Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie ,mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenuen me tirant une balle dans la langue derrière ma parole. Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraiteet je me dis en ces pantalons momentanés :Tant de vie et jamais !Tant d’années et toujours mes semaines… !Mes parents enterrés avec leur pierreet leur triste rigidité qui n’en finit pas ;portrait en pied des frères, mes frères,et, enfin, mon être debout et en gilet. J’aime la vie énormémentmais, bien sûr,avec ma mort bien-aimée et mon caféà regarder les marroniers touffus de Pariset disant :Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :Tant de vie et je pousse toujours la chanson !Tant d’années et toujours, toujours, toujours ! J’ai dit gilet, j’ai dittout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,et c’est bien et c’est mal d’avoir observéde bas en haut mon organisme. J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,parce que, comme je le disais et comme je le répète,tant de vie et jamais ! Et tant d’années,et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !
Même si j'étais un oiseauavec mon gosier enroué je chanteraiscette terre fouettée par les tempêtesces fleuves où déferlent nos colères et nos peinesce vent furieux qui n'en finit pas de souffleret cette aube infiniment tendre venue de la forêt...Enfin avec la mortje laisserais mes plumes se décomposer dans la terreAh! pourquoi mes yeux sont-ils toujours embués de larmesParce que j'aime cette terre d'un amour très profond...
De cette Europe multicolorej’ai rapporté un mirliton.Avec luije me suis promené au bord de l’Atlantiquecomme si j’étais à la maison.Aujourd’hui Alcools est saisi à Shanghai, au bureau de police,et moi, je suis un « criminel »car ici tout est interditmême un mirliton…Ah ! ce mirliton auquel je tiens tantest mon souvenir le plus vrai d’Europe !Monsieur Apollinairevous n’êtes pas seulement un Polonaispour moi vous représentez une histoirequi circule dans le quartier Montmartre,l’histoirelongue et passionnantecouleur de violetteque racontait Margueritede ses lèvres frémissantes au rouge fané.Comment ne pas cracher son méprissur la carte territorialedélimitée par Briand et Bismarck- cette Europe de voleurs abjectsaux yeux pleins de convoitise !Mais moi, je l’aimevotre Europe,celle d’Apollinaire et de Rimbaud.Quand j’étais là-basle ventre creuxavec fierté je jouais de mon mirliton.On se moquait de mon allurec’était bien mon allure à moi !On s’habituait mal à mes chansonsc’étaient bien mes chansons à moi !Écartez-vousvous qui avez chanté la Marseillaisemais qui maintenant traînez dans la bouela gloire du triomphe !Aujourd’hui je suis dans une Bastillemais ce n’est pas la bastille de Paris.Le mirliton n’est plus sur moiet les fers résonnent plus fort que mes chansons.Mais je le jure par mon mirlitonson humiliation, sa souffranceje vais tendre ma main, comme en 1789vers la flamme du bûcher.Et quand il sera libremon mirliton exécuteraun chant destructeur et blasphématoirepour ce monde qui l’a outragé.Je le lèverai hautet dans un hymne poignantje l’offrirai à la meraux vagues de la merà ces vagues de la merau sifflement sauvage !
