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Jean de La Fontaine

Les Femmes et le Secret

    Rien ne pèse tant qu’un secret :   Le porter loin est difficile aux dames ;     Et je sais même sur ce fait     Bon nombre d’hommes qui sont femmes. Pour éprouver la sienne un mari s’écria, La nuit, étant près d’elle : Ô dieux ! qu’est-ce cela ?     Je n’en puis plus ! on me déchire ! Quoi ! j’accouche d’un œuf ! — D’un œuf ! — Oui, le voilà Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ; On m’appellerait poule. Enfin n’en parlez pas.     La femme neuve sur ce cas,     Ainsi que sur mainte autre affaire, Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;     Mais ce serment s’évanouit     Avec les ombres de la nuit.     L’épouse, indiscrète et peu fine, Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;     Et de courir chez sa voisine : Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ; N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre : Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.     Au nom de Dieu, gardez-vous bien     D’aller publier ce mystère. Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère   Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. La femme du pondeur s’en retourne chez elle. L’autre grille déjà de conter la nouvelle : Elle va la répandre en plus de dix endroits :     Au lieu d’un œuf elle en dit trois. Ce n’est pas encor tout ; car une autre commère En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :     Précaution peu nécessaire ;     Car ce n’était plus un secret. Comme le nombre d’œufs, grâce à la renommée,     De bouche en bouche allait croissant,     Avant la fin de la journée,     Ils se montaient à plus d’un cent.
Les Femmes et le SecretJean de La Fontaine · Voix de synthèse
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