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François Coppée
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Poèmes divers

François Coppée

3 poèmes

Les Aïeules

À madame Judith Mendès.
À la fin de juillet les villages sont vides. Depuis longtemps déjà des nuages livides, Menaçant d’un prochain orage à l’occident, Conseillaient la récolte au laboureur prudent. Donc voici la moisson, et bientôt la vendange ; On aiguise les faux, on prépare la grange, Et tous les paysans, dès l’aube rassemblés, Joyeux vont à la fête opulente des blés.
Or, pendant tout ce temps de travail, les aïeules Au village, devant les portes, restent seules, Se chauffant au soleil et branlant le menton, Calmes et les deux mains jointes sur leur bâton ; Car les travaux des champs leur ont courbé la taille. Avec leur long fichu peint de quelque bataille, Leur jupe de futaine et leur grand bonnet blanc, Elles restent ainsi tout le jour sur un banc, Heureuses, sans penser peut-être et sans rien dire, Adressant un béat et mystique sourire Au clair soleil qui dore au loin le vieux clocher Et mûrit les épis que leurs fils vont faucher.
Ah ! c’est la saison douce et chère aux bonnes vieilles ! Les histoires autour du feu, les longues veilles Ne leur conviennent plus. Leur vieux mari, l’aïeul, Est mort, et, quand on est très-vieux, on est tout seul : La fille est au lavoir, le gendre est à sa vigne. On vous laisse ; et pourtant encore on se résigne, S’il fait un beau soleil aux rayons réchauffants.
Elles aimaient naguère à bercer les enfants. Le cœur des vieilles gens, surtout à la campagne, Bat lentement et très-volontiers s’accompagne Du mouvement rythmique et calme des berceaux. Mais les petits sont grands aujourd’hui ; ces oiseaux
Ont pris leur vol ; ils n’ont plus besoin de défense ; Et voici, que les vieux, dans leur seconde enfance, N’ont même plus, hélas ! ce suprême jouet.
Elles pourraient encor bien tourner le rouet ; Mais sur leurs yeux pâlis le temps a mis son voile ; Leurs maigres doigts sont las de filer de la toile ; Car de ces mêmes mains, que le temps fait pâlir, Elles ont déjà dû souvent ensevelir Des chers défunts la froide et lugubre dépouille Avec ce même lin filé par leur quenouille.
Mais ni la pauvreté constante, ni la mort Des troupeaux, ni le fils aîné tombant au sort, Ni la famine après les mauvaises récoltes, Ni les travaux subis sans cris et sans révoltes, Ni la fille, servante au loin, qui n’écrit pas, Ni les mille tourments qui font pleurer tout bas, En cachette, la nuit, les craintives aïeules, Ni la foudre du ciel incendiant les meules, Ni tout ce qui leur parle encore du passé Dans l’étroit cimetière à l’église adossé Où vont jouer les blonds enfants après l’école, Et qui cache, parmi l’herbe et la vigne folle, Plus d’une croix de bois qu’elles connaissent bien,
Rien n’a troublé leur cœur héroïque et chrétien. Et maintenant, à l’âge où l’âme se repose, Elles ne semblent pas désirer autre chose Que d’aller, en été, s’asseoir, vers le midi, Sur quelque banc de pierre au soleil attiédi, Pour regarder d’un œil plein de sereine extase Les canards bleus et verts caquetant dans la vase, Entendre la chanson des laveuses et voir Les chevaux de labour descendre à l’abreuvoir. Leur sourire d’enfant et leur front blanc qui tremble Rayonnent de bien-être et de candeur ; il semble Qu’elles ne songent plus à leurs chagrins passés, Qu’elles pardonnent tout, et que c’est bien assez Pour elles que d’avoir, dans leurs vieilles années, Les peines d’autrefois étant bien terminées, Et pour donner la joie à leurs quatre-vingts ans, Le grand soleil, ce vieil ami des paysans.

J'écris près de la lampe

J'écris près de la lampe. Il fait bon. Rien ne bouge. Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge, Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là ; Elle songe sans doute au mal qui m'exila Loin d'elle, l'autre hiver, mais sans trop d'épouvante, Car je suis sage et reste au logis, quand il vente. Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit, Elle met une bûche au foyer plein de flammes. Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes.

Mon père

Tenez, lecteur ! – souvent, tout seul, je me promène Au lieu qui fut jadis la barrière du Maine. C’est laid, surtout depuis le siège de Paris. On a planté d’affreux arbustes rabougris Sur ces longs boulevards où naguère des ormes De deux cents ans croisaient leurs ramures énormes. Le mur d’octroi n’est plus ; le quartier se bâtit. Mais c’est là que jadis, quand j’étais tout petit, Mon père me menait, enfant faible et malade, Par les couchants d’été faire une promenade. C’est sur ces boulevards déserts, c’est dans ce lieu Que cet homme de bien, pur, simple et craignant Dieu, Qui fut bon comme un saint, naïf comme un poète, Et qui, bien que très pauvre, eut toujours l’âme en fête, Au fond d’un bureau sombre après avoir passé Tout le jour, se croyant assez récompensé Par la douce chaleur qu’au coeur nous communique La main d’un dernier-né, la main d’un fils unique, C’est là qu’il me menait. Tous deux nous allions voir Les longs troupeaux de boeufs marchant vers l’abattoir, Et quand mes petits pieds étaient assez solides, Nous poussions quelquefois jusques aux Invalides, Où, mêlés aux badauds descendus des faubourgs, Nous suivions la retraite et les petits tambours. Et puis enfin, à l’heure où la lune se lève, Nous prenions pour rentrer la route la plus brève ; On montait au cinquième étage, lentement ; Et j’embrassais alors mes trois soeurs et maman, Assises et cousant auprès d’une bougie. – Eh bien, quand m’abandonne un instant l’énergie, Quand m’accable par trop le spleen décourageant, Je retourne, tout seul, à l’heure du couchant, Dans ce quartier paisible où me menait mon père ; Et du cher souvenir toujours le charme opère. Je songe à ce qu’il fit, cet homme de devoir, Ce pauvre fier et pur, à ce qu’il dut avoir De résignation patiente et chrétienne Pour gagner notre pain, tâche quotidienne, Et se priver de tout, sans se plaindre jamais. – Au chagrin qui me frappe alors je me soumets, Et je sens remonter à mes lèvres surprises Les prières qu’il m’a dans mon enfance apprises.

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Les couvertures sont imaginaires. Les portraits sont des interprétations risographiées.

Les AïeulesFrançois Coppée · Voix de synthèse
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