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Victor Hugo

QUE LES PETITS LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDS

Ô France, ton malheur m’indigne et m’est sacré. Je l’ai dit, et jamais je ne me lasserai De le redire, et c’est le grand cri de mon âme, Quiconque fait du mal à ma mère est infâme. En quelque lieu qu’il soit caché, tous mes souhaits Le menacent ; sur terre ou là-haut, je le hais. César, je le flétris ; destin, je le secoue. Je questionne l’ombre et je fouille la boue ; L’empereur, ce brigand, le hasard, ce bandit, Eveillent ma colère ; et ma strophe maudit Avec des pleurs sanglants, avec des cris funèbres, Le sort, ce mauvais drôle errant dans les ténèbres ; Je rappelle la nuit, le gouffre, le ciel noir, Et les événements farouches, au devoir. Je n’admets pas qu’il soit permis aux sombres causes Qui mêlent aux droits vrais l’aveuglement des choses De faire rebrousser chemin à la raison ; Je dénonce un revers qui vient par trahison ; Quand la gloire et l’honneur tombent dans une embûche, J’affirme que c’est Dieu lui-même qui trébuche ; J’interpelle les faits tortueux et rampants, La victoire, l’hiver, l’ombre et ses guet-apens ; Je dis à ces passants quelconques de l’abîme Que je les vois, qu’ils sont en train de faire un crime, Que nous ne sommes point des femmes à genoux, Que nous réfléchissons, qu’ils prennent garde à nous, Que ce n’est pas ainsi qu’on doit traiter la France, Et que, même tombée au fond de la souffrance, Même dans le sépulcre, elle a l’étoile au front. Je voudrais bien savoir ce qu’ils me répondront. Je suis un curieux, et je gênerai, certe, Le destin qu’un regard sévère déconcerte, Car on est responsable au ciel plus qu’on ne croit. Quand le progrès devient boiteux, quand Dieu décroît En apparence, ayant sur lui la nuit barbare, Quand l’homme est un esquif dont Satan prend la barre, Il est certain que l’âme humaine est au cachot, Et qu’on a dérangé quelque chose là-haut. C’est pourquoi je demande à l’ombre la parole. Je ne suis pas de ceux dont la fierté s’envole, Et qui, pour avoir vu régner des ruffians Et des gueux, cessent d’être à leur droit confiants ; Je lave ma sandale et je poursuis ma route ; Personne n’a jamais vu mon âme en déroute ; Je ne me trouble point parce qu’en ses reflux Le vil destin sur nous jette un Rosbach de plus ; La défaite me fait songer à la victoire ; J’ai l’obstination de l’altière mémoire ; Notre linceul toujours eut la vie en ses plis ; Quand je lis Waterloo, je prononce Austerlitz. Le deuil donne un peu plus de hauteur à ma tête. Mais ce n’est pas assez, je veux qu’on soit honnête Là-haut, et je veux voir ce que les destins font Chez eux, dans la forêt du mystère profond, Car ce qu’ils font chez eux, c’est chez nous qu’on le souffre. Je prétends regarder face à face le gouffre. Je sais que l’ombre doit rendre compte aux esprits. Je désire savoir pourquoi l’on nous a pris Nos villes, notre armée, et notre force utile ; Et pourquoi l’on filoute et pourquoi l’on mutile L’immense peuple aimant d’où sortent les clartés ; Je veux savoir le fond de nos calamités, Voir le dedans du sort misérable, et connaître Ces recoins où trop peu de lumière pénètre ; Pourquoi l’assassinat du Midi par le Nord, Pourquoi Paris vivant vaincu par Berlin mort, Pourquoi le bagne à l’ange et le trône au squelette ; Ô France, je prétends mettre sur la sellette La guerre, les combats, nos affronts, nos