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Jean de La Fontaine

La Fille

    Certaine fille, un peu trop fière,     Prétendait trouver un mari Jeune, bien fait, et beau, d’agréable manière, Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.     Cette fille voulait aussi     Qu’il eût du bien, de la naissance, De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ? Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :     Il vint des partis d’importance. La belle les trouva trop chétifs de moitié : Quoi ! moi ! quoi ! ces gens-là ! l’on radote, je pense. À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié ;     Voyez un peu la belle espèce ! L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ; L’autre avait le nez fait de cette façon-là :     C’était ceci, c’était cela ;     C’était tout, car les précieuses     Font dessus tout les dédaigneuses. Après les bons partis, les médiocres gens     Vinrent se mettre sur les rangs. Elle de se moquer. Ah ! vraiment je suis bonne De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis     Fort en peine de ma personne :     Grâce à Dieu, je passe les nuits     Sans chagrin, quoique en solitude. La belle se sut gré de tous ces sentiments. L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants. Un an se passe, et deux avec inquiétude : Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;     Puis ses traits choquer et déplaire ; Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.     Les ruines d’une maison Se peuvent réparer : que n’est cet avantage     Pour les ruines du visage ! Sa préciosité changea lors de langage. Son miroir lui disait : Prenez vite un mari. Je ne sais quel désir le lui disait aussi : Le désir peut loger chez une précieuse. Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru, Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse     De rencontrer un malotru.
La FilleJean de La Fontaine · Voix de synthèse
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