On dit que la nature A mis dans sa parole un charme singulier, Mais surtout dans ses chants, — que sa voix triste et pure A des sons pénétrants qu’on ne peut oublier. Mais, à compter du jour où mourut son vieux père, Quoi qu’on fît pour l’entendre, il n’a jamais chanté.
D’où la connaissait-il ? ou quel secret mystère Tient sur cet étranger son regard arrêté ? Quel souvenir ainsi les met d’intelligence ? S’il la connaît, pourquoi ce bizarre silence ? S’il ne la connaît pas, pourquoi cette rougeur ? On ne sait. — Mais son œil rencontra l’œil timide De la vierge tremblante, et le sien plus rapide Sembla comme une flèche aller chercher le cœur. Ce ne fut qu’un éclair. L’invisible étincelle Avait jailli de l’âme, et Dieu seul l’avait vu ! Alors, baissant la tête, il s’avança vers elle, Et lui dit : « M’aimes-tu, Georgette, m’aimes-tu ? »
II
Tandis que le soleil s’abaisse à l’horizon, Tiburce semble attendre, au seuil de sa maison, L’heure où dans l’Océan l’astre va disparaître. À travers les vitraux de la sombre fenêtre, Les dernières lueurs d’un beau jour qui s’enfuit Percent encor de loin le voile de la nuit.
Deux puissants destructeurs ont marqué leur présence Dans le manoir désert du pauvre étudiant : Le temps et le malheur. — Tu gardes le silence, Vieux séjour des guerriers, autrefois si bruyant ! Dans les longs corridors qui se perdent dans l’ombre, Où de tristes échos répètent chaque pas, Se mêlaient autrefois des serviteurs sans nombre… La coupe des festins égaya les repas.
Une lampe, qu’au loin on aperçoit à peine, Prouve que de ces murs un seul est habité. Ainsi tombe et périt le féodal domaine ; Ici la solitude, — ici la pauvreté. Ce sont les lourds arceaux d’un vieux laboratoire Que Tiburce a choisis ; — non loin est un caveau, Peut-être une prison, — peut-être un oratoire ; Car rien n’approche autant d’un autel qu’un tombeau.
Là, dans le vieux fauteuil de la noble famille, Où les enfants priaient, où mouraient les vieillards, S’agenouilla jadis plus d’une chaste fille Qui poursuivait des yeux de lointains étendards. Plus tard, c’est encor là qu’à l’heure où le coq chante, Demandant au néant des trésors inouïs, L’alchimiste courbé, d’une main impuissante Frappa son front ridé dans le calme des nuits. Le philosophe oisif disséqua sa pensée… La science aujourd’hui, rencontrant sous ses pieds Les vestiges poudreux d’une route effacée, Sourit aux vains efforts des siècles oubliés.
Sur le chevet du lit pend cette triste image, Où Raphaël, traînant une famille en deuil, Dépose l’Homme-Dieu de la croix au cercueil. Sa mère de ses mains veut couvrir son visage, Ses bras se sont roidis et, pour la ranimer, Ses filles n’ont, hélas ! que leur sainte prière… Ah ! blessures du cœur, votre trace est amère, Promptes à vous ouvrir, lentes à vous fermer !
Ici c’est Géricault et sa palette ardente ; Mais qui peut oublier cette fausse Judith, Et, dans la blanche main d’une perfide amante La tête qu’en mourant Allori suspendit ?
Et plus loin — la clarté d’une lampe sans vie Agite sur les murs, dans l’ombre appesantie, Un marbre mutilé. — Père d’un temps nouveau, Ta mémoire, ô héros ! ne sera point troublée. Ton image se cache, et doit rester voilée Sur la terre où l’on boit encore à Waterloo…
Les arts, ces dieux amis, fils de la solitude, Sont rois sous cette voûte ; auprès d’eux l’humble étude Vient d’un baiser de paix rassurer la douleur ; Et toi surtout, et toi, triste et fidèle amie, À qui l’infortuné, dans ses nuits d’insomnie, Dit tout bas ces secrets qui dévorent le cœur, Toi, déesse des chants, à qui, dans son supplice, La douleur tend les bras, criant : — Consolatrice ! Consolatrice !
Consolatrice !À l’âge où la chaleur du sang Fait éclore un désir à chaque battement, Où l’homme, apercevant, des portes de la vie, La Mort à l’horizon, s’avance et la défie ; — Parmi les passions qui viennent tour à tour S’asseoir au fond du cœur sur un trône invisible, La haine — l’intérêt — l’ambition — l’amour, Tiburce n’en connaît qu’une — la plus terrible. Jusqu’à ce jour, du moins, le sillon n’a senti Des autres que le germe ; une seule a grandi. Quant à cette secrète et froide maladie, Misérable cancer d’un monde qui s’en va, Ce facile mépris de l’homme et de la vie, Nul de l’avoir connu jamais ne l’accusa. Mais pourquoi cherchait-il ainsi la solitude ? On ne sait. — Dès longtemps il chérissait l’étude.
Autrefois ignoré, mais content de son sort, Il marcha sur les pas de ceux à qui la mort Révèle les secrets de l’être et de la vie. Incliné sous sa lampe, infatigable amant D’une science aride et longtemps poursuivie ; On le voyait, la nuit, écrire assidûment ; Ou quelquefois encor, quand l’astre au front d’albâtre Efface les rayons de son disque incertain, Il osait, oubliant sa tâche opiniâtre, Étudier les lois de ces mondes sans fin, Flots d’une mer de feu sur nos front balancée, Et que n’ont pu compter ni l’œil ni la pensée !…
Mais, hélas ! que de jours, que de longs jours passés Ont vu depuis ce temps ses travaux délaissés ! Renfermé dans les murs où mourut son vieux père, Depuis plus de deux ans, sous son toit solitaire Il vit seul, loin des yeux — heureux — car ses amis, En calculant les jours, n’ont point compté les nuits. Peut-être en se cachant voulait-il le silence… Qui savait ses projets ? Nul ne connaît celui Qui le fait sur le seuil demeurer aujourd’hui.
Mais la nuit à grands pas sur la terre s’avance, Et les ombres déjà, que le vent fait frémir, Sur le sol obscurci semblent se réunir. Le repos par degrés s’étend sur les campagnes, L’astre baisse, — il s’arrête au sommet des montagnes, Jette un dernier regard aux cimes des forêts, Et meurt. — Les nuits d’hiver suivent les soirs de près.
Quelques groupes épars d’oisifs, de jeunes filles, De joyeux villageois regagnant la cité, Se distinguent encore, malgré l’obscurité. Sous le chaume habité par de pauvres familles, Des feux de loin en loin enfument les vieux toits Noircis par l’eau du ciel dont dégouttent les bois. Tandis que des enfants la voix fraîche et sonore, Montant avec l’encens de la maison de Dieu, Au bruit confus des mers au loin se mêle encore, Et fait frémir au vent les vitraux du saint lieu, Quelques refrains grossiers que l’on entend à peine Rappellent au passant le jour du samedi. Le buveur nonchalant a laissé loin de lui L’artisan de la veille, obsédé par la gêne, Qui, baignant de sueur chaque morceau de pain, Travaillant pour le jour, doute du lendemain. L’oubli, ce vieux remède à l’humaine misère Semble avec la rosée être tombé des cieux. Se souvenir, hélas ! — oublier — c’est sur terre Ce qui, selon les jours, nous fait jeunes ou vieux !
Tiburce contemplait cette bizarre scène ; Son œil sous les vapeurs apercevait à peine Les fantômes mouvants qui passaient devant lui. Dieu juste ! sous ces toits que d’humbles destinées S’achevant en silence ainsi qu’elles sont nées ! — Et Tiburce pensa quil était pauvre aussi.
Ah ! Pauvreté, marâtre ! à qui donc est utile Celui qui d’un sein maigre a bu ton lait stérile ? À quoi ressemble l’homme, ignoré du destin, Qui, reprenant le soir son sentier du matin, Marchant à pas comptés dans sa vie inconnue, S’endort quand sur son toit la nuit est descendue ? Peut-être est-ce le sage : — un moins pesant fardeau Courbe plus lentement son front jusqu’au tombeau. Mais celui qu’un fatal et tout-puissant génie Livre dans l’ombre épaisse à la pâle Insomnie, Celui qui pour souffrir, ne se reposant pas, Vit d’une double vie — oh ! qu’est-il ici-bas ? Pareille à l’ange armé du saint glaive de flamme, L’invincible Pensée a du seuil de son âme Chassé le doux Sommeil, comme un hôte étranger. Seule elle y règne — et n’est pas longue à la changer En une solitude immense, et plus profonde Que les déserts perdus sur les bornes du monde !
Mais silence ! écoutez ! — c’est le son du beffroi. Tiburce s’est levé : — « L’heure de la prière ! Dit-il, soit : c’est mon heure ! ils prieront Dieu pour moi ! » Il marche — il est parti…
Il marche — il est parti…Le jour et la lumière Des sinistres projets sont mauvais confidents. Là, les audacieux sont nommés imprudents. La pensée, évitant l’œil vulgaire du monde, S’enfuit au fond du cœur. — La nuit, la nuit profonde, Vient seule relever, à l’heure du sommeil, Les fronts qui s’inclinaient aux rayons du sommeil.
Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant, De ton palais d’azur, au sein du firmament,
  Que regardes-tu dans la plaine ?
La tempête s’éloigne, et les vents sont calmés. La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère, Le phalène doré, dans sa course légère,
  Traverse les prés embaumés.
Que cherches-tu sur la terre endormie ? Mais déjà vers les monts je te vois t’abaisser ; Tu fuis, en souriant, mélancolique amie, Et ton tremblant regard est près de s’effarer.
Étoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d’argent du manteau de la Nuit, Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit. — Étoile, où t’en vas-tu, dans cette nuit immense ? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux ? Où t’en vas-tu si belle, à l’heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux ? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête — Étoile de l’amour, ne descends pas des cieux !
III
« C’est vrai, Bell, répondit Georgette à son amie ;
Souvent jusqu’à la nuit j’aime à rester ici. La mer y vient mourir sur la plage endormie…
— Mais qu’as-tu ? dit Bella : pourquoi pleurer ainsi ?