malheurs, Et je ferai vider leur poche à ces voleurs, Car juger le hasard, c’est le droit du prophète. J’affirme que la loi morale n’est pas faite Pour qu’on souffle dessus là-haut, dans la hauteur, Et qu’un événement peut être un malfaiteur. J’avertis l’inconnu que je perds patience ; Et c’est là la grandeur de notre conscience Que, seule et triste, ayant pour appui le berceau, L’innocence, le droit des faibles, le roseau, Elle est terrible ; elle a, par ce seul mot : Justice, Entrée au ciel ; et, si la comète au solstice S’égare, elle pourrait lui montrer son chemin ; Elle requiert Dieu même au nom du genre humain ; Elle est la vérité, blanche, pâle, immortelle ; Pas une force n’est la force devant elle ; Les lois qu’on ne voit pas penchent de son côté ; Oui, c’est là la puissance et c’est là la beauté De notre conscience, — écoute ceci, prêtre, — Qu’elle ne comprend pas qu’un attentat puisse être Par quelqu’un qui serait juste, prémédité ; Oui, sans armes, n’ayant que cette nudité, Le vrai, quand un éclair tombe mal sur la terre, Quand un des coups obscurs qui sortent du mystère Frappe à tâtons, et met les peuples en danger, S’il lui plaisait d’aller là-haut l’interroger Au milieu de cette ombre énorme qu’on vénère, Tranquille, elle ferait bégayer le tonnerre.</ II. PERSÉVÉRANCE N’importe. Allons au but, continuons. Les choses, Quand l’homme tient la clef, ne sont pas longtemps closes. Peut-être qu’elle-même, ouvrant ses pâles yeux, La nuit, lasse du mal, ne demande pas mieux Que de trouver celui qui saura la convaincre. Le devoir de l’obstacle est de se laisser vaincre. L’obscurité nous craint et recule en grondant Regardons les penseurs de l’âge précédent, Ces héros, ces géants qu’une même âme anime, Détachés par la mort de leur travail sublime, Passer, les pieds poudreux et le front étoilé ; Saluons la sueur du relais dételé ; Et marchons. Nous aussi, nous avons notre étape. Le pied de l’avenir sur notre pavé frappe ; En route ! Poursuivons le chemin commencé ; Augmentons l’épaisseur de l’ombre du passé ; Laissons derrière nous, et le plus loin possible, Toute l’antique horreur de moins en moins visible. Déjà le précurseur dans ces brumes brilla ; Platon vint jusqu’ici, Luther a monté là ; Voyez, de grands rayons marquent de grands passages ; L’ombre est pleine partout du flamboiement des sages ; Voici l’endroit profond où Pascal s’est penché. Criant : gouffre ! Jean-Jacque où je marche a marché ; C’est là que, s’envolant lui-même aux cieux, Voltaire, Se sentant devenir sublime, a perdu terre, Disant : Je vois ! ainsi qu’un prophète ébloui. Luttons, comme eux ; luttons, le front épanoui ; Marchons ! un pas qu’on fait, c’est un champ révèle ; Déchiffrons dans les temps nouveaux la loi nouvelle ; Le cœur n’est jamais sourd, l’esprit n’est jamais las, Et la route est ouverte aux fiers apostolats. Ô tous ! vivez, marchez, croyez ! soyez tranquilles. — Mais quoi ! le râle sourd des discordes civiles, Ces siècles de douleurs, de pleurs, d’adversités, Hélas ! tous ces souffrants, tous ces déshérités, Tous ces proscrits, le deuil, la haine universelle, Tout ce qui dans le fond des âmes s’amoncelle, Cela ne va-t-il pas éclater tout à coup ? La colère est partout, la fureur est partout ; Les cieux sont noirs ; voyez, regardez ; il éclaire ! — Qu’est-ce que la fureur ? qu’importe la colère ? La vengeance sera surprise de son fruit ; Dieu nous transforme ; il a