Aller au poème
Victor Hugo

Sur la falaise

I Tu souris dans l’invisible. Ô douce âme inaccessible,   Seul, morne, amer, Je sens ta robe qui flotte Tandis qu’à mes pieds sanglote   La sombre mer. La nuit à mes chants assiste. Je chante mon refrain triste   À l’horizon. Ange frissonnant, tu mêles Le battement de tes ailes   À ma chanson. Je songe à ces pauvres êtres, Nés sous tous ces toits champêtres,   Dont le feu luit, Barbe grise, tête blonde, Qu’emporta cette eau profonde   Dans l’âpre nuit. Je pleure les morts des autres. Hélas ! leurs deuils et les nôtres   Ne sont qu’un deuil. Nous sommes, dans l’étendue, La même barque perdue   Au même écueil. II Tous ces patrons, tous ces mousses, Qu’appelaient tant de voix douces   Et tant de vœux, Ils sont mêlés à l’espace, Et le poisson d’argent passe   Dans leurs cheveux. Au fond des vagues sans nombre, On voit, sous l’épaisseur sombre   Du flot bruni, Leur bouche ouverte et terrible Qui boit la stupeur horrible   De l’infini. Ils errent, blêmes fantômes. Ils ne verront plus les chaumes   Au pignon noir, Les bois aux fraîches ramées, Les prés, les fleurs, les fumées   Dans l’or du soir. Dans leurs yeux l’onde insensée, Qui fuit sans cesse, poussée   Du vent hagard, Remplace, sombre passante, La terre, à jamais absente   De leur regard. Ils sont l’ombre et le cadavre ; Ceux qui vont de havre en havre   Dans les reflux, Qui ne verront plus l’aurore, Et que l’aube au chant sonore   Ne verra plus. III Et cependant sur les côtes On songe encore à ces hôtes   De l’inconnu, Partis, dans l’eau qui frissonne, Pour cette ombre dont personne   N’est revenu. C’était l’enfant ! c’était l’homme ! On les appelle, on les nomme   Dans les maisons, Le soir, quand brille le phare, Et quand la flamme s’effare   Sur les tisons. L’un dit : ― En août, j’espère, Ils reviendront tous, Jean, Pierre,   Jacques, Louis ; Quand la vigne sera mûre ;… ― Et le vent des nuits murmure :   Évanouis ! L’autre dit : ― Dans les tempêtes Regardez bien, et leurs têtes   Apparaîtront. On les voit quand le soir tombe. Toute vague est une tombe   D’où sort un front. ― IV C’est dans cette onde effrénée Que leur âme au ciel est née,   Divin oiseau. Toute vague est une tombe ; Toute vague, ô ma colombe,   Est un berceau.         28 février 1854.
Sur la falaiseVictor Hugo · Voix de synthèse
0:000:00