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Victor Hugo

Horreur sacrée

Souvent, dans le hallier où l’églogue hypocrite     S’en va chantant, J’ai tout à coup cessé de lire Théocrite     Inquiétant ; Homère fait trembler ; un gouffre est dans Eschyle ;     Parfois je veux M’enfuir quand Circé passe ou quand je vois Achille     Pris aux cheveux ; Les aigles sur les bords du Gange et du Caystre     Sont effrayants ; Rien de grand qui ne soit confusément sinistre ;     Les noirs pæans, Les psaumes, la chanson monstrueuse du mage     Ézéchiel, Font devant notre œil fixe errer la vague image     D’un affreux ciel. L’empyrée est l’abîme, on y plonge, on y reste     Avec terreur. Car planer, c’est trembler ; si l’azur est céleste,     C’est par l’horreur. L’épouvante est au fond des choses les plus belles ;     Les bleus vallons Font parfois reculer d’effroi les fauves ailes     Des aquilons. Ils sont pleins de regards et d’aspects ; et les sages,     Seuls dans les bois, Méditent, attentifs dans l’ombre à des passages     D’yeux et de voix ; Le poète serein contient l’obscur prophète ;     Orphée est noir ; C’est dans une lueur mystérieuse, faite     D’aube et de soir, C’est en regardant fuir sous l’insondable voûte     D’affreux griffons, Qu’Amos effaré songe et qu’Isaïe écoute     Les bruits profonds ; Alcée est sidéral, Lucrèce est redoutable,     Job voit l’Esprit ; Le Sphinx vient par moments s’accouder sur la table     Où Dante écrit ; Plaute par Thalia, formidable bouffonne,     S’entend gronder ; Et Pindare en levant les yeux voit Tisiphone     Le regarder ; De là tant de beautés difformes dans leurs œuvres ;     Le vers charmant Est par la torsion subite des couleuvres     Pris brusquement ; À de certains moments toutes les jeunes flores     Dans la forêt Ont peur, et sur le front des blanches métaphores     L’ombre apparaît ; C’est qu’Horace ou Virgile ont vu soudain le spectre     Noir se dresser ; C’est que là-bas, derrière Amaryllis, Électre     Vient de passer. La nature est en vain pleine de fleurs, de fêtes,     Et de pardons, Les poètes ont beau rayonner sur nos têtes,     Nous entendons Parler de sombres voix à Delphe, aux Propylées,     Et dans Endor ; Et la nuit a toujours des méduses mêlées     Aux astres d’or.
Horreur sacréeVictor Hugo · Voix de synthèse
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