pour tâche en notre nuit L’auguste avortement de la foudre en aurore. Dieu prend dans notre cœur la haine et la dévore ; Il se jette sur nous des profondeurs du jour, Et nous arrache tout de l’âme, hors l’amour ; Avec ce bec d’acier, la conscience, il plonge Jusqu’à notre pensée et jusqu’à notre songe, Fouille notre poitrine et, quoi que nous fassions, Jusqu’aux vils intestins qu’on nomme passions ; Il pille nos instincts mauvais, il nous dépouille De ce qui nous tourmente et de ce qui nous souille ; Et, quand il nous a faits pareils au ciel béni, Bons et purs, il s’envole, et rentre à l’infini ; Et, lorsqu’il a passé sur nous, l’âme plus grande Sent qu’elle ne hait plus, et rend grâce, et demande : Qui donc m’a prise ainsi dans ses serres de feu ? Et croit que c’est un aigle, et comprend que c’est Dieu. III. PROGRÈS   En avant, grande marche humaine ! Peuple, change de région. Ô larve, deviens phénomène ; Ô troupeau, deviens légion. Cours, aigle, où tu vois l’aube éclore. L’acceptation de l’aurore N’est interdite qu’aux hiboux. Dans le soleil Dieu se devine ; Le rayon a l’âme divine Et l’âme humaine à ses deux bouts. Il vient de l’une et vole à l’autre ; Il est pensée, étant clarté ; En haut archange, en bas apôtre, En haut flamme, en bas liberté. Il crée Horace ainsi que Dante, Dore la rose au vent pendante, Et le chaos où nous voguons ; De la même émeraude il touche L’humble plume de l’oiseau-mouche Et l’âpre écaille des dragons. Prenez les routes lumineuses, Prenez les chemins étoilés. Esprits semeurs, âmes glaneuses, Allez, allez, allez, allez ! Esclaves d’hier, tristes hommes, Hors des bagnes, hors des sodomes, Marchez, soyez vaillants, montez ; Ayez pour triomphe la gloire Où vous entrez, ô foule noire, Et l’opprobre dont vous sortez ! Homme, franchis les mers. Secoue Dans l’écume tout le passé ; Allume en étoupe à ta proue Le chanvre du gibet brisé. Gravis les montagnes. Écrase Tous les vieux monstres dans la vase ; Ressemble aux anciens Apollons ; Quand l’épée est juste, elle est pure ; Va donc ! car l’homme a pour parure Le sang de l’hydre à ses talons.</ IV. FRATERNITÉ Je rêve l’équité, la vérité profonde, L’amour qui veut, l’espoir qui luit, la foi qui fonde, Et le peuple éclairé plutôt que châtié. Je rêve la douceur, la bonté, la pitié, Et le vaste pardon. De là ma solitude. La vieille barbarie humaine a l’habitude De s’absoudre, et de croire, hélas, que ce qu’on veut, Prêtre ou juge, on a droit de le faire, et qu’on peut Ôter sa conscience en mettant une robe. Elle prend l’équité céleste, elle y dérobe Ce qui la gêne, y met ce qui lui plaît ; biffant Tout ce qu’on doit au faible, à la femme, à l’enfant, Elle change le chiffre, elle change la somme, Et du droit selon Dieu fait la loi selon l’homme. De là les hommes-dieux, de là les rois-soleils ; De là sur les pavés tant de ruisseaux vermeils ; De là les Laffemas, les Vouglans, les Bâvilles ; De là l’effroi des champs et la terreur des villes, Les lapidations, les deuils, les cruautés, Et le front sérieux des sages insultés. Jésus paraît ; qui donc s’écrie : Il faut qu’il meure ! C’est le prêtre. Ô douleur ! À jamais, à demeure, Et quoi que nous disions, et quoi que nous songions, Les euménides sont dans les religions ; Mégère est catholique ; Alecton est chrétienne ; Clotho, nonne sanglante, accompagnait l’antienne D’Arbuez, et l’on entend dans l’église sa voix ; Ces bacchantes du meurtre