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Alphonse de Lamartine

Le Golfe de Baya

  Vois-tu comme le flot paisible   Sur le rivage vient mourir !   Vois-tu le volage zéphyr   Rider, d’une haleine insensible,   L’onde qu’il aime à parcourir !   Montons sur la barque légère   Que ma main guide sans efforts,   Et de ce golfe solitaire   Rasons timidement les bords.   Loin de nous déjà fuit la rive.   Tandis que d’une main craintive   Tu tiens le docile aviron,   Courbé sur la rame bruyante   Au sein de l’onde frémissante   Je trace un rapide sillon.   Dieu ! quelle fraîcheur on respire !   Plongé dans le sein de Thétis,   Le soleil a cédé l’empire   À la pâle reine des nuits.   Le sein des fleurs demi-fermées   S’ouvre, et de vapeurs embaumées   En ce moment remplit les airs ;   Et du soir la brise légère   Des plus doux parfums de la terre   À son tour embaume les mers.   Quels chants sur ces flots retentissent ?   Quels chants éclatent sur ces bords ?   De ces deux concerts qui s’unissent   L’écho prolonge les accords.   N’osant se fier aux étoiles,   Le pêcheur, repliant ses voiles,   Salue, en chantant, son séjour.   Tandis qu’une folle jeunesse   Pousse au ciel des cris d’allégresse,   Et fête son heureux retour.   Mais déjà l’ombre plus épaisse   Tombe, et brunit les vastes mers ;   Le bord s’efface, le bruit cesse,   Le silence occupe les airs.   C’est l’heure où la mélancolie   S’assoit pensive et recueillie   Aux bords silencieux des mers,   Et, méditant sur les ruines,   Contemple au penchant des collines   Ce palais, ces temples déserts. Ô de la liberté vieille et sainte patrie ! Terre autrefois féconde en sublimes vertus ! Sous d’indignes Césars maintenant asservie, Ton empire est tombé ! tes héros ne sont plus !   Mais dans ton sein l’ame agrandie Croit sur leurs monuments respirer leur génie, Comme on respire encor dans un temple aboli La majesté du dieu dont il était rempli. Mais n’interrogeons pas vos cendres généreuses, Vieux Romains ! fiers Catons ! mânes des deux Brutus ! Allons redemander à ces murs abattus Des souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses,   Horace, dans ce frais séjour,   Dans une retraite embellie   Par le plaisir et le génie,   Fuyoit les pompes de la cour ;   Properce y visitoit Cinthie,   Et sous les regards de Délie Tibulle y moduloit les soupirs de l’amour. Plus loin, voici l’asile où vint chanter le Tasse, Quand, victime à la fois du génie et du sort, Errant dans l’univers, sans refuge et sans port, La pitié recueillit son illustre disgrâce. Non loin des mêmes bords, plus tard il vint mourir ; La gloire l’appeloit, il arrive, il succombe : La palme qui l’attend devant lui semble fuir, Et son laurier tardif n’ombrage que sa tombe. Colline de Baya ! poétique séjour ! Voluptueux vallon qu’habita tour à tour   Tout ce qui fut grand dans le monde, Tu ne retentis plus de gloire ni d’amour.   Pas une voix qui me réponde,   Que le bruit plaintif de cette onde, Ou l’écho réveillé des débris d’alentour !   Ainsi tout change, ainsi tout passe ;   Ainsi nous-mêmes nous passons,   Hélas ! sans laisser plus de trace   Que cette barque où nous glissons   Sur cette mer où tout s’efface.
Le Golfe de BayaAlphonse de Lamartine · Voix de synthèse
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