Préface
Sans doute, en un pareil moment, au milieu d’un si orageux conflit de toutes les choses et de tous les hommes, en présence de ce concile tumultueux de toutes les idées, de toutes les croyances, de toutes les erreurs, occupées à rédiger et à débattre en discussion publique la formule de l’humanité au dix-neuvième siècle, c’est folie de publier un volume de pauvres vers désintéressés. Folie ! pourquoi ?
Ce n’est donc pas une raison, parce que aujourd’hui d’autres vieilleries croulent à leur tour autour de nous, et remarquons en passant que Luther est dans les vieilleries et que Michel-Ange n’y est pas, ce n’est pas une raison parce qu’à leur tour aussi d’autres nouveautés surgissent dans ces décombres, pour que l’art, cette chose éternelle, ne continue pas de verdoyer et de florir entre la ruine d’une société qui n’est plus et l’ébauche d’une société qui n’est pas encore.
Parce que la tribune aux harangues regorge de Démosthènes, parce que les rostres sont encombrés de Cicérons, parce que nous avons trop de Mirabeaux, ce n’est pas une raison pour que nous n’ayons pas, dans quelque coin obscur, un poëte.
Pour que l’art fût détruit, il faudrait donc commencer par détruire le cœur humain.
Ici se présente une objection d’une autre espèce : — Sans contredit, dans le moment même le plus critique d’une crise politique, un pur ouvrage d’art peut apparaître à l’horizon ; mais toutes les passions, toutes les attentions, toutes les intelligences ne seront-elles pas trop absorbées par l’œuvre sociale qu’elles élaborent en commun, pour que le lever de cette sereine étoile de poésie fasse tourner les yeux à la foule ? — Ceci n’est plus qu’une question de second ordre, la question de succès, la question du libraire et non du poëte. Le fait répond d’ordinaire oui ou non aux questions de ce genre, et, au fond, il importe peu. Sans doute il y a des moments où les affaires matérielles de la société vont mal, où le courant ne les porte pas, où, accrochées à tous les accidents politiques qui se rencontrent chemin faisant, elles se gênent, s’engorgent, se barrent et s’embarrassent les unes dans les autres. Mais qu’est-ce que cela fait ? D’ailleurs, parce que le vent, comme on dit, n’est pas à la poésie, ce n’est pas un motif pour que la poésie ne prenne pas son vol. Tout au contraire des vaisseaux, les oiseaux ne volent bien que contre le vent. Or la poésie tient de l’oiseau. Musa ales, dit un ancien.
Et c’est pour cela même qu’elle est plus belle et plus forte, risquée au milieu des orages politiques. Quand on sent la poésie d’une certaine façon, on l’aime mieux habitant la montagne et la ruine, planant sur l’avalanche, bâtissant son aire dans la tempête, qu’en fuite vers un perpétuel printemps. On l’aime mieux aigle qu’hirondelle.
Qu’on lui passe une image un peu ambitieuse, le volcan d’une révolution était ouvert devant ses yeux. Le volcan l’a tenté. Il s’y précipite. Il sait fort bien du reste qu’Empédocle n’est pas un grand homme, et qu’il n’est resté de lui que sa chaussure.
Plenus rimarum sum ; hac atque illac
Perfluo.
C’est maintenant le lieu de répondre à la question des personnes qui ont bien voulu demander à l’auteur si les deux ou trois odes inspirées par les évènements contemporains, qu’il a publiées à différentes époques depuis dix-huit mois, seraient comprises dans les Feuilles d’Automne. Non. Il n’y a point ici place pour cette poésie qu’on appelle politique et qu’il voudrait qu’on appelât historique. Ces poésies véhémentes et passionnées auraient troublé le calme et l’unité de ce volume. Elles font d’ailleurs partie d’un recueil de poésie politique, que l’auteur tient en réserve. Il attend pour le publier un moment plus littéraire.
Paris, 24 novembre 1831.
↑Préface de Marion de Lorme.