encourageaient Louvois ; Et les monts étaient pleins du cri de ces ménades Quand Bossuet poussait Boufflers aux dragonnades. Ne vous figurez pas, si Dieu lui-même accourt, Que l’antique fureur de l’homme reste court, Et recule devant la lumière céleste. Au plus pur vent d’en haut elle mêle sa peste, Elle mêle sa rage aux plus doux chants d’amour, S’enfuit avec la nuit, mais rentre avec le jour. Le progrès le plus vrai, le plus beau, le plus sage, Le plus juste, subit son monstrueux passage. L’aube ne peut chasser l’affreux spectre importun. Cromwell frappe un tyran, Charles ; il en reste un, Cromwell. L’atroce meurt, l’atrocité subsiste. Le bon sens, souriant et sévère exorciste, Attaque ce vampire et n’en a pas raison. Comme une sombre aïeule habitant la maison, La barbarie a fait de nos cœurs ses repaires, Et tient les fils après avoir tenu les pères. L’idéal un jour naît sur l’ancien continent, Tout un peuple ébloui se lève rayonnant, Le quatorze juillet jette au vent les bastilles, Les révolutions, ô Liberté, tes filles, Se dressent sur les monts et sur les océans, Et gagnent la bataille énorme des géants, Toute la terre assiste à la fuite inouïe Du passé, néant, nuit, larve, ombre évanouie ! L’inepte barbarie attente à ce laurier, Et perd Torquemada, mais retrouve Carrier. Elle se trouble peu de toute cette aurore. La vaste ruche humaine, éveillée et sonore, S’envole dans l’azur, travaille aux jours meilleurs, Chante, et fait tous les miels avec toutes les fleurs ; La vieille âme du vieux Caïn, l’antique Haine Est là, voit notre éden et songe à sa géhenne, Ne veut pas s’interrompre et ne veut pas finir, Rattache au vil passé l’éclatant avenir, Et remplace, s’il manque un chaînon à sa chaîne, Le père Letellier par le Père Duchêne ; De sorte que Satan peut, avec les maudits, Rire de notre essai manqué de paradis. Eh bien, moi, je dis : Non ! tu n’es pas en démence, Mon cœur, pour vouloir l’homme indulgent, bon, immense ; Pour crier : Sois clément ! sois clément ! sois clément ! Et parce que ta voix n’a pas d’autre enrouement ! Tu n’es pas furieux parce que tu souhaites Plus d’aube au cygne et moins de nuit pour les chouettes ; Parce que tu gémis sur tous les opprimés ; Non, ce n’est pas un fou celui qui dit : Aimez ! Non, ce n’est pas errer et rêver que de croire Que l’homme ne naît point avec une âme noire, Que le bon est latent dans le pire, et qu’au fond Peu de fautes vraiment sont de ceux qui les font. L’homme est au mal ce qu’est à l’air le baromètre ; Il marque les degrés du froid, sans rien omettre, Mais sans rien ajouter, et, s’il monte ou descend, Hélas ! la faute en est au vent, ce noir passant. L’homme est le vain drapeau d’un sinistre édifice ; Tout souffle qui frémit, flotte, serpente, glisse Et passe, il le subit, et le pardon est dû À ce haillon vivant dans les cieux éperdu. Hommes, pardonnez-vous. Ô mes frères, vous êtes Dans le vent, dans le gouffre obscur, dans les tempêtes ; Pardonnez-vous. Les cœurs saignent, les ans sont courts ; Ah ! donnez-vous les uns aux autres ce secours ! Oui, même quand j’ai fait le mal, quand je trébuche Et tombe, l’ombre étant la cause de l’embûche, La nuit faisant l’erreur, l’hiver faisant le froid, Être absous, pardonné, plaint, aimé, c’est mon droit. Un jour, je vis passer une femme inconnue. Cette femme semblait descendre de la nue ; Elle avait sur le dos des ailes, et du miel Sur sa bouche entr’ouverte, et dans