Ombres que je suis seul à voir,mes deux aïeux me font escorte.Une lance à la pointe d'os,un tambour de cuir et de bois:mon aïeul noir.Un gorgerin sur un cou large,une grise armure guerrière:mon aïeul blanc. L'Afrique des forêts humideset des gongos épais et sourds...- je me meurs !(Dit mon aïeul noir.)Une eau trouble de caïmans,de verts matins de cocotiers...- Je suis las !(Dit mon aïeul blanc.)O voiles qu'enfle un vent amer,ô galion qui brûle sous l'or...- Je me meurs !(Dit mon aïeul noir.)O rives au cou virginalque trompent les colifichets...- Je suis las !(Dit mon aïeul blanc.) O soleil au beau repoussé,pris dans le cercle du tropique;ô lune ronde, lune pureéclairant le sommeil des singes ! Que de bateaux, que de bateaux !Et que de nègres, que de nègres !Quel long éclat de canne à sucre !Quel fouet, celui du négrier ! Une pierre de plan, de sang,des veines, des yeux entreouverts,des aubes creuses,des soirs d'usine,et une grande et forte voixqui vient lacérer le silence.Que de bateaux, que de bateaux,et que de nègres ! Ombres que je suis seul à voir,mes deux aïeux me font escorte. Don Federico m'interpelle,Taïta Facundo se tait;tous les deux rêvent dans la nuit,et marchent, marchent.Je les rassemble. - Federico ! Facundo! Tous les deux s'embrassent.Tous les deux soupirent. Tous deuxredressent leurs deux grosses têtes;tous les deux de la même taille,sous les hautes constellations:tous les deux de la même taille,angoisse noire, angoisse blanche,tous les deux de la même taille,criant, rêvant, pleurant, chantant.Rêvant, pleurant, chantant.Pleurant, chantant.Chantant !
Quand je me vois et je me pincemoi, Jean Sans Rien encore hieret aujourd’hui Jean Avec Tout,aujourd’hui avec tout,je regarde en arrière, je contemple,je me vois, je me pinceet je me demande : mais comment est-ce possible ? J’ai, voyons un peu,j’ai le plaisir d’aller et venir partout dans mon pays,maître de tout ce qu’il y a,libre de bien regarder de près ce qu’avantjamais je n’ai eu et ne pouvais avoir.Je peux dire zafra,Je peux dire montagne,Je peux dire ville,dire armée,désormais miennes, à jamais, et tiennes et nôtres,et un immense flamboiementd’éclair, d’étoile, de fleur. J’ai, voyons un peu,j’ai le plaisir d’aller, moi, paysan, ouvrier, homme simple,j’ai le plaisir d’aller,(c’est un exemple )dans une banque et de parler avec le directeurnon pas en anglais,non pas en Monsieur,mais en disant « compañero » comme on dit en espagnol. J’ai, voyons un peu,que moi qui suis noir,personne ne peut me barrerla porte d’un dancing ou d’un barou bien, devant le hall d’un hôtel,me crier qu’il n’y a pas de chambre,pas la moindre petite chambre,pas une chambre colossale,non, une petite chambre où je pourrais me reposer. J’ai, voyons un peu,qu’il n’y a pas de gendarme qui m’attrape pour m’enfermer dans une caserneou qui s’empare de moi et me chasse de ma terreet m’abandonne sur la grand’ route. J’ai que, comme j’ai la terre, j’ai la mer,no country,no aïguelaïfeno tennis,no yacht,mais, de plage en plage et de vague en vague,géant, bleu, ouvert, démocratique,bref, l’océan. J’ai, voyons un peu,que j’ai enfin appris à lire,et à compter,j’ai que j’ai enfin appris à écrireet à penseret à rire. J’ai que j’ai enfinoù travailleret gagnerce qu’il me faut pour manger. J’ai, voyons un peu,j’ai ce que j’aurais dû avoiret ce qu’il me fallaitavoir.
Pour bâtir cette murailleQue l’on m’apporte toutes les mains:Les noirs leurs mains noiresLes blancs leurs blanches mains.Une muraille qui ailleDe la plage jusqu’à la montagne,De la montagne jusqu’à la plage,Là-bas, au-delà de l’horizon.Ay– Toc, toc, qui est-ce?– Une rose et un oeillet…- Ouvre la muraille!– Toc, toc, qui est-ce?– Le sabre du colonel…- Ferme la muraille!– Toc, toc, qui est-ce?– La colombe et le laurier…- Ouvre la muraille!– Toc, toc, qui est-ce?– Le ver et le mille-pattes…- Ferme la muraille! Au coeur de l’ami,Ouvre la muraille!Au poison et au poignard,Ferme la muraille!A la mirte et à la menthe,Ouvre la muraille!A la dent du serpent,Ferme la muraille!Au rossignol perché sur la fleur,Ouvre la muraille! Dressons cette murailleEn joignant toutes les mains,Les noirs leurs mains noiresLes blancs leurs blanches mains.Une muraille qui ailleDe la plage jusqu’à la montagne,De la montagne jusqu’à la plage,Au-delà de l’horizon.
Peux-tu me vendre l'air qui passe entre tes doigtset fouette ton visage et mêle tes cheveux?Peut-être pourrais-tu me vendre cinq pesos de vent,ou mieux encore me vendre une tempête?Tu me vendrais peut-êtrela brise légère, la brise(oh , non, pas toute!) qui parcourtdans ton jardin tant de corolles,dans ton jardin pour les oiseaux,dix pesos de brise légère?Le vent tournoie et passedans un papillon.Il n'est à personne, à personne. Et le ciel, peux-tu me le vendreLe ciel qui est bleu par momentsou bien gris en d'autres instantsune parcelle de ton cielque tu as acheté crois-tu, avec les arbresde ton jardin, comme on achète le toit avec la maison?Oui, peux-tu me vendre un dollarde ciel, deux kilomètres de ciel,un bout -celui que tu pourras- de ton ciel? Le ciel est dans les nuagesLes nuages qui passent là-hautne sont à personne, à personne. Peux-tu me vendre la pluie, l'eauqui t'a donné tes pleurs et te mouille la langue?Peux-tu me vendre un dollar d'eaude source, un nuage au ventre rond,laineux et doux comme un agneau,ou l'eau tombée dans la montagne,ou l'eau des flaquesabandonnées aux chiens,ou une lieu de mer, un lac peut-être,cent dollars de lac?L'eau tombe et rouleL'eau roule et passeElle n'est à personne, non. Peux-tu me vendre la terre, la nuitprofonde des racines; les dentsdes dinosaures, la chaux éparsedes squelettes lointains?Peux-tu me vendre des forêts enfouies, des oiseaux morts,des poissons de pierre, le souffredes volcans, un milliard d'annéesmontant en spirale? peux-tume vendre la terre, peux-tume vendre la terre, peux-tu? Ta terre est aussi bien ma terreTous passent, passent sur son sol.Il n'est à personne, à personne.
Voguant sur la Mer des Antillesavance un bateau de papierle bateau avance, avance,sans timonier. De La Havane à Portobel,de Jamaïque à Trinité,le bateau avance, avance,sans capitaine. Une négresse est à la poupeà la proue est un espagnol :le bateau avance, avance,avec eux. Passent des îles et des îles,des îles et puis d’autres îles ;le bateau avance, avance,sans repos. Un canon tout en chocolata tiré contre le bateau,qui de son canon tout en sucre,a répondu. Ah ! mon bateau filant sur l’eauavec sa coque de papier !Ah ! mon bateau tout noir et blanc,sans timonier ! Sur le bateau va la négresseet l’espagnolle bateau avance, avanceavec eux.