Aujourd’huiMa dérive m’a jetéSur la grève de ce cap étranger Je regarde les rues de la villeQui vacillent,Les camions tanguent comme des hommes ivres,Bousculés par les cahots de la routeLes véhicules, telles des harengères,Roulent en pestant et en jurant…Sur les côtésDevant les innombrables boutiques,GuettentAttendentD’invisibles complotsEt d’invisibles tromperies…Le vacarme du marchéPareil aux acclamations de milliers de spectateurs s’échappant d’un stadeMe frappeDe sa vague sonoreDepuis l’autre côté de la rue…Les piétons en un flot incessantPressés,Titubants,Débordent mon pas lent…Leurs yeux à tousSont rivés vers l’avant– Tels des bateaux sur l’océan la nuitAvançant dans la direction que leur montre le phare,Comme si une flamme porteuse du bonheur de la vieLeur faisait signe dans l’immensité lointaine Chez toi, ville étrangère,Mes joies et mes chagrins se teintent du même sentiment d’ennui et deSolitude !Comme un chameau qui va seul,Dans le désert sans limites balayé par le vent,Cheminant de son pas solitaire, solitaire…Les cris de joie de la foule des rues,Tels des graviers qu’un ouragan soulève,Volent vers mon coeur inquietAvec une force irrésistible…Le soleil de midi,Est un oeil aviné,Qui irradie une colère troubleEt un chagrin trouble…Cet oeilTel un client de bordelFixeLa haute cheminéeQui se rend entre les rangées d’usine.Cheminée !Femme violée par le Capital !Crachant avec mélancolieAu-dessus de ta têteUn nuage de suie semblable à la chevelure éparse d’une épouse abandonnée…Tous ces sacsRemplis de marchandises,Sont comme les crachats gris d’un tuberculeux,Que les portes latérales des usinesExpectorent sans fin… Regardez ! Les ouvriers arrivent de leur démarcheChaloupée !Cette usine gravement maladeEst comme la mère qui les nourrit – Pour la préservation du lignage,Ils sont aussi décharnés qu’elle !Tout en avançantIls postillonnent des mots en désordreEt puisIls emmènent leur conversation oiseuseJusque dans le tramwayAvec leurs éclats de rire incessantsAvec leurs gestes habituelsAvec leurs bouteilles de vin rougeVides. Sur les quais qui bordent la mer,Les entrepôtsEt les compagnies de transportAinsi que les publicités pour les grands magasinsSe dressent imposants et sévèresComme des bandits de grand cheminAttendant l’arrivée opportune du butin.Le gros paquebotLes regarde avec des yeux familiersEt ils conversent dans une mutuelle complicité.Si les propos verbeuxAssourdissantsQu’ils échangent entre euxSont des phrases d’acier et de minerai,Grues et chariotsSont leurs bouches étranges.Ah paquebot,Kidnappeur le plus grandiose au monde !Il y a quelques annéesQuand dans son ventre,Qui m’a transporté jusqu’ici tel un charançon,J’ai vu,L’effrayant contenu de ses entrailles.Son insatiable gloutonneriePeut causer à la terre fertile de l’OrientDes dégâts Plus étendus, plus profonds et plus irrémédiablesQu’une pluie de sauterelles ou que la sécheresse !A cause de lui, depuis un demi-siècle,Plusieurs peuples ont vu les pages de leur histoireS’emplir de sang et de larmes d’humiliation…Et moi – Ce jeune homme déchuJe ne suis qu’un parmi la multitudeDe ces peuples !Aujourd’huiCe paquebot va de nouveauD’un geste désinvolteMe jeter dans son ventreComme des centainesD’autres voyageurs.Marseille !Sur le point de partir,Je crie ton nom !Et moiDe mes yeux qui voient jusqu’au fond de tes crimes et de tes secretsJe te regarde, nostalgiqueEt j’ai peine à te quitter.Je regarde, sur la grève de ce cap,Au milieu des clameursDes clameursPropageant cette violenceEt cette folieTon visage et tesBras géants qui se tendent vers la mer,Car toiTu es le trou de la serrure de la richesse et de la pauvretéTu es l’antre du pillage et de l’exploitation.Ah Marseille,Pays de brigands,Ville terrible !
Aujourd’hui j’aime beaucoup moins la vie ,mais toujours j’aime vivre : je l’ai déjà dit.J’ai presque touché la part de mon tout et je me suis contenuen me tirant une balle dans la langue derrière ma parole. Aujourd’hui je me palpe le menton battant en retraiteet je me dis en ces pantalons momentanés :Tant de vie et jamais !Tant d’années et toujours mes semaines… !Mes parents enterrés avec leur pierreet leur triste rigidité qui n’en finit pas ;portrait en pied des frères, mes frères,et, enfin, mon être debout et en gilet. J’aime la vie énormémentmais, bien sûr,avec ma mort bien-aimée et mon caféà regarder les marroniers touffus de Pariset disant :Voici un oeil, un autre ; un front, un autre… Et je répète :Tant de vie et je pousse toujours la chanson !Tant d’années et toujours, toujours, toujours ! J’ai dit gilet, j’ai dittout, partie, angoisse, j’ai dit presque, pour ne pas pleurer.Car il est est vrai que j’ai souffert dans cet hôpital, juste à côté,et c’est bien et c’est mal d’avoir observéde bas en haut mon organisme. J’aimerai toujours vivre, même sur le ventre,parce que, comme je le disais et comme je le répète,tant de vie et jamais ! Et tant d’années,et toujours, beaucoup de toujours, toujours toujours !