ses yeux le ciel. À des voyageurs las, à des errants sans nombre, Elle montrait du doigt une route dans l’ombre, Et semblait dire : On peut se tromper de chemin. Son regard faisait grâce à tout le genre humain ; Elle était radieuse et douce ; et, derrière elle, Des monstres attendris venaient, baisant son aile, Des lions graciés, des tigres repentants, Nemrod sauvé, Néron en pleurs ; et par instants À force d’être bonne elle paraissait folle. Et, tombant à genoux, sans dire une parole, Je l’adorai, croyant deviner qui c’était. Mais elle, — devant l’ange en vain l’homme se tait, — Vit ma pensée, et dit : Faut-il qu’on t’avertisse ? Tu me crois la pitié ; fils, je suis la justice. V. L’ÂME À LA POURSUITE DU VRAI   I Je m’en irai dans les chars sombres Du songe et de la vision ; Dans la blême cité des ombres Je passerai comme un rayon ; J’entendrai leurs vagues huées ; Je semblerai dans les nu ées Le grand échevelé de l’air ; J’aurai sous mes pieds le vertige, Et dans les yeux plus de prodige Que le météore et l’éclair. Je rentrerai dans ma demeure, Dans le noir monde illimité. Jetant à l’éternité l’heure Et la terre à l’immensité, Repoussant du pied nos misères, Je prendrai le vrai dans mes serres Et je me transfigurerai, Et l’on ne verra plus qu’à peine Un reste de lueur humaine Trembler sous mon sourcil sacré. Car je ne serai plus un homme ; Je serai l’esprit ébloui À qui le sépulcre se nomme, À qui l’énigme répond : Oui. L’ombre aura beau se faire horrible ; Je m’épanouirai terrible, Comme Élie à Gethsémani, Comme le vieux Thalès de Grèce, Dans la formidable allégresse De l’abîme et de l’infini. Je questionnerai le gouffre Sur le secret universel, Et le volcan, l’urne de soufre, Et l’océan, l’urne de sel ; Tout ce que les profondeurs savent, Tout ce que les tourmentes lavent, Je sonderai tout ; et j’irai Jusqu’à ce que, dans les ténèbres, Je heurte mes ailes funèbres À quelqu’un de démesuré. Parfois m’envolant jusqu’au faîte, Parfois tombant de tout mon poids, J’entendrai crier sur ma tête Tous les cris de l’ombre à la fois, Tous les noirs oiseaux de l’abîme, L’orage, la foudre sublime, L’âpre aquilon séditieux, Tous les effrois qui, pêle-mêle, Tourbillonnent, battant de l’aile, Dans le précipice des cieux. La Nuit pâle, immense fantôme Dans l’espace insondable épars, Du haut du redoutable dôme, Se penchera de toutes parts ; Je la verrai lugubre et vaine, Telle que la vit Antisthène Qui demandait aux vents : Pourquoi ? Telle que la vit Épicure, Avec des plis de robe obscure Flottant dans l’ombre autour de moi. — Homme ! la démence t’emporte, Dira le nuage irrité. — Prends-tu la nuit pour une porte ? Murmurera l’obscurité. L’espace dira : — Qui t’égare ? Passeras-tu, barde, où Pindare Et David ne sont point passés ? — C’est ici, criera la tempête, Qu’Hésiode a dit : Je m’arrête ! Qu’Ézéchiel a dit : Assez ! Mais tous les efforts des ténèbres Sur mon essor s’épuiseront Sans faire fléchir mes vertèbres Et sans faire pâlir mon front ; Au sphinx, au prodige, au problème, J’apparaîtrai, monstre moi-même, Être pour deux destins construit, Ayant, dans la céleste sphère, Trop de l’homme pour la lumière, Et trop de l’ange pour la nuit. II L’ombre dit au poète : — Imite Ceux que retient l’effroi divin ; N’enfreins pas l’étrange limite Que nul n’a violée en vain ; Ne franchis pas l’obscure grève Où la nuit, la tombe et le rêve Mêlent leurs souffles inouïs, Où l’abîme