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Ai Qing
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Œuvres complètes

Ai Qing

5 poèmes

Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie

Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie , mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit. J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.
Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite et je me dis en ces pantalons momentanés : Tant de vie et jamais ! Tant d’années et toujours mes semaines… ! Mes parents enterrés avec leur pierre et leur triste rigidité qui n’en finit pas ; portrait en pied des frères, mes frères, et, enfin, mon être debout et en gilet.
J’aime la vie énormément mais, bien sûr, avec ma mort bien-aimée et mon café à regarder les marroniers touffus de Paris et disant : Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète : Tant de vie et je pousse toujours la chanson ! Tant d’années et toujours, toujours, toujours !
J’ai dit gilet, j’ai dit tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer. Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté, et c’est bien et c’est mal d’avoir observé de bas en haut mon organisme.
J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre, parce que, comme je le disais et comme je le répète, tant de vie et jamais ! Et tant d’années, et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

J'aime cette terre

Même si j'étais un oiseau avec mon gosier enroué je chanterais cette terre fouettée par les tempêtes ces fleuves où déferlent nos colères et nos peines ce vent furieux qui n'en finit pas de souffler et cette aube infiniment tendre venue de la forêt... Enfin avec la mort je laisserais mes plumes se décomposer dans la terre Ah! pourquoi mes yeux sont-ils toujours embués de larmes Parce que j'aime cette terre d'un amour très profond...

Le mirliton

De cette Europe multicolore j’ai rapporté un mirliton. Avec lui je me suis promené au bord de l’Atlantique comme si j’étais à la maison. Aujourd’hui Alcools est saisi à Shanghai, au bureau de police, et moi, je suis un « criminel » car ici tout est interdit même un mirliton… Ah ! ce mirliton auquel je tiens tant est mon souvenir le plus vrai d’Europe ! Monsieur Apollinaire vous n’êtes pas seulement un Polonais pour moi vous représentez une histoire qui circule dans le quartier Montmartre, l’histoire longue et passionnante couleur de violette que racontait Marguerite de ses lèvres frémissantes au rouge fané. Comment ne pas cracher son mépris sur la carte territoriale délimitée par Briand et Bismarck - cette Europe de voleurs abjects aux yeux pleins de convoitise ! Mais moi, je l’aime votre Europe, celle d’Apollinaire et de Rimbaud. Quand j’étais là-bas le ventre creux avec fierté je jouais de mon mirliton. On se moquait de mon allure c’était bien mon allure à moi ! On s’habituait mal à mes chansons c’étaient bien mes chansons à moi ! Écartez-vous vous qui avez chanté la Marseillaise mais qui maintenant traînez dans la boue la gloire du triomphe ! Aujourd’hui je suis dans une Bastille mais ce n’est pas la bastille de Paris. Le mirliton n’est plus sur moi et les fers résonnent plus fort que mes chansons. Mais je le jure par mon mirliton son humiliation, sa souffrance je vais tendre ma main, comme en 1789 vers la flamme du bûcher. Et quand il sera libre mon mirliton exécutera un chant destructeur et blasphématoire pour ce monde qui l’a outragé. Je le lèverai haut et dans un hymne poignant je l’offrirai à la mer aux vagues de la mer à ces vagues de la mer au sifflement sauvage !