— Restons, restons toujours ; ce sont de douces larmes… Douces, et sans motif… et des larmes pourtant ! As-tu peur ? mais la peur elle-même a ses charmes… C’est mon plaisir du soir ; restons un seul instant.
— Hélas ! bonne Georgette, il faut bien qu’on te cède ; Mais la nuit va venir, et… Dieu nous soit en aide ! Pourquoi donc dans ma main sens-je frémir ta main ? »
Georgette, en soupirant, regarda son amie :
« Ainsi, Bella, pour toi, de ce double chemin Où l’on dit que nos pas s’égarent dans la vie, Un seul, un seul existe, et te sera connu ! L’hiver prochain, dis-moi, Bell, quel âge auras-tu ? Mais que dis-je ? notre âge est à peu près le même. Je suis folle, et c’est tout. Pauvre Bella, je t’aime Du fond du cœur.
Du fond du cœur. — Mon Dieu ! Georgina, qu’as-tu donc Tu ne te soutiens plus…
Tu ne te soutiens plus… — Pardon, chère, pardon ! Tiens, donne-moi ton bras, et revenons ensemble. » Toutes deux lentement marchèrent quelques pas :
« Non ! cria Georgina, non, je ne le puis pas Je ne puis pas le fuir ! N’est-ce pas qu’il te semble, Bella, que je suis pâle, et que je dois souffrir ? C’est le bruit de ces flots, de ce vent qui murmure, C’est l’aspect de ces bois, c’est toute la nature Qui me brise le cœur, et qui me fait mourir !… Ah ! Bella, ma Bella, rien que par la pensée, Tant souffrir ! quelle nuit terrible j’ai passée ! Terrible et douce, amie ! écoute, écoute-moi…
— Parle, ma Georgina, raconte-moi ta peine.
— Oui, tout à toi, Bella, car ma pauvre âme est pleine Et qui me soutiendra, chère, si ce n’est toi ? Sœur de mon âme, écoute. Ô mon unique amie, C’est de bonheur, Bella, que je meurs ! c’est ma vie Qui dans cet océan se perd comme un ruisseau. Pour toi, ces eaux, ces bois, tout est muet, ma chère ! Viens, ma bouche et mon cœur t’en diront le mystère… Rappelons-nous Hamlet, et sois mon Horatio. »
IV
Au bord d’une prairie, où la fraîche rosée
Incline au vent du soir la bruyère arrosée, Le château de Smolen, vénérable manoir, Découpe son portail sous un ciel triste et noir. C’est au pied de ces murs que Tiburce s’arrête. Il écoute. — À travers les humides vitraux, Il voit passer une ombre et luire des flambeaux : « À cette heure ! dit-il. Est-ce encore une fête ? » Puis, avec un murmure, il ajoute plus bas : « M’aurait-elle trompé ? » Dans ce moment, un pas Au penchant du coteau semble se faire entendre… Il est sans armes, seul. — Viendrait-on le surprendre ?
Il hésite — il approche à pas silencieux. Caché sous le portail, que couvre une ombre épaisse, Tour à tour près du mur il se penche et se baisse… Quel spectacle imprévu vient de frapper ses yeux !
Près de l’ardent foyer où le chêne pétille, Le vieux Smolen, courbé, récite à haute voix L’oraison qu’après lui répète sa famille. Comme dans ce guerrier si terrible autrefois La sainte paix de l’âme efface les années ! Il prie, — et cependant deux femmes inclinées Pour parler au Seigneur se reposent sur lui. Tïburce les connaît ; — l’une est âgée — et l’autre… — Corrupteur, corrupteur, que viens-tu faire ici ? Vois ! elle est à genoux, mais les chants de l’apôtre Ne retentissent plus dans le fond de son cœur. Pourquoi ces mouvements, ces yeux fixés à terre ? Qui rendra maintenant cette fille à son père ?… Qui sait si ce vieillard, certain de son honneur, Tout en priant ainsi, n’a pas de sa parole Détourné sa pensée, et s’il ne bénit pas En ce moment, hélas ! l’enfant qui le console, Et dont l’ange gardien fuit au bruit de tes pas ?
Mais non, non, ce vieillard ne saurait douter d’elle. Soixante ans de vertu l’ont fait croire au bonheur. Georgina s’est levée ! Ah ! que cette pâleur Lui sied bien à tes yeux, Tiburce, et qu’elle est belle ! Courbe-toi, jeune fille, et du pied de l’autel Viens présenter ton front au baiser paternel. Presse, en te retirant, sur ta lèvre brûlante La main de ce vieillard — encor ! — bien ! presse-la ! N’entends-tu pas ton cœur, douce et loyale amante, Ton cœur qui bat de joie, et te crie : « Il est là ! »
Il est là, miss Smolen, qui t’attend, et qui compte Les bénédictions d’un père à son enfant, Il est là, sur le-seuil, qui descend et qui monte, Comme un larron de nuit que la frayeur surprend. Hâte-toi, le temps fuit ! l’horizon se colore ! L’astre des nuits bientôt va briller — hâte-toi !
Mais à peine au château quelques clartés encore S’agitent ça et là. — Le silence — l’effroi. — Quelques pas, quelques sons traversent la nuit sombre ; Une porte a gémi dans un long corridor. — Tiburce attend toujours. — Le ravisseur, dans l’ombre, N’a-t-il pas des pensers de meurtrier ? — Tout dort.
Oh ! qui n’a pas senti son cœur battre plus vite À l’heure où sous le ciel l’homme est seul avec Dieu ? Qui ne s’est retourné, croyant voir à sa suite Quelque forme glisser — quand des lignes de feu, Se croisant en tous sens, brillent dans les ténèbres, Comme les veines d’or du mur d’airain des nuits !… Lorsque l’homme effrayé, soulevant les tapis Qui se froissent sur lui, croit que des cris funèbres De courir à son or sont venus l’avertir… Malheur ! Quand la nuit vient, l’homme est fait pour dormir.
Il est certain qu’alors l’Effroi sur notre tête Passe comme le vent sur la cime des bois, Et lorsqu’à son aspect le cœur manque, il s’arrête, Et saisit aux cheveux l’homme resté sans voix.
Derrière l’angle épais d’une fenêtre obscure, Tiburce resté seul avançait à grands pas. Aux rayons de la lune une blanche figure « Hélas ! après deux ans ! » dit-elle, et sa pensée Mourut dans un soupir sur sa lèvre glacée…
V
« Qu’avez-vous, mon ami ? pourquoi ce front chagrin ? Seigneur, me cachez-vous vos sujets de tristesse ? Vous avez négligé de prier ce matin ; Cher Seigneur, vous souffrez. Le mal qui vous oppresse Me fait souffrir aussi.
Me fait souffrir aussi.— Rien, rien, dit le vieillard. Où donc est votre fille ? Elle descend bien tard.
— Dieu du ciel ! Georgina, mon cher Seigneur, vous aime Et vos chagrins la font souffrir comme moi-même ; Elle pleure. Ô Smolen ! qui vous a, cette nuit, Fait tout à coup ainsi sortir de votre lit ? Silence ! disiez-vous ; — et cependant, pensais-je, Les chemins et les toits sont recouverts de neige. Hélas ! je parle au nom d’une vieille amitié, Qui de vos soixante ans a porté la moitié.
— Je suis malade, femme, et rien de plus.
Je suis malade, femme, et rien de plus.— Malade ?
Quoi ! Smolen est malade, et par cette saison Expose son front chauve à l’agitation D’une nuit de tempête, et seul, la nuit, s’évade En me criant : — Silence ! — ainsi qu’un assassin Que l’esprit de malheur conduit à son dessein ! Oui, vous êtes malade, ou je suis bien trompée. C’est le cœur, cher seigneur, le cœur qui souffre en vous. Pitié, mon Dieu ! Pourquoi demander votre épée ? Où voulez-vous aller ? Seigneur, songez à nous. Allez-vous dans le deuil laisser votre famille ?
— Rien, rien, dit le vieillard. Mais où donc est ma fille ? »
VI
Comme avec majesté sur ces roches profondes, Que l’inconstante mer ronge éternellement, Du sein des flots émus sort l’astre tout-puissant, Jeune et victorieux — seule âme des deux mondes ! L’Océan, fatigué de suivre dans les cieux Sa déesse voilée au pas silencieux, Sous les rayons divins retombe et se balance. Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense. La terre lui sourit. — C’est l’heure de prier. Être sublime ! esprit de vie et de lumière, Qui, reposant ta force au centre de la terre, Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier ; Toi, dont le bras puissant, dans l’éternelle plaine, Parmi les astres d’or la soulève et l’entraîne Sur la route invisible, où d’un regard de Dieu Tomba dans l’infini l’hyperbole de feu ! Tu peux faire accourir ou chasser la tempête Sur ce globe d’argile à l’espace jeté, D’où vers son Créateur l’homme, élevant sa tête, Passe et tombe en rêvant une immortalité ; Mais comme toi son sein renferme une étincelle De ce foyer, de vie et de force éternelle, Vers lequel en tremblant le monde étend les bras, Prêt à s’anéantir, s’il ne l’animait pas ! Son essence à la tienne est égale et semblable. Lorsque Dieu l’en tira pour lui donner le jour, Il te fit immortel, et le fit périssable… Il te fit solitaire, et lui donna l’amour, Amour ! torrent divin de la source infinie ! Ô dieu d’oubli, dieu jeune, au front pâle et charmant ! Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu’on envie Font quelquefois de loin sourire tristement, Qu’importent cette mer, son calme et ses tempêtes, Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes, Et le temps et la vie, au cœur qui t’a connu ? Fils de la Volupté, père des Rêveries, Tes filles sur ton front versent leurs fleurs chéries, Ta mère en soupirant t’endort sur son sein nu !
À cette heure d’espoir, de mystère et de crainte Où l’oiseau des sillons annonce le matin, Tiburce de la ville avait gagné l’enceinte, Et de son pauvre toit reprenait le chemin. Tout se taisait au loin dans les blanches prairies ; Tout, jusqu’au souvenir, se taisait dans son cœur. Pour la nature et l’homme, ainsi parfois la vie A ses jours de soleil et ses jours de bonheur. C’est une pause — un calme — une extase indicible. Le temps — ce voyageur qu’une main invisible, D’âge en âge, à pas lents, mène à l’éternité — Sur le bord du chemin, pensif, s’est arrêté.