sans fond, sans forme, Rapporte dans sa houle énorme Les prophètes évanouis. Tous les essais que tu peux faire Sont inutiles et perdus. Prends un culte ; choisis ; préfère ; Tes vœux ne sont pas entend us ; Jamais le mystère ne s’ouvre ; La tranquille immensité couvre Celui qui devant Dieu s’enfuit Et celui qui vers Dieu s’élance D’une égalité de silence Et d’une égalité de nuit. Va sur l’Olympe où Stésichore, Cherchant Jupiter, le trouva ; Va sur l’Horeb qui fume encore Du passage de Jéhovah ; Ô songeur, ce sont là des cimes, De grands buts, des courses sublimes… On en revient désespéré, Honteux, au fond de l’ombre noire, D’avoir abdiqué jusqu’à croire ! Indigné d’avoir adoré ! L’Olympien est de la brume ; Le Sinaïque est de la nuit. Nulle part l’astre ne s’allume, Nulle part l’ombre ne bleuit. Que l’homme vive et s’en contente ; Qu’il reste l’homme ; qu’il ne tente Ni l’obscurité, ni l’éther ; Sa flamme à la fange est unie, L’homme est pour le ciel un génie, Mais l’homme est pour la terre un ver. L’homme a Dante, Shakspeare, Homère ; Ses arts sont un trépied fumant ; Mais prétend-il de sa chimère Illuminer le firmament ? C’est toujours quelque ancienne idée De l’Élide ou de la Chaldée Que l’âge nouveau rajeunit. Parce que tu luis dans ta sphère, Esprit humain, crois-tu donc faire De la flamme jusqu’au Zénith ! Après Socrate et le Portique, Sans t’en douter, tu mets le feu À la même chimère antique Dont l’Inde ou Rome ont fait un dieu ; Comme cet Éson de la fable, Tu retrempes dans l’ineffable, Dans l’absolu, dans l’infini, Quelque Ammon d’Égypte ou de Grèce, Ce qu’avant toi maudit Lucrèce, Ce qu’avant toi Job a béni. Tu prends quelque être imaginaire, Vieux songe de l’humanité, Et tu lui donnes le tonnerre, L’auréole, l’éternité. Tu le fais, tu le renouvelles ; Puis, tremblant, tu te le révèles, Et tu frémis en le créant ; Et, lui prêtant vie, abondance, Sagesse, bonté, providence, Tu te chauffes à ce néant ! Sous quelque mythe qu’il s’enferme, Songeur, il n’est point de Baal Qui ne contienne en lui le germe D’un éblouissant idéal ; De même qu’il n’est pas d’épine, Pas d’arbre mort dans la ruine. Pas d’impur chardon dans l’égout, Qui, si l’étincelle le touche, Ne puisse, dans l’âtre farouche, Faire une aurore tout à coup ! Vois dans les forêts la broussaille, Culture abjecte du hasard ; Déguenillée, elle tressaille Au glissement froid du lézard ; Jette un charbon, ce houx sordide Va s’épanouir plus splendide Que la tunique d’or des rois ; L’éclair sort de la ronce infâme ; Toutes les pourpres de la flamme Dorment dans ce haillon des bois. Comme un enfant qui s’émerveille De tirer, à travers son jeu, Une splendeur gaie et vermeille Du vil sarment qu’il jette au feu, Tu concentres toute la flamme De ce que peut rêver ton âme Sur le premier venu des dieux, Puis tu t’étonnes, ô poussière, De voir sortir une lumière De cet Irmensul monstrueux. À la vague étincelle obscure Que tu tires d’un Dieu pervers, Tu crois raviver la nature, Tu crois réchauffer l’univers ; Ô nain, ton orgueil s’imagine Avoir retrouvé l’origine, Que tous vont s’aimer désormais, Qu’on va vaincre les nuits immondes, Et tu dis : La lueur des mondes Va flamboyer sur les sommets ! Tu crois voir une aube agrandie S’élargir sous le firmament Parce que ton rêve incendie Un Dieu, qui rayonne un moment. Non. Tout est froid. L’horreur t’enlace. Tout est l’affreux temple de glace, Morne à Delphes, sombre à Béthel. Tu fais à peine, esprit frivole, En brûlant le bois de l’idole, Tiédir la pierre de l’autel. III Je laisse ces paroles sombres Passer sur moi sans m’émouvoir Comme on laisse dans les décombres Frissonner les branches le s oir ; J’irai, moi le curieux triste ; J’ai la volonté qui persiste ; L’énigme traître a beau gronder ; Je serai, dans les brumes louches, Dans les crépuscules farouches, La face qui vient regarder. Vie et mort ! ô gouffre ! Est-ce un piège La fleur qui s’ouvre et se flétrit, L’atome qui se désagrège, Le néant qui se repétrit ? Quoi ! rien ne marche ! rien n’avance ! Pas de moi ! Pas de survivance ! Pas de lien ! Pas d’avenir ! C’est pour rien, ô tombes ouvertes, Qu’on entend vers les découvertes Les chevaux du rêve hennir ! Est-ce que la nature enferme Pour des avortements bâtards L’élément, l’atome, le germe, Dans le cercle des avatars ? Que serait donc ce monde immense, S’il n’avait pas la conscience Pour lumière et pour attribut ? Épouvantable échelle noire De renaissances sans mémoire Dans une ascension sans but ! La larve du spectre suivie, Ce serait tout ! Quoi donc ! ô sort, J’aurais un devoir dans la vie Sans avoir un droit dans la mort ! Depuis la pierre jusqu’à l’ange, Qu’est-ce alors que ce vain mélange D’êtres dans l’obscur tourbillon ? L’aube est-elle sincère ou fausse ? Naître, est-ce vivre ? En quoi la fosse Diffère-t-elle du sillon ? — Mange le pain, je mange l’homme, Dit Tibère. A-t-il donc raison ? Satan la femme, Ève la pomme, Est-ce donc la même moisson ? Nemrod souffle comme la bise ; Gengis le sabre au poing, Cambyse Avec un flot d’hommes démons, Tue, extermine, écrase, opprime, Et ne commet pas plus de crime Qu’un roc roulant du haut des monts ! Oh non ! la vie au noir registre, Parmi le genre humain troublé, Passe, inexplicable et sinistre, Ainsi qu’un espion voilé ; Grands et petits, les fous, les sages, S’en vont, nommés dans les messages Qu’elle jette au ciel triste ou bleu ; Malheur aux méchants ! et la tombe Est la bouche de bronze où tombe Tout ce qu’elle dénonce à Dieu. — Mais ce Dieu même, je le nie ; Car il aurait, ô vain croyant, Créé sa propre calomnie En créant ce monde effrayant. — Ainsi parle, calme et funèbre, Le doute appuyé sur l’algèbre ; Et moi qui sens frémir mes os, Allant des langes aux suaires, Je regarde les ossuaires Et je regarde les berceaux. Mort et vie ! énigmes austères ! Dessous est la réalité. C’est là que les Kants, les Voltaires, Les Euclides ont hésité. Eh bien ! j’irai, moi qui contemple, Jusqu’à ce que, perçant le temple, Et le dogme, ce double mur, Mon esprit découvre et dévoile Derrière Jupiter l’étoile, Derrière Jéhovah l’azur ! Car il faut qu’enfin on rencontre L’indestructible vérité, Et qu’un front de splendeur se montre Sous ces masques d’obscurité ; La nuit tâche, en sa noire envie, D’étouffer le germe de vie, De toute-puissance et de jour, Mais moi, le croyant de l’aurore, Je forcerai bien Dieu d’éclore À force de joie et d’amour ! Est-ce que vous croyez que l’ombre A quelque chose à refuser Au dompteur du temps et du nombre, À celui qui veut tout oser, Au poète qu’emporte l’âme, Qui combat dans leur culte infâme Les payens comme les hébreux, Et qui, la tête la première, Plonge, éperdu, dans la lumière, À travers leur dieu ténébreux.
QUE LES PETITS LIRONT QUAND ILS SERONT GRANDSVictor Hugo · Voix de synthèse
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