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Jean de La Fontaine

Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue, et le Rat

À MADAME DE LA SABLIÈRE Je vous gardais un temple dans mes vers : Il n’eût fini qu’avecque l’univers. Déjà ma main en fondait la durée Sur ce bel art qu’ont les dieux inventé, Et sur le nom de la divinité Que dans ce temple on aurait adorée. Sur le portail j’aurais ces mots écrits ; Palais sacré de la déesse Iris ; Non celle-là qu’a Junon à ses gages ; Car Junon même et le maître des dieux Serviraient l’autre, et seraient glorieux Du seul honneur de porter ses messages, L’apothéose à la voûte eût paru : Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière, Les murs auraient amplement contenu Toute sa vie ; agréable matière, Mais peu féconde en ces événements Qui des États font les renversements, Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas, Son art de plaire et de n’y penser pas, Ses agréments à qui tout rend hommage. J’aurais fait voir à ses pieds des mortels Et des héros, des demi-dieux encore, Même des dieux : ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels. J’eusse en ses yeux fait briller de son âme Tous les trésors, quoique imparfaitement ; Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis, et non point autrement ; Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d’homme avec grâce de femme, Ne se peut pas, comme on veut, exprimer. Ô vous, Iris, qui savez tout charmer, Qui savez plaire en un degré suprême, Vous que l’on aime à l’égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour, Car c’est un mot banni de votre cour, Laissons-le donc), agréez que ma muse, Achève un jour cette ébauche confuse. J’en ai placé l’idée et le projet, Pour plus de grâce, au-devant d’un sujet Où l’amitié donne de telles marques, Et d’un tel prix, que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit. Non que ceci se passe entre monarques : Ce que chez vous nous voyons estimer N’est pas un roi qui ne sait point aimer ; C’est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J’en vois peu de si bons. Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.   La gazelle, le rat, le corbeau, la tortue, Vivaient ensemble unis : douce société ! Le choix d’une demeure aux humains inconnue   Assurait leur félicité. Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.   Soyez au milieu des déserts,   Au fond des eaux, au haut des airs, Vous n’éviterez point ses embûches secrètes. La gazelle s’allait ébattre, innocemment,   Quand un chien, maudit instrument    Du plaisir barbare des hommes, Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit. Et le rat, à l’heure du repas, Dit aux amis restants : D’où vient que nous ne sommes   Aujourd’hui que trois conviés ? La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?   À ces paroles, la tortue   S’écrie, et dit : Ah ! si j’étais   Comme un corbeau d’ailes pourvue,   Tout de ce pas je m’en irais   Apprendre au moins quelle contrée,   Quel accident tient arrêtée   Notre compagne au pied léger : Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger.   Le corbeau part à tire-d’aile : Il aperçoit de loin l’imprudente gazelle   Prise au piège et se tourmentant. Il retourne avertir les autres à l’instant ; Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment   Ce malheur est tombé sur elle, Et perdre en vains discours cet utile moment,   Comme eût fait un maître d’école,   Il avait trop de jugement.   Le corbeau donc vole et revole.   Sur son rapport les trois amis   Tiennent conseil. Deux sont d’avis   De se transporter sans remise   Au lieu où la gazelle est prise. L’autre, dit le corbeau, gardera le logis : Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?   Après la mort de la gazelle. Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir   Leur chère et fidèle compagne,   Pauvre chevrette de montagne.   La tortue y voulut courir :   La voilà comme eux en campagne, Maudissant ses pieds courts avec juste raison, Et la nécessité de porter sa maison. Rongemaille (le rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie. Le chasseur vient, et dit : Qui m’a ravi ma proie ? Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou, Le corbeau sur un arbre, en un bois la gazelle ;   Et le chasseur à demi fou   De n’en avoir nulle nouvelle, Aperçoit la tortue, et retient son courroux.   D’où vient, dit-il que je m’effraie ? Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie. Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, Si le corbeau n’en eût averti la chevrette.   Celle-ci, quittant sa retraite, Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.   L’homme de suivre, et de jeter Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille Autour des noeuds du sac tant opère et travaille,   Qu’il délivre encore l’autre soeur, Sur qui s’était fondé le souper du chasseur. Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée. Pour peu que je voulusse invoquer Apollon, J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long   Que l’Iliade ou l’Odyssée. Rongemaille ferait le principal héros, Quoiqu’à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l’infante y tient de tels propos,   Que monsieur du corbeau va faire Office d’espion, et puis de messager. La gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.   Ainsi chacun dans son endroit   S’entremet, agit, et travaille. À qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit. Que n’ose et que ne peut l’amitié violente ! Cet autre sentiment que l’on appelle amour Mérite moins d’honneur ; cependant chaque jour   Je le célèbre et je le chante. Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente ! Vous protégez sa soeur, il suffit ; et mes vers Vont s’engager pour elle à des tons tout divers. Mon maître était l’Amour ; j’en vais servir un autre,   Et porter par tout l’univers   Sa gloire aussi bien que la vôtre.
Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue, et le RatJean de La Fontaine · Voix de synthèse
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