Ah ! brûlante, brûlante, ô nature ! est la flamme Que d’un être adoré la main laisse à la main, Et la lèvre à la lèvre, et l’âme au fond de l’âme ! Devant tes voluptés, ô Nuit ! c’est le Matin Qui devrait disparaître et replier ses ailes ! Pourquoi te réveiller, quand, loin des feux du jour, Aux accents éloignés de tes sœurs immortelles, Tes beaux yeux se fermaient dans les bras de l’Amour ? Que fais-tu, jeune fille, à cette heure craintive ? Lèves-tu ton front pâle au bord du flot dormant, Pour suivre à l’horizon les pas de ton amant ? La vaste mer, Georgette, a couvert cette rive. L’écume de ses eaux trompera tes regards. Tu la prendras de loin pour le pied des remparts Où de ton bien-aimé tu crois voir la demeure. Rentre, cœur plein d’amour ! les vents d’est à cette heure Glissent dans tes cheveux, et leur souffle est glacé. Retourne au vieux manoir et songe au temps passé !
Sous les brouillards légers qui dérobaient la terre, Tiburce dans les prés s’avançait lentement. Il atteignit enfin la maison solitaire Que rougissaient déjà les feux de l’orient. — Ce fut à ce moment qu’en refermant sa porte Il sentit tout à coup un bras lui résister : « Qui donc lutte avec moi ? dit-il d’une voix forte. — Homme, dit le vieillard, songez à m’écouter. »
VII
C’est une chose étrange, à cet instant du jour,
De voir ainsi les sœurs, au fond ce vieux cloître, Parler en s’agitant et passer tour à tour. Tantôt subitement le bruit semble s’accroître, Puis tout à coup il cesse, et tous pour un moment Demeurent en silence, et comme dans la crainte De quelque singulier et triste événement. Écoutez ! — écoutez ! — N’est-ce pas une plainte Que nous venons d’entendre ? On dirait une voix Qui souffre et qui gémit pour la dernière fois. Elle sort d’un caveau que la foule environne. Des pleurs — un crucifix — des femmes à genoux… Ô sœurs, ô pâles sœurs ! sur qui donc priez-vous ? Qui de vous va mourir ? qui de vous abandonne Un vain reste de jours oubliés et perdus ? Car vous, filles de Dieu, vous ne les comptez plus. Que le sort les épargne ou qu’il vous les demande, Vous attendez la mort dans des habits de deuil ; Et qui sait si pour vous la distance est plus grande, Ou de la vie au cloître — ou du cloître au cercueil ? Inclinée à demi sur le bord de sa couche, Une femme — une enfant — faible, mais belle encor, Semble en se débattant lutter avec la mort. Ses bras cherchent dans l’ombre et se tordent. — Sa bouche Fait pour baiser la croix des efforts impuissants. Elle pleure — elle crie — elle appelle à voix haute Sa mère… — Ô pâles sœurs ! quelle fut donc sa faute ? Car ce n’est pas ainsi que l’on meurt à seize ans.
Le soleil a deux fois rendu le jour au monde Depuis que dans ce cloître un vieillard l’amena. Il regarda tomber sa chevelure blonde, Lui montra sa cellule — et puis lui pardonna. Elle était à genoux quand il s’éloigna d’elle ; Mais en se relevant une pâleur mortelle La força de chercher un bras pour s’appuyer — Et depuis ce moment on n’a plus qu’à prier.
Ah ! priez sur ce lit ! priez pour la mourante ! Si jeune ! et voyez-la, sa main faible et tremblante Vous montre en expirant le lieu de la douleur — Et, quel que soit son mal, il est venu du cœur.
Savez-vous ce que c’est qu’un cœur de jeune fille ? Ce qu’il faut pour briser ce fragile roseau Qui ploie et qui se courbe au plus léger fardeau ? L’amitié — le repos — celui de sa famille — La douce confiance — et sa mère — et son Dieu — Voilà tous ses soutiens ; — qu’un seul lui manque, adieu. Ah ! priez. Si la mort à son heure dernière À la clarté du ciel entr’ouvrait sa paupière, Peut-être elle dirait, avant de la fermer, Comme Desdemona : — « Tuer pour trop aimer. »
Il est sous le soleil de douces créatures Sur qui le ciel versa ses beautés les plus pures, Êtres faibles et bons, trop charmants pour souffrir, Que l’homme peut tuer, mais qu’il ne peut flétrir. Le Malheur, ce vieillard à la main desséchée, Voit s’incliner leur tête avant qu’il l’ait touchée ; Ils veulent ici-bas d’un trône — ou d’un tombeau.
Telles furent, hélas ! bien des infortunées Que dévora la tombe au sortir du berceau, Que le ciel au berceau avait prédestinées — Et telle fut aussi celle qui va mourir. Déjà le mal atteint les sources de la vie. À peine, soulevant sa tête appesantie, Sa main, son bras tremblant, peuvent la soutenir. Cependant elle cherche — elle écoute sans cesse ; À travers les vitraux, sur la muraille épaisse, Tombe un rayon. — Hélas ! c’est encore un beau jour. Tout renaît, la chaleur, la vie et la lumière. Ah ! c’est quand un beau ciel sourit à notre terre Que l’aspect de ces biens qui nous fuient sans retour Nous montre quel désert emplissait notre amour !
Mais qui ne sait, hélas ! que toujours l’Espérance, Des célestes gardiens veillant sur la souffrance Est le dernier qui reste auprès du lit de mort ? Jetant quelques parfums dans la flamme expirante, Et jusqu’à son cercueil emportant la mourante, Elle berce en chantant la Douleur qui s’endort.
Si loin qu’à l’horizon son regard peut s’étendre, L’œil de la pauvre enfant sur l’eau s’est arrêté : « Quoi ! rien ? » murmure-t-elle — et que peut-elle attendre ? Mais la Mort, à pas lents, vient de l’autre côté, L’Océan tout à coup, et le ciel et la terre Tournent — tout se confond. — Le fanal solitaire Comme un homme enivré chancelle. — Ange des cieux ! N’est-ce pas pour toujours qu’elle a fermé les yeux ?
La grille en cet instant a résonné. — Silence ! Un pas se fait entendre — un jeune homme s’élance. Il est couvert d’un froc. Tous se sont écartés. Il traverse la foule à pas précipités :
« Mes sœurs, demande-t-il, où donc est la novice ? »
Il l’a vue ; un soupir dans l’ombre a répondu. Alors d’un ton de voix qui veut qu’on obéisse : « Georgette, lui dit-il, Georgette, m’entends-tu ? »
En prononçant ces mots, le frère se découvre. De la malade alors la paupière s’entrouvre ; L’a-t-elle reconnu ? Son œil terne et hagard Est voilé d’un nuage et se perd dans le vide. Il doute — sur son front passe un éclair rapide. « Laissez-nous seuls, dit-il ; je suis venu trop tard. »
Le ciel s’obscurcissait. — Les traits de la mourante S’effaçaient par degrés sous la clarté tremblante. Auprès de son chevet le crucifix laissé De ses débiles mains à terre avait glissé. Le silence régnait dans tout le monastère, Un silence profond — triste — et que par moment Interrompait un faible et sourd gémissement. Sous le rideau du lit courbant son front sévère, L’étranger immobile écoutait — regardait — Tantôt il suppliait — tantôt il ordonnait. On distingua de foin quelques gestes bizarres, Accompagnés de mots que nul ne saisissait, Mais qui, prononcés bas, et de plus en plus rares, Après quelques moments cessèrent tout à fait. Au nom de l’ordre saint dont il se disait frère, Auprès de la malade on l’avait laissé seul… Sur le bord de la couche il vit pendre un linceul. — « Trop tard, répéta-t-il, trop tard ! » — et sur la terre Il tomba tout à coup plein de rage et d’horreur.
— Hommes, vous qui savez comprendre la douleur, Gémir, jeter des fleurs, prier sur une tombe, Pensez-vous quelquefois à ce que doit souffrir Celui qui voit ainsi l’infortuné qui tombe, Et lui tend une main qu’il ne peut plus saisir ? Celui qui sur un lit vient pencher son front blême Où les nuits sans sommeil ont gravé leur pâleur, Et là, d’un œil ardent chercher sur ce qu’il aime, Comme un signe de vie, un signe de douleur ; Qui, suspendant son âme à cette âme adorée, S’attache à ce rameau qui va l’abandonner ; Qui, maudissant le jour et sa vue abhorrée, Sent son cœur plein de vie, et n’en peut rien donner ?
Et, lorsque la dernière étincelle est éteinte, Quand il est resté là — sans espoir — et sans crainte — Qu’il contemple ces traits, ce calme plein d’horreur, Ces longs bras amaigris traînant hors de la couche, Ce corps frêle et roidi, ces yeux et cette bouche Où le néant ressemble encore à la douleur… Il soulève une main qui retombe glacée : Et s’il doute, insensé ! s’il se retourne, il voit La Mort branlant la tête, et lui montrant du doigt L’être pâle, étendu sans vie et sans pensée.
VIII
Tout est fini ; la cendre est rendue à la terre. Le ministre est parti — peut-être l’attend-on. Tu t’es évanouie ! ô toi, fleur solitaire ! Il ne reste plus rien, — rien qu’un tombeau sans nom.
Personne n’a suivi sa dépouille mortelle. Aucun pas n’est marqué sur le bord du chemin. Son vieux père est trop faible, et d’ailleurs, privé d’elle, Plus loin encor peut-être il la suivra demain.
Descends donc, pauvre fille, en ta tombe ignorée, Sous ta pierre mal jointe et d’herbes entourée ! Cette terre est fertile, et va bientôt fleurir Sur le débris nouveau qu’elle vient de couvrir… Ô terre ! toi qui sais sous la tombe muette Garder si bien les morts que l’Océan rejette, Quand ton sein, fécondé par la corruption, Redemande la vie à la destruction, Qu’es-tu donc qu’un sépulcre immense, et dont l’emblème Est le serpent roulé qui se ronge lui-même ?
— Mais vous, rêves d’amour, rires, propos d’enfant Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend, Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite, Doux mystère du toit que l’innocence habite, Candeur des premiers jours, qu’êtes-vous ? —
Paix profonde à ton âme, enfant ! à ta mémoire ! Adieu ! ta blanche main sur le clavier d’ivoire Durant les nuits d’été ne voltigera plus…
IX
Glisse au sein de la nuit, beau brick de l’Espérance ! Terre d’Écosse, adieu ! Glisse, fils des forêts ! — Que l’on tienne les yeux, que l’on veille de près Sur ce jeune homme en deuil, qui seul, dans le silence, De la poupe, en chantant, se penche sur les flots. Ses yeux sont égarés. Deux fois les matelots L’ont reçu dans leurs bras, prêt à perdre la vie. Et cependant il chante, et l’oreille est ravie Des sons mystérieux qu’il mêle au bruit des vents. « Le saule… — au pied du saule… » il parle comme en rêve : « Barbara ! — Barbara ! » Sa voix baisse, s’élève, Et des flots tour à tour suit les doux mouvements. « Enfants, veillez sur lui ! — la force l’abandonne ! Sa voix tombe et s’éteint — pourtant il chante encor. Quel peut être le mal qui cause ainsi sa mort ? Couchez-le sur un lit, enfants, la mer est dure ! — Enseigne, répondit la voix des matelots, Son manteau recouvrait une large blessure, D’où son sang goutte à goutte est tombé dans les flots. »

Au Lecteur des deux pièces qui suivent

Figure-toi, lecteur, que ton mauvais génie T’a fait prendre ce soir un billet d’Opéra. Te voilà devenu parterre ou galerie, Et tu ne sais pas trop ce qu’on te chantera.
Il se peut qu’on t’amuse, il se peut qu’on t’ennuie : Il se peut que l’on pleure, à moins que l’on ne rie Et le terme moyen, c’est que l’on bâillera. Qu’importe ? c’est la mode, et le temps passera.
Mon livre, ami lecteur, t’offre une chance égale. Il te coûte à peu près ce que coûte une stalle ; Ouvre-le sans colère, et lis-le d’un bon œil.
Qu’il te déplaise ou non, ferme-le sans rancune ; Un spectacle ennuyeux est chose assez commune, Et tu verras le mien sans quitter ton fauteuil.

Namouna

CONTE ORIENTAL
CHANT PREMIER
         Une femme est comme votre ombre : courez après, elle vous fuit ; fuyez-la, elle court après vous.
I
Le sofa sur lequel Hassan était couché Était dans son espèce une admirable chose. Il était de peau d’ours, — mais d’un ours bien léché : Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose. Hassan avait d’ailleurs une très-noble pose, Il était nu comme Ève à son premier péché.
II
Quoi ! tout nu ! dira-t-on ; n’avait-il pas de honte ? Nu, dès le second mot ! — Que sera-ce à la fin ? — Monsieur, excusez-moi : — je commence ce conte Juste quand mon héros vient de sortir du bain. Je demande pour lui l’indulgence, et j’y compte. Hassan était donc nu, — mais nu comme la main, —
III
Nu comme un plat d’argent, nu comme un mur d’église. Nu comme le discours d’un académicien. Ma lectrice rougit et je la scandalise. Mais comment se fait-il, madame, que l’on dise Que vous avez la jambe et la poitrine bien ? Comment le dirait-on, si l’on n’en savait rien ?
IV
Madame alléguera qu’elle monte en berline ; Qu’elle a passé les ponts quand il faisait du vent ; Que, lorsqu’on voit le pied, la jambe se devine ; Et tout le monde sait qu’elle a le pied charmant. Mais moi, qui ne suis pas du monde, j’imagine Qu’elle aura trop aimé quelque indiscret amant.
V
Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise, Quand on est tendrement aimée — et qu’il fait chaud ? On est si bien tout nu, dans une large chaise ! Croyez-m’en, belle dame, et, ne vous en déplaise, Si vous m’apparteniez, vous y seriez bientôt. Vous en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut.
VI
Dans un objet aimé qu’est-ce donc que l’on aime ? Est-ce du taffetas ou du papier gommé ?
Est-ce un bracelet d’or, un peigne parfumé ? Non, — ce qu’on aime en vous, madame, c’est vous-même. La parure est une arme, et le bonheur suprême, Après qu’on a vaincu, c’est d’avoir désarmé.
VII
Tout est nu sur la terre, hormis l’hypocrisie ; Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie, Les tombeaux, les enfants et les divinités. Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés. Ainsi donc le héros de cette comédie Restera nu, madame, — et vous y consentez.
VIII
Un silence parfait règne dans cette histoire. Sur les bras du jeune homme et sur ses pieds d’ivoire La naïade aux yeux verts pleurait en le quittant. On entendait à peine au fond de la baignoire Glisser l’eau fugitive, et d’instant en instant Les robinets d’airain chanter en s’égouttant.
IX
Le soleil se couchait ; — on était en septembre : Un triste mois chez nous, — mais un mois sans pareil Chez ces peuples dorés qu’a bénis le soleil. Hassan poussa du pied la porte de la chambre. Heureux homme ! — Il fumait de l’opium dans de l’ambre, Et, vivant sans remords, il aimait le sommeil.
X
Bien qu’il ne s’élevât qu’à quelques pieds de terre, Hassan était peut-être un homme à caractère ; Il ne le montrait pas, n’en ayant pas besoin. Sa petite médaille annonçait un bon coin. Il était très-bien pris : — on eût dit que sa mère L’avait fait tout petit pour le faire avec soin.
XI
Il était indolent, et très-opiniâtre ; Bien cambré, bien lavé, le visage olivâtre, Des mains de patricien, — l’aspect fier et nerveux, La barbe et les sourcils très-noirs, — un corps d’albâtre. Ce qu’il avait de beau surtout, c’étaient les yeux. Je ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;
XII
C’est une vanité qu’on rase en Tartarie. Ce pays-là pourtant n’était pas sa patrie. Il était renégat, — Français de nation ; — Riche aujourd’hui, jadis chevalier d’industrie, Il avait dans la mer jeté comme un haillon Son titre, sa famille et sa religion.
XIII
Il était très-joyeux, — et pourtant très-maussade ; Détestable voisin, — excellent camarade ;
Extrêmement futile, — et pourtant très-posé ; Indignement naïf, — et pourtant très-blasé ; Horriblement sincère, — et pourtant très-rusé. Vous souvient-il, lecteur, de cette sérénade
XIV
Que don Juan déguisé chante sous un balcon ? — Une mélancolique et piteuse chanson, Respirant la douleur, l’amour et la tristesse. Mais l’accompagnement parle d’un autre ton. Comme il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse Il sautille ! — On dirait que la chanson caresse
XV
Et couvre de langueur le perfide instrument, Tandis que l’air moqueur de l’accompagnement Tourne en dérision la chanson elle-même, Et semble la railler d’aller si tristement. Tout cela cependant fait un plaisir extrême. — C’est que tout en est vrai, c’est qu’on trompe, et qu’on aime ;
XVI
C’est qu’on pleure en riant ; — c’est qu’on est innocent Et coupable à la fois ; — c’est qu’on se croit parjure Lorsqu’on n’est qu’abusé ; c’est qu’on verse le sang Avec des mains sans tache, et que notre nature A de mal et de bien pétri sa créature : Tel est le monde, hélas ! et tel était Hassan.
XVII
C’était un bon enfant dans la force du terme ; Très-bon — et très-enfant ; mais, quand il avait dit : « Je veux que cela soit, » il était comme un terme. Il changeait de dessein comme on change d’habit ; Mais il fallait toujours que le dernier se fît. C’était un océan devenu terre ferme.
XVIII
Bizarrerie étrange ! avec ses goûts changeants, Il ne pouvait souffrir rien d’extraordinaire. Il n’aurait pas marché sur une mouche à terre Mais, s’il l’avait trouvée à dîner dans son verre, Il aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. — Parlez après cela des bons et des méchants !
XIX
Venez après cela crier d’un ton de maître Que c’est le cœur humain qu’un auteur doit connaître ! Toujours le cœur humain pour modèle et pour loi ! Le cœur humain de qui ? le cœur humain de quoi ? Celui de mon voisin a sa manière d’être. Mais, morbleu ! comme lui j’ai mon cœur humain, moi.
XX
Cette vie est à tous, et celle que je mène, Quand le diable y serait, est une vie humaine.
« Alors, me dira-t-on, c’est vous que vous peignez. Vous êtes le héros, vous vous mettez en scène. » — Pas du tout, — cher lecteur, — je prends à l’un le nez, À l’autre le talon, — à l’autre — devinez.
XXI
« En ce cas, vous créez un monstre, une chimère, Vous faites un enfant qui n’aura point de père. » — Point de père, grand Dieu ! quand, comme Trissotin, J’en suis chez mon libraire accouché ce matin ! D’ailleurs, is pater est quem nuptiæ… j’espère Que vous m’épargnerez de vous parler latin.
XXII
Consultez les experts, le moderne et l’antique ; On est, dit Brid’oison, toujours fils de quelqu’un. Que l’on fasse, après tout, un enfant blond ou brun, Pulmonique ou bossu, borgne ou paralytique, C’est déjà très-joli quand on en a fait un ; Et le mien a pour lui qu’il n’est point historique.
XXIII
Considérez aussi que je n’ai rien volé À la Bibliothèque ; — et, bien que cette histoire Se passe en Orient, je n’en ai point parlé. Il est vrai que, pour moi, je n’y suis point allé. Mais c’est si grand, si loin ! — Avec de la mémoire On se tire de tout : — allez voir pour y croire.
XXIV
Si d’un coup de pinceau je vous avais bâti Quelque ville aux toits bleus, quelque blanche mosquée, Quelque tirade en vers, d’or et d’argent plaquée, Quelque description de minarets flanquée, Avec l’horizon rouge et le ciel assorti, M’auriez-vous répondu : « Vous en avez menti ? »
XXV
Je vous dis tout cela, lecteur, pour qu’en échange Vous me fassiez aussi quelque concession. J’ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange ; Car l’étrange, à vrai dire, était sa passion, « Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange. » Et qui l’est ici-bas ? — Tartufe a bien raison.
XXVI
Hassan était un être impossible à décrire. C’est en vain qu’avec lui je voudrais vous lier. Son cœur est un logis qui n’a pas d’escalier. Ses intimes amis ne savaient trop qu’en dire. Parler est trop facile, et c’est trop long d’écrire ; Ses secrets sentiments restaient sur l’oreiller.
XXVII
Il n’avait ni parents, ni guenon, ni maîtresse. Rien d’ordinaire en lui, — rien qui le rattachât
Au commun des martyrs, — pas un chien, pas un chat. Il faut cependant bien que je vous intéresse À mon pauvre héros. — Dire qu’il est pacha, C’est un moyen usé, c’est une maladresse.
XXVIII
Dire qu’il est grognon, sombre et mystérieux, Ce n’est pas vrai d’abord, et c’est encor plus vieux ; Dire qu’il me plaît fort, cela n’importe guère. C’est tout simple d’ailleurs, puisque je suis son père. Dire qu’il est gentil comme un cœur, c’est vulgaire. J’ai déjà dit là-haut qu’il avait de beaux yeux.
XXIX
Dire qu’il n’avait peur ni de Dieu ni du diable, C’est chanceux d’une part, et de l’autre immoral. Dire qu’il vous plaira, ce n’est pas vraisemblable ; Ne rien dire du tout, cela vous est égal. Je me contente donc du seul, terme passable Qui puisse l’excuser : — « C’est un original. »
XXX
Plût à Dieu, qui peut tout, que cela pût suffire À le justifier de ce que j’en vais dire ! Il le faut cependant, — le vrai seul est ma loi, Au fait, s’il agit mal, on pourrait rêver pire. — Ma foi, tant pis pour lui : — je ne vois pas pourquoi Les sottises d’Hassan retomberaient sur moi.
XXXI
D’ailleurs, on verra bien, si peu qu’on me connaisse, Que mon héros de moi diffère entièrement, J’ai des prétentions à la délicatesse ; Quand il m’est arrivé d’avoir une maîtresse, Je me suis comporté très-pacifiquement En honneur devant Dieu, je ne sais pas comment
XXXII
J’ai pu, tel que je suis, entamer cette histoire, Pleine, telle qu’elle est, d’une atrocité noire. C’est au point maintenant que je me sens tenté De l’abandonner là pour ma plus grande gloire, Et que je brûlerais mon œuvre, en vérité, Si ce n’était respect pour la postérité.
XXXIII
Je disais donc qu’Hassan était natif de France ; Mais je ne disais pas par quelle extravagance Il en était venu jusqu’à croire, à vingt ans, Qu’une femme ici-bas n’était qu’un passe-temps. Quand il en rencontrait une à sa convenance, S’il la gardait huit jours, c’était déjà longtemps.
XXXIV
On sent l’absurdité d’un semblable système, Puisqu’il est avéré que lorsqu’on dit qu’on aime
On dit en même temps qu’on aimera toujours, Et qu’on n’a jamais vu ni rois ni troubadours Jurer à leurs beautés de les aimer huit jours. Mais cet enfant gâté ne vivait que de crème.
XXXV
Je sais bien, disait-il, un jour qu’on en parlait, Que les trois quarts du temps ma crème a le goût d’aigre. Nous avons sur ce point un siècle de vinaigre, Où c’est déjà beaucoup que de trouver du lait. Mais toute servitude en amour me déplaît ? J’aimerais mieux, je crois, être le chien d’un nègre,
XXXVI
Ou mourir sous le fouet comme un cheval rétif, Que de craindre une jupe, et d’avoir pour maîtresse Un de ces beaux geôliers, au regard attentif, Qui, d’un pas mesuré marchant sur la souplesse, Du haut de leurs yeux bleus vous promènent en laisse. Un bâton de noyer, au moins, c’est positif.
XXXVII
On connaît son affaire, on sait à quoi s’attendre ; On se frotte le dos, — on s’y fait par degré. Mais vivre ensorcelé sous un ruban doré ! Boire du lait sucré dans un maillot vert tendre ! N’avoir à son cachot qu’un mur si délabré, Qu’on ne s’y saurait même accrocher pour s’y pendre !
XXXVIII
Ajoutez à cela que, pour comble d’horreur, La femme la plus sèche et la moins malhonnête Au bout de mes huit jours trouvera dans sa tête, Ou dans quelque recoin oublié de son cœur, Un amant qui jadis lui faisait plus d’honneur, Un cœur plus expansif, une jambe mieux faite,
XXXIX
Plus de douceur dans l’âme, ou de nerf dans les bras. — Je rappelle au lecteur qu’ici comme là-bas C’est mon héros qui parle, et je mourrais de honte S’il croyait un instant que ce que je raconte Ici plus que jamais ne me révolte pas. — Or donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,
XL
Plus mes petits talents gardent de leur fraîcheur. C’est la satiété qui calcule et qui pense. Tant qu’un grain d’amitié reste dans la balance Le souvenir souffrant s’attache à l’espérance, Comme un enfant malade aux lèvres de sa sœur. L’esprit n’y voit pas clair avec les yeux du cœur.
XLI
Le dégoût, c’est la haine : — et quel motif de haine Pourrais-je soulever ? — pourquoi m’en voudrait-on ?
Une femme dira qu’elle pleure : — et moi donc ! Je pleure horriblement ; je me soutiens à peine ; Que dis-je, malheureux ! il faut qu’on me soutienne. Je n’ose même pas demander mon pardon.
XLII
Je me prive du corps, mais je conserve l’âme. Il est vrai, dira-t-on, qu’il est plus d’une femme Près de qui l’on ne fait, avec un tel moyen, Que se priver de tout et ne conserver rien. Mais c’est un pur mensonge, un calembour infâme, Qui ne mordra jamais sur un homme de bien.
XLIII
Voilà ce que disait Hassan pour sa défense. Bien entendu qu’alors tout se passait en France, Du temps que sur l’oreille il avait ce bonnet Qui fit à son départ une si belle danse Par-dessus les moulins. Du reste, s’il tenait À son raisonnement, c’est qu’il le comprenait.
XLIV
Bien qu’il traitât l’amour d’après un catéchisme, Et qu’il mît tous ses soins à dorer son sophisme, Hassan avait des nerfs qu’il ne pouvait railler. Chez lui la jouissance était un paroxisme Vraiment inconcevable, et fait pour effrayer : Non pas qu’on l’entendît ni pleurer ni crier, —
XLV
Un léger tremblement, une pâleur extrême, — Une convulsion de la gorge, un blasphème, — Quelques mots sans raison balbutiés tout bas, C’est tout ce qu’on voyait ; — sa maîtresse elle-même N’en sentait rien, sinon qu’il restait dans ses bras Sans haleine et sans force, et ne répondait pas.
XLVI
Mais à cette bizarre et ridicule ivresse Succédait d’ordinaire un tel enchantement, Qu’il commençait d’abord par faire à sa maîtresse Mille et un madrigaux, le tout très-lourdement. Il devenait tout miel, tout sucre, et tout caresse. Il eût communié dans un pareil moment.
XLVII
Il n’existait alors secret ni confidence Qui pût y résister. — Tout partait, tout roulait ; Tous les épanchements du monde entraient en danse, Illusions, soucis, gloire, amour, espérance ; Jamais confessional ne vit de chapelet Comparable en longueur à ceux qu’il défilait.
XLVIII
Ah ! c’est un grand malheur, quand on a le cœur tendre, Que ce lien de fer que la nature a mis
Entre l’âme et le corps, ces frères ennemis ! Ce qui m’étonne, moi, c’est que Dieu l’ait permis. Voilà le nœud gordien qu’il fallait qu’Alexandre Rompît de son épée et réduisit en cendre.
XLIX
L’âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux, Tant que le monde ira, — pas à pas, côte à côte, — Comme s’en vont les vers classiques et les bœufs. L’un disant : « Tu fais mal ! » et l’autre : « C’est ta faute ! » Ah ! misérable hôtesse, et plus misérable hôte ! Ce n’est vraiment pas vrai que tout soit pour le mieux.
L
Et la preuve, lecteur, la preuve irrécusable Que ce monde est mauvais, c’est que pour y rester Il a fallu s’en faire un autre, et l’inventer. Un autre ! — monde étrange, absurde, inhabitable, Et qui, pour valoir mieux que le seul véritable, N’a pas même un instant eu besoin d’exister.
LI
Oui, oui, n’en doutez pas, c’est un plaisir perfide Que d’enivrer son âme avec le vin des sens ; Que de baiser au front la volupté timide Et de laisser tomber, comme la jeune Elfride, La clef d’or de son cœur dans les eaux des torrents. Heureux celui qui met, dans de pareils moments
LII
Comme ce vieux vizir qui gardait sa sultane, La lame de son sabre entre une femme et lui ! Heureux l’autel impur qui n’a pas de profane ! Heureux l’homme indolent pour qui tout est fini Quand le plaisir s’émousse, et que la courtisane N’a jamais vu pleurer après qu’il avait ri !
LIII
Ah ! l’abîme est si grand ! la pente est si glissante ! Une maîtresse aimée est si près d’une sœur ! Elle vient si souvent, plaintive et caressante, Poser, en chuchotant, son cœur sur votre cœur ! L’homme est si faible alors ! la femme est si puissante ! Le chemin est si doux du plaisir au bonheur !
LIV
Pauvres gens que nous tous ! — et celui qui se livre De ce qu’il aura fait doit tôt ou tard gémir ! La coupe est là, brûlante, — et celui qui s’enivre Doit rire de pitié s’il ne veut pas frémir ! Voilà le train du monde, et ceux qui savent vivre Vous diront à cela qu’il valait mieux dormir.
LV
Oui, dormir — et rêver ! — Ah ! que la vie est belle Quand un rêve divin fait sur sa nudité
Pleuvoir les rayons d’or de son prisme enchanté, Frais comme la rosée, et fils du ciel comme elle ! Jeune oiseau de la nuit, qui, sans mouiller son aile, Voltige sur les mers de la réalité !
LVI
Ah ! si la rêverie était toujours possible ! Et si le somnambule, en étendant la main, Ne trouvait pas toujours la nature inflexible Qui lui heurte le front contre un pilier d’airain ! Si l’on pouvait se faire une armure insensible ! Si l’on rassasiait l’amour comme la faim !
LVII
Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène, Est-elle si vivante et si vraiment humaine, Qu’il semble qu’on l’a vue et que c’est un portrait ? Et pourquoi l’Héloïse est-elle une ombre vaine Qu’on aime sans y croire et que nul ne connaît ? Ah ! rêveurs, ah ! rêveurs, que vous avons-nous fait ?
LVIII
Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumière Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil, Puisqu’il faut qu’ici-bas tout songe ait son réveil, Et puisque le désir se sent cloué sur terre, Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, L’aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil !
LIX
Manon ! sphinx étonnants ! véritable sirène, Cœur trois fois féminin, Cléopâtre en paniers ! Quoi qu’on dise ou qu’on fasse, et bien qu’à Sainte-Hélène On ait trouvé ton livre écrit pour des portiers, Tu n’en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène  N’est pas digne, à mon sens, de te baiser les pieds.
LX
Tu m’amuses autant que Tiberge m’ennuie. Comme je crois en toi, que je t’aime et te hais ! Quelle perversité ! quelle ardeur inouïe Pour l’or et le plaisir ! Comme toute la vie Est dans tes moindres mots ! Ah ! folle que tu es, Comme je t’aimerais demain, si tu vivais !
LXI
En vérité, lecteur, je crois que je radote. Si tout ce que je dis vient à propos de botte, Comment goûteras-tu ce que je dis de bon ? J’ai fait un hiatus indigne de pardon ; Je compte là-dessus rédiger une note. J’en suis donc à te dire… Où diable en suis-je donc ?
LXII
M’y voilà. — Je disais qu’Hassan, près d’une femme, Était très expansif : — il voulait tout ou rien.
Je confesse, pour moi, que je ne sais pas bien Comment on peut donner le corps sans donner l’âme, L’un étant la fumée, et l’autre étant la flamme. Je ne sais pas non plus s’il était bon chrétien ;
LXIII
Je ne sais même pas quelle était sa croyance, Ni quel secret si tendre il avait confié, Ni de quelle façon, quand il était en France, Ses maîtresses d’un jour l’avaient mystifié, Ni ce qu’il en pensait, — ni quelle extravagance L’avait fait blasphémer l’amour et l’amitié,
LXIV
Mais enfin, certain soir qu’il ne savait que faire, Se trouvant mal en train vis-à-vis de son verre, Pour tuer un quart d’heure il prit monsieur Galland. Dieu voulut qu’il y vît comme quoi le sultan Envoyait tous les jours une sultane en terre, — Et ce fut là-dessus qu’il se fit musulman.
LXV
Tous les premiers du mois, un juif aux mains crochues Amenait chez Hassan deux jeunes filles nues. Tous les derniers du mois, on leur donnait un bain, Un déjeuner, un voile, un sequin dans la main, Et puis on les priait d’aller courir les rues. Système assurément qui n’a rien d’inhumain.
LXVI
C’était ainsi qu’Hassan, quatre fois par semaine, Abandonnait son âme au doux plaisir d’aimer. Ne sachant pas le turc, il se livrait sans peine : À son aise en français il pouvait se pâmer. Le lendemain, bonsoir. — Une vieille Égyptienne Venait ouvrir la porte au maître, et la fermer.
LXVII
Ceci pourra sembler fort extraordinaire, Et j’en sais qui riront d’un système pareil. Mais il parait qu’Hassan se croyait au contraire L’homme le plus heureux qui fût sous le soleil. Ainsi donc pour l’instant, lecteur, laissons-le faire. Le voilà tel qu’il est, attendant le sommeil.
LXVIII
Le sommeil ne vint pas, — mais cette douce ivresse Qui semble être sa sœur ou plutôt sa maîtresse ; Qui, sans fermer les yeux, ouvre l’âme à l’oubli ; Cette ivresse du cœur, si douce à la paresse, Que lorsqu’elle vous quitte, on croit qu’on a dormi ; Pâle comme Morphée, et plus belle que lui.
LXIX
C’est le sommeil de l’âme et non du corps. — On fume, On se remue, on bâille, et cependant on dort.
On se sent très-bien vivre, et pourtant on est mort. On ne parlerait pas d’amour, mais je présume Que l’on serait capable, avec un peu d’effort… Je crois qu’une sottise est au bout de ma plume.
LXX
Avez-vous jamais vu, dans le creux d’un ravin, Un bon gros vieux faisan qui se frotte le ventre S’arrondir au soleil et ronfler comme un chantre ? Tous les points de sa boule aspirent vers le centre. On dirait qu’il rumine, ou qu’il cuve du vin. Enfin, quoi qu’il en soit, c’est un état divin.
LXXI
Lecteur, si tu t’en vas jamais en Terre sainte, Regarde sous tes pieds, tu verras des heureux. Ce sont de vieux fumeurs qui dorment dans l’enceinte Où s’élevait jadis la cité des Hébreux. Ces gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte : Ce sont des mendiants qu’on prendrait pour des dieux.
LXXII
Ils parlent rarement, — ils sont assis par terre, Nus, ou déguenillés, le front sur une pierre, N’ayant ni sou ni poche, et ne pensant à rien. Ne les réveille pas : ils t’appelleraient chien. Ne les écrase pas : ils te laisseraient faire. Ne les méprise pas, car ils te valent bien.
LXXIII
C’est le point capital du mahométanisme De mettre le bonheur dans la stupidité. Que n’en est-il ainsi dans le christianisme ! J’en citerais plus d’un qui l’aurait mérité, Et qui mourrait heureux sans s’en être douté ! Diable ! j’ai du malheur, — encore un barbarisme.
LXXIV
On dit mahométisme, et j’en suis bien fâché. Il fallait me lever pour prendre un dictionnaire, Et j’avais fait mon vers avant d’avoir cherché. Je me suis retourné, — ma plume était par terre. J’avais marché dessus, — j’ai soufflé de colère Ma bougie et ma verve et je me suis couché.
LXXV
Tu vois, ami lecteur, jusqu’où va ma franchise. Mon héros est tout nu, — moi, je suis en chemise. Je pousse la candeur jusqu’à t’entretenir D’un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir ? Je ne sais vraiment pas comment je vais finir. Je suis comme Énéas portant son père Anchise.
LXXVI
Énéas s’essoufflait, et marchait à grands pas. Sa femme à chaque instant demeurait en arrière. « Creüse, disait-il, pourquoi ne viens-tu pas ? » Creüse répondait : « Je mets ma jarretière. — Mets-la donc, et suis-nous, répondait Énéas. Je vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père. »
LXXVII
Lecteur, nous allons voir si tu comprends ceci. Anchise est mon poëme ; et ma femme Creüse, Qui va toujours traînant en chemin, c’est ma muse. Elle s’en va là-bas quand je la crois ici. Une pierre l’arrête, un papillon l’amuse. Quand arriverons-nous, si nous marchons ainsi ?
LXXVIII
Énéas, d’une part, a besoin de sa femme. Sans elle, à dire vrai, ce n’est qu’un corps sans âme. Anchise, d’autre part, est horriblement lourd. Le troisième péril, c’est que Troie est en flamme. Mais, dès qu’Anchise grogne ou que sa femme court, Énéas est forcé de s’arrêter tout court.
CHANT DEUXIÈME
         Qu’est-ce que l’amour ? L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.         Chamfort
I
Eh bien ! en vérité, les sots auront beau dire, Quand on n’a pas d’argent, c’est amusant d’écrire ; Si c’est un passe-temps pour se désennuyer, Il vaut bien la bouillotte ; et, si c’est un métier, Peut-être qu’après tout ce n’en est pas un pire Que fille entretenue, avocat ou portier.
II
J’aime surtout les vers, — cette langue immortelle. C’est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas ; Mais je l’aime à la rage. Elle a cela pour elle Que les sots d’aucun temps n’en ont pu faire cas, Qu’elle nous vient de Dieu, — qu’elle est limpide et belle, Que le monde l’entend et ne la parle pas.
III
Eh bien, sachez-le donc, vous qui voulez sans cesse Mettre votre scalpel dans un couteau de bois ;
Vous qui cherchez l’auteur à de certains endroits, Comme un amant heureux cherche, dans son ivresse, Sur un billet d’amour les pleurs de sa maîtresse, Et rêve, en le lisant, au doux son de sa voix ;
IV
Sachez-le, — c’est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit, — c’est le cœur qui se fond ; C’est le cœur qui s’étend, se découvre et respire, Comme un gai pèlerin sur le sommet d’un mont. Et puissiez-vous trouver, quand vous en voudrez rire, À dépecer nos vers le plaisir qu’ils nous font !
V
Qu’importe leur valeur ? La muse est toujours belle, Même pour l’insensé, même pour l’impuissant ; Car sa beauté pour nous, c’est notre amour pour elle. Mordez et croassez, corbeaux, battez de l’aile. Le poète est au ciel ; et lorsqu’en vous poussant Il vous y fait monter, c’est qu’il en redescend.
VI
Allez, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille. Essoufflez-vous à faire un bœuf d’une grenouille. Avant de lire un livre, et de dire : « J’y crois ! » Analysez la plaie, et fourrez-y les doigts ; Il faudra de tout temps que l’incrédule y fouille, Pour savoir si son Christ est monté sur la croix.
VII
Eh ! depuis quand un livre est-il donc autre chose Que le rêve d’un jour qu’on raconte un instant ; Un oiseau qui gazouille et s’envole, — une rose Qu’on respire et qu’on jette, et qui meurt en tombant ; — Un ami qu’on aborde, avec lequel on cause, Moitié lui répondant, et moitié l’écoutant ?
VIII
Aujourd’hui, par exemple, il plaît à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici. Va-t-on le maltraiter et lui chercher querelle ? Est-ce sa faute, à lui, si je l’écris ainsi ? « Byron, me direz-vous, m’a servi de modèle. » Vous ne savez donc pas qu’il imitait Pulci ?
IX
Lisez les Italiens, vous verrez s’il les vole. Rien n’appartient à rien, tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d’école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous. C’est imiter quelqu’un que de planter des choux.
X
Ah ! pauvre Laforêt , qui ne savais pas lire, Quels vigoureux soufflets ton nom seul a donnés
Au peuple travailleur des discuteurs damnés ! Molière t’écoutait lorsqu’il venait d’écrire. Quel mépris des humains dans le simple et gros rire Dont tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !
XI
Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d’Alceste ; Si je les avais faits, je te les aurais lus. L’esprit et les bons mots auraient été perdus ; Mais les meilleurs accords de l’instrument céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J’aurais dit aux bavards du siècle : « À vous le reste. »
XII
Pourquoi donc les amants veillent-ils nuit et jour ? Pourquoi donc le poëte aime-t-il sa souffrance ? Que demandent-ils donc tous les deux en retour ? Une larme, ô mon Dieu ! voilà leur récompense ; Voilà pour eux le ciel, la gloire et l’éloquence, Et par là le génie est semblable à l’amour.
XIII
Mon premier chant est fait. — Je viens de le relire. J’ai bien mal expliqué ce que je voulais dire ; Je n’ai pas dit un mot de ce que j’aurais dit, Si j’avais fait un plan une heure avant d’écrire ; Je crève de dégoût, de rage et de dépit. Je crois, en vérité, que j’ai fait de l’esprit.
XIV
Deux sortes de roués existent sur la terre : L’un beau comme Satan, froid comme la vipère, Hautain, audacieux, plein d’imitation, Ne laissant palpiter sur son cœur solitaire Que l’écorce d’un homme, et de la passion Faisant un manteau d’or à son ambition ;
XV
Corrompant sans plaisir, amoureux de lui-même, Et, pour s’aimer toujours, voulant toujours qu’on l’aime ; Regardant au soleil son ombre se mouvoir ; Dès qu’une source est pure et que l’on peut s’y voir, Venant comme Narcisse y pencher son front blême, Et chercher la douleur pour s’en faire un miroir.
XVI
Son idéal, c’est lui. — Quoi qu’il dise ou qu’il fasse, Il se regarde vivre, et s’écoute parler. Car il faut que demain on dise, quand il passe : « Cet homme que voilà, c’est Robert Lovelace. » Autour de ce mot-là le monde peut rouler ; Il est l’axe du monde, et lui permet d’aller.
XVII
Avec lui ni procès, ni crainte, ni scandale. Il jette un drap mouillé sur son père qui râle ;
Il rôde, en chuchotant, sur la pointe du pied. Un amant plus sincère, à la main plus loyale, Peut serrer une main trop fort, et l’effrayer ; Mais lui, n’ayez pas peur de lui, c’est son métier.
XVIII
Qui pourrait se vanter d’avoir surpris son âme ? L’étude de sa vie est d’en cacher le fond. On en parle, — on en pleure, — on en rit, — qu’en voit-on ? Quelques duels oubliés, quelques soupirs de femme, Quelque joyau de prix sur une épaule infâme, Quelque croix de bois noir sur un tombeau sans nom.
XIX
Mais comme tout se tait dès qu’il vient à paraître ! Clarisse l’aperçoit et commence à souffrir. Comme il est beau, brillant ! comme il s’annonce en maître ! Si Clarisse s’indigne et tarde à consentir, Il dira qu’il se tue, — il se tuera peut-être ; Mais Clarisse aime mieux le sauver et mourir.
XX
C’est le roué sans cœur, le spectre à double face, À la patte de tigre, aux serres de vautour, Le roué sérieux qui n’eut jamais d’amour ; Méprisant la douleur comme la populace ; Disant au genre humain de lui laisser son jour — Et qui serait César, s’il n’était Lovelace.
XXI
Ne lui demandez pas s’il est heureux ou non ; Il n’en sait rien lui-même, il est ce qu’il doit être. Il meurt silencieux, tel que Dieu l’a fait naître. L’antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être Que le roi des forêts ; mais le lion répond Qu’il n’est pas antilope, et qu’il a nom : lion.
XXII
Voilà l’homme d’un siècle, et l’étoile polaire Sur qui les écoliers fixent leurs yeux ardents, L’homme dont Robertson fera le commentaire, Qui donnera sa vie à lire à nos enfants. Ses crimes noirciront un large bréviaire, Qui brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.
XXIII
Quant au roué français, au don Juan ordinaire, Ivre, riche, joyeux, raillant l’homme de pierre, Ne demandant partout qu’à trouver le vin bon, Bernant M. Dimanche, et disant à son père Qu’il serait mieux assis pour lui faire un sermon, C’est l’ombre d’un roué qui ne vaut pas Valmont.
XXIV
Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique, Que personne n’a fait, que Mozart a rêvé,
Qu’Hoffmann a vu passer, au son de la musique, Sous un éclair divin de sa nuit fantastique, Admirable portrait qu’il n’a point achevé, Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
XXV
Un jeune homme est assis au bord d’une prairie, Pensif comme l’amour, beau comme le génie ; Sa maîtresse enivrée est prête à s’endormir. Il vient d’avoir vingt ans, son cœur vient de s’ouvrir ; Rameau tremblant encor de l’arbre de la vie, Tombé, comme le Christ, pour aimer et souffrir.
XXVI
Le voilà se noyant dans des larmes de femme Devant cette nature aussi belle que lui ; Pressant le monde entier sur son cœur qui se pâme, Faible, et comme le lierre, ayant besoin d’autrui ; Et ne le cachant pas, et suspendant son âme, Comme un luth éolien, aux lèvres de la Nuit.
XXVII
Le voilà, demandant pourquoi son cœur soupire, Jurant, les yeux en pleurs, qu’il ne désire rien ; Caressant sa maîtresse, et des sons de sa lyre Égayant son sommeil comme un ange gardien ; Tendant sa coupe d’or à ceux qu’il voit sourire, Voulant voir leur bonheur pour y chercher le sien.
XXVIII
Le voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France, Déjà riche à vingt ans comme un enfouisseur ; Portant sur la nature un cœur plein d’espérance, Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur ; Si candide et si frais que l’ange d’innocence Baiserait sur son front la beauté de son cœur
XXIX
Le voilà, regardez, devinez-lui sa vie. Quel sort peut-on prédire à cet enfant du ciel ? L’amour en l’approchant jure d’être éternel ; Le hasard pense à lui, — la sainte poésie Retourne en souriant sa coupe d’ambroisie Sur ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
XXX
Ce palais, c’est le sien ; — le serf et la campagne Sont à lui ; — la forêt, le fleuve et la montagne Ont retenu son nom en écoutant l’écho. C’est à lui le village, et le pâle troupeau Des moines. — Quand il passe et traverse un hameau, Le bon ange du lieu se lève et l’accompagne.
XXXI
Quatre filles de prince ont demandé sa main. Sachez que s’il voulait la reine pour maîtresse, Et trois palais de plus, il les aurait demain ! Qu’un juif deviendrait chauve à compter sa richesse, Et qu’il pourrait jeter, sans que rien en paraisse Les blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.
XXXII
Eh bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes Entre deux charbonniers autour d’un poêle assis ; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils ; Vous le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes Venir dans son manteau dormir sous les lanternes, La face ensanglantée et les coudes noircis.
XXXIII
Vous le verrez sauter sur l’échelle dorée, Pour courir dans un bouge au sortir d’un boudoir, Portant sa lèvre ardente à la prostituée, Avant qu’à son balcon done Elvire éplorée, Dans la profonde nuit croyant encor le voir, Ait cessé d’agiter sa lampe et son mouchoir.
XXXIV
Vous le verrez, laquais pour une chambrière, Cachant sous ses habits son valet grelottant ; Vous le verrez, tranquille et froid comme une pierre, Pousser dans les ruisseaux le cadavre d’un père, Et laisser le vieillard traîner ses mains de sang Sur des murs chauds encor du viol de son enfant.
XXXV
Que direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être Que le monde a blessé ce cœur vaste et hautain, Que c’est quelque Lara qui se sent méconnaître, Que l’homme a mal jugé, qui sait ce qu’il peut être, Et qui, s’apercevant qu’il le serait en vain, Rend haine contre haine et dédain pour dédain.
XXXVI
Eh bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde N’a pensé moins que lui qu’il c’`ait oublié. Jamais il n’a frappé sans qu’on ne lui réponde ; Jamais il n’a senti l’inconstance de l’onde, Et jamais il n’a vu se dresser sous son pié Le vivace serpent de la fausse amitié.
XXXVII
Que dis-je ? tel qu’il est, le monde l’aime encore ; Il n’a perdu chez lui ni ses biens ni son rang. Devant Dieu, devant tous, il s’assoit à son banc. Ce qu’il a fait de mal, personne ne l’ignore ; On connaît son génie, on l’admire, on l’honore. — Seulement, voyez-vous, cet homme, c’est don Juan.
XXXVIII
Oui, don Juan. Le voilà, ce nom que tout répète, Ce nom mystérieux que tout l’univers prend, Dont chacun vient parler, et que nul ne comprend ; Si vaste et si puissant qu’il n’est pas de poète Qui ne l’ait soulevé dans son cœur et sa tête, Et pour l’avoir tenté ne soit resté plus grand.
XXXIX
Insensé que je suis ! que fais-je ici moi-même ? Était-ce donc mon tour de leur parler de toi, Grande ombre, et d’où viens-tu pour tomber jusqu’à moi ? C’est qu’avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème Pas un d’eux ne t’aimait, don Juan ; et moi, je t’aime Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
XL
Oh ! qui me jettera sur ton coursier rapide ! Oh ! qui me prêtera le manteau voyageur, Pour te suivre en pleurant, candide corrupteur ! Qui me déroulera cette liste homicide, Cette liste d’amour si remplie et si vide, Et que ta main peuplait des oublis de ton cœur !
XLI
Trois mille noms charmants ! Trois mille noms de femme ! Pas un qu’avec des pleurs tu n’aies balbutié ! Et ce foyer d’amour qui dévorait ton âme, Qui lorsque tu mourus, de tes veines de flamme Remonta dans le ciel comme un ange oublié, De ces trois mille amours pas un qui l’ait noyé !
XLII
Elles t’aimaient pourtant, ces filles insensées Que sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour ; Le vent qui t’emportait les avait traversées ; Elles t’aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées Qui couvraient de baisers l’ombre de ton amour, Qui te donnaient leur vie, et qui n’avaient qu’un jour !
XLIII
Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d’elles ? Ah ! massacre et malheur ! tu les aimais aussi, Toi ! croyant toujours voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles, Te disant chaque soir : « Peut-être le voici » Et l’attendant toujours, et vieillissant ainsi !
XLIV
Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine, Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu, La femme de ton âme et de ton premier vœu ! Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine, Et fouillant dans le cœur d’une hécatombe humaine, Prêtre désespéré, pour y chercher ton Dieu.
XLV
Et que voulais-tu donc ? — Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande encor tout bas Le sphinx aux yeux perçants attend qu’on lui réponde. Ils savent compter l’heure, et que leur terre est ronde, Ils marchent dans leur ciel sur le bout d’un compas ; Mais ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
XLVI
« Quelle est donc, disent-ils, cette femme inconnue, Qui seule eût mis la main au frein de son coursier ? Qu’il appelait toujours et qui n’est pas venue ? Où l’avait-il trouvée ? où l’avait-il perdue ? Et quel nœud si puissant avait su les lier, Que, n’ayant pu venir, il n’ait pu l’oublier ?
XLVII
« N’en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle, Parmi tant de beautés, qui, de loin ou de près, De son vague idéal eût du moins quelques traits ? Que ne la gardait-il ? qu’on nous dise laquelle. » Toutes lui ressemblaient, — ce n’était jamais elle ; Toutes lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais.
XLVIII
Tu ne t’es pas lassé de parcourir la terre ! Ce vain fantôme, à qui Dieu t’avait envoyé, Tu n’en as pas brisé la forme sous ton pied ! Tu n’es pas remonté, comme l’aigle à son aire Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé !
XLIX
Tu n’as jamais médit de ce monde stupide Qui te dévisageait d’un regard hébété ; Tu l’as vu, tel qu’il est, dans sa difformité ; Et tu montais toujours cette montagne aride, Et tu suçais toujours, plus jeune et plus aride, Les mamelles d’airain de la Réalité.
L
Et la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane, Dans ses bras parfumés te berçait mollement ; De la fille de roi jusqu’à la paysanne Tu ne méprisais rien, même la courtisane, À qui tu disputais son misérable amant ; Mineur, qui dans un puits cherchais un diamant.
LI
Tu parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence ; Grand seigneur aux palais, voleur aux carrefours ; Ne comptant ni l’argent, ni les nuits, ni les jours ; Apprenant du passant à chanter sa romance ; Ne demandant à Dieu, pour aimer l’existence, Que ton large horizon et tes larges amours.
LII
Tu retrouvais partout la vérité hideuse, Jamais ce qu’ici-bas cherchaient tes vœux ardents, Partout l’hydre éternel qui te montrait les dents ; Et poursuivant toujours ta vie aventureuse, Regardant sous tes pieds cette mer orageuse, Tu te disais tout bas : « Ma perle est là dedans. »
LIII
Tu mourus plein d’espoir dans ta route infinie, Et te souciant peu de laisser ici-bas Des larmes et du sang aux traces de tes pas. Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie, Tu perdis ta beauté, ta gloire et ton génie Pour un être impossible, et qui n’existait pas.
LIV
Et le jour que parut le convive de pierre, Tu vins à sa rencontre, et lui tendis la main ; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin : Symbole merveilleux de l’homme sur la terre, Cherchant de ta main gauche à soulever ton verre Abandonnant ta droite à celle du Destin !
LV
Maintenant, c’est à toi, lecteur, de reconnaître Dans quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas Le rêveur insensé qui voudrait d’un tel maître. Je ne dirai qu’un mot, et tu le comprendras : Ce que don Juan aimait, Hassan l’aimait peut-être ; Ce que don Juan cherchait, Hassan n’y croyait pas.
CHANT TROISIÈME
Où vais-je ? où suis-je ?
Classiques français
I
Je jure devant Dieu que mon unique envie Etait de raconter une histoire suivie. Le sujet de ce conte avait quelque douceur, Et mon héros peut-être eût su plaire au lecteur. J’ai laissé s’envoler ma plume avec sa vie, En voulant prendre au vol les rêves de son cœur.
II
Je reconnais bien là ma tactique admirable. Dans tout ce que je fais j’ai la triple vertu D’être à la fois trop court, trop long, et décousu. Le poème et le plan, les héros et la fable, Tout s’en va de travers, comme sur une table Un plat cuit d’un côté, pendant que l’autre est cru.
III
Le théâtre à coup sûr n’était pas mon affaire. Je vous demande un peu quel métier j’y ferais, Et de quelle façon je m’y hasarderais, Quand j’y vois trébucher ceux qui, dans la carrière Debout depuis vingt ans sur leur pensée altière, Du pied de leurs coursiers ne doutèrent jamais.
IV
Mes amis à présent me conseillent d’en rire, De couper sous l’archet les cordes de ma lyre, Et de remettre au vert Hassan et Namouna. Mais j’ai dit que l’histoire existait, — la voilà. Puisqu’en son temps et lieu je n’ai pas pu l’écrire, Je vais la raconter ; l’écrira qui voudra.
V
Un jeune musulman avait donc la manie D’acheter aux bazars deux esclaves par mois. L’une et l’autre à son lit ne touchait que trois fois. Le quatrième jour, l’une et l’autre bannie, Libre de toute chaîne, et la bourse garnie, Laissait la porte ouverte à quelque nouveau choix.
VI
Il se trouva du nombre une petite fille Enlevée à Cadix chez un riche marchand. Un vieux pirate grec l’avait trouvé gentille, Et, comme il connaissait quelqu’un de sa famille, La voyant au logis toute seule en passant, Il l’avait à son brick emportée en causant.
VII
Hassan toute sa vie aima les Espagnoles. Celle ci l’enchanta, — si bien qu’en la quittant, Il lui donna lui-même un sac plein de pistoles, Par-dessus le marché quelques douces paroles, Et voulut la conduire à bord d’un bâtiment Qui pour son cher pays partait par un bon vent.
VIII
Mais la pauvre Espagnole au cœur était blessée. Elle le laissait faire et n’y comprenait rien, Sinon qu’Île était bale, et qu’elle l’aimait bien. Elle lui répondit : " Pourquoi m’as-tu chassée ? Si je te déplaisais, que ne m’as-tu laissée ? N’as-tu rien dans le cœur de m’avoir pris le mien ? "
IX
Elle s’en fut au port, et s’assit en silence, Tenant son petit sac, et n’osant murmurer. Mais quand elle sentit sur cette mer immense Le vaisseau s’émouvoir et les vents soupirer, Le cœur lui défaillit, et perdant l’espérance, Elle baissa son voile et se prit à pleurer.
X
Il arriva qu’alors six jeunes Africaines Entraient dans un bazar, les bras chargés de chaînes.
Sur les tapis de soie un vieux juif étalait Ces beaux poissons dorés, pris d’un coup de filet. La foule trépignait, les cages étaient pleines, Et la chair marchandée au soleil se tordait.
XI
Par un double hasard Hassan vint à paraître. Namouna se leva, s’en fut trouver le vieux : « Je suis blonde, dit-elle, et je pourrais peut-être Me vendre un peu plus cher avec de faux cheveux. Mais je ne voudrais pas qu’on pût me reconnaître. Peignez-moi les sourcils, le visage et les yeux. »
XII
Alors, comme autrefois Constance pour Camille, Elle prit son poignard et coupa ses habits. « Vendez-moi maintenant, dit-elle, et, pour le prix, Nous n’en parlerons pas. » Ainsi la pauvre fille Vint reprendre sa chaîne aux barreaux d’une grille, Et rapporter son cœur aux yeux qui l’avaient pris.
XIII
Et, si la vérité ne m’était pas sacrée, Je vous dirais qu’Hassan racheta Namouna ; Qu’au lit de son amant le juif la ramena ; Qu’on reconnut trop tard cette tête adorée ; Et cette douce nuit qu’elle avait espérée, Que pour prix de ses maux le ciel la lui donna.
XIV
Je vous dirai surtout qu’Hassan dans cette affaire, Sentit que tôt ou tard la femme avait son tour, Et que l’amour de soi ne vaut pas l’autre amour. Mais le hasard peut tout, — et ce qu’on lui voit faire Nous a souvent appris que le bonheur sur terre Peut n’avoir qu’une nuit, comme la gloire un jour.

À Madame B***

Quand je t’aimais, pour toi j’aurais donné ma vie. Mais c’est toi, de t’aimer, toi qui m’ôtas l’envie. À tes pièges d’un jour on ne me prendra plus ; Tes ris sont maintenant et tes pleurs superflus. Ainsi, lorsqu’à l’enfant la vieille salle obscure Fait peur, il va tout nu décrocher quelque armure ; Il s’enferme, il revient tout palpitant d’effroi Dans sa chambre bien noire et dans son lit bien froid. Et puis, lorsqu’au matin le jour vient à paraître, Il trouve son fantôme aux plis de sa fenêtre, Voit son arme inutile, il rit, et, triomphant, S’écrie : « Oh ! que j’ai peur ! oh ! que je suis enfant ! »

À Madame ***

À MADAME ***
QUI AVAIT ENVOYÉ, PAR PLAISANTERIE, UN PETIT ÉCU À L’AUTEUR
Vous m’envoyez, belle Émilie, Un poulet bien emmailloté ; Votre main discrète et polie L’a soigneusement cacheté. Mais l’aumône est un peu légère, Et, malgré sa dextérité, Cette main est bien ménagère Dans ses actes de charité. C’est regarder à la dépense Si votre offrande est un payement, Et, si c’est une récompense, Vous n’aviez pas besoin d’argent. À l’avenir, belle Émilie, Si votre cœur est généreux, Aux pauvres gens, je vous en prie, Faites l’aumône avec vos yeux. Quand vous trouverez le mérite, Et quand vous voudrez le payer, Souvenez-vous de Marguerite Et du poëte Alain Chartier. Il était bien laid, dit l’histoire, La dame était fille de roi : Je suis bien obligé de croire Qu’il faisait mieux les vers que moi. Mais, si ma plume est peu de chose, Mon cœur, hélas ! ne vaut pas mieux Fût-ce même pour de la prose, Vos cadeaux sont trop dangereux. Que votre charité timide Garde son argent et son or, Car, en ouvrant votre main vide, Vous pouvez donner un trésor.

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Au lecteur des deux volumes de vers de l’auteur - éd. 1863 Alfred de Musset · Voix de synthèse
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