Marseille

Aujourd’hui Ma dérive m’a jeté Sur la grève de ce cap étranger
Je regarde les rues de la ville Qui vacillent, Les camions tanguent comme des hommes ivres, Bousculés par les cahots de la route Les véhicules, telles des harengères, Roulent en pestant et en jurant… Sur les côtés Devant les innombrables boutiques, Guettent Attendent D’invisibles complots Et d’invisibles tromperies… Le vacarme du marché Pareil aux acclamations de milliers de spectateurs s’échappant d’un stade Me frappe De sa vague sonore Depuis l’autre côté de la rue… Les piétons en un flot incessant Pressés, Titubants, Débordent mon pas lent… Leurs yeux à tous Sont rivés vers l’avant – Tels des bateaux sur l’océan la nuit Avançant dans la direction que leur montre le phare, Comme si une flamme porteuse du bonheur de la vie Leur faisait signe dans l’immensité lointaine
Chez toi, ville étrangère, Mes joies et mes chagrins se teintent du même sentiment d’ennui et de Solitude ! Comme un chameau qui va seul, Dans le désert sans limites balayé par le vent, Cheminant de son pas solitaire, solitaire… Les cris de joie de la foule des rues, Tels des graviers qu’un ouragan soulève, Volent vers mon coeur inquiet Avec une force irrésistible… Le soleil de midi, Est un oeil aviné, Qui irradie une colère trouble Et un chagrin trouble… Cet oeil Tel un client de bordel Fixe La haute cheminée Qui se rend entre les rangées d’usine. Cheminée ! Femme violée par le Capital ! Crachant avec mélancolie Au-dessus de ta tête Un nuage de suie semblable à la chevelure éparse d’une épouse abandonnée… Tous ces sacs Remplis de marchandises, Sont comme les crachats gris d’un tuberculeux, Que les portes latérales des usines Expectorent sans fin… Regardez ! Les ouvriers arrivent de leur démarche Chaloupée ! Cette usine gravement malade Est comme la mère qui les nourrit – Pour la préservation du lignage, Ils sont aussi décharnés qu’elle ! Tout en avançant Ils postillonnent des mots en désordre Et puis Ils emmènent leur conversation oiseuse Jusque dans le tramway Avec leurs éclats de rire incessants Avec leurs gestes habituels Avec leurs bouteilles de vin rouge Vides.
Sur les quais qui bordent la mer, Les entrepôts Et les compagnies de transport Ainsi que les publicités pour les grands magasins Se dressent imposants et sévères Comme des bandits de grand chemin Attendant l’arrivée opportune du butin. Le gros paquebot Les regarde avec des yeux familiers Et ils conversent dans une mutuelle complicité. Si les propos verbeux Assourdissants Qu’ils échangent entre eux Sont des phrases d’acier et de minerai, Grues et chariots Sont leurs bouches étranges. Ah paquebot, Kidnappeur le plus grandiose au monde ! Il y a quelques années Quand dans son ventre, Qui m’a transporté jusqu’ici tel un charançon, J’ai vu, L’effrayant contenu de ses entrailles. Son insatiable gloutonnerie Peut causer à la terre fertile de l’Orient Des dégâts Plus étendus, plus profonds et plus irrémédiables Qu’une pluie de sauterelles ou que la sécheresse ! A cause de lui, depuis un demi-siècle, Plusieurs peuples ont vu les pages de leur histoire S’emplir de sang et de larmes d’humiliation… Et moi – Ce jeune homme déchu Je ne suis qu’un parmi la multitude De ces peuples ! Aujourd’hui Ce paquebot va de nouveau D’un geste désinvolte Me jeter dans son ventre Comme des centaines D’autres voyageurs. Marseille ! Sur le point de partir, Je crie ton nom ! Et moi De mes yeux qui voient jusqu’au fond de tes crimes et de tes secrets Je te regarde, nostalgique Et j’ai peine à te quitter. Je regarde, sur la grève de ce cap, Au milieu des clameurs Des clameurs Propageant cette violence Et cette folie Ton visage et tes Bras géants qui se tendent vers la mer, Car toi Tu es le trou de la serrure de la richesse et de la pauvreté Tu es l’antre du pillage et de l’exploitation. Ah Marseille, Pays de brigands, Ville terrible !

Sans titre

Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie , mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit. J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenu en me tirant une balle dans la langue derrière ma parole.
Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraite et je me dis en ces pantalons momentanés : Tant de vie et jamais ! Tant d’années et toujours mes semaines… ! Mes parents enterrés avec leur pierre et leur triste rigidité qui n’en finit pas ; portrait en pied des frères, mes frères, et, enfin, mon être debout et en gilet.
J’aime la vie énormément mais, bien sûr, avec ma mort bien-aimée et mon café à regarder les marroniers touffus de Paris et disant : Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète : Tant de vie et je pousse toujours la chanson ! Tant d’années et toujours, toujours, toujours !
J’ai dit gilet, j’ai dit tout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer. Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté, et c’est bien et c’est mal d’avoir observé de bas en haut mon organisme.
J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre, parce que, comme je le disais et comme je le répète, tant de vie et jamais ! Et tant d’années, et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !

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À propos de cette lecture

Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vieAi Qing · Voix de